sur instagram, cette artiste fait de nous des cyborgs

Rencontre avec Johanna Jaskowska, l'artiste à l'origine du dernier filtre le plus addictif d'Instagram.

par Marieke Fischer
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22 Janvier 2019, 12:08pm

Photos via @melanirikoudi et@wherearemyboness.

Imaginez-vous devenir du jour au lendemain une star d'Instagram. Surréaliste ? Pas tant, à l'ère du numérique. C'est justement ce qui est arrivé à Johanna Jaskowska. La semaine dernière, malgré ses multiples talents, la jeune femme de 26 ans n'était suivie que par ses amis, sa famille, et quelques curieux. Aujourd'hui elle compte 221 000 abonnés – un nombre en constante augmentation – parce que tout le monde veut se transformer en somptueux cyborg grâce à ses filtres Instagram Beauty 3000, Zoufriya et Blast. Johanna Jaskowska est parvenue à offrir à une génération qui s’adore (et semble figée quelque part entre le chat, le lapin, et les oreilles de chien) une nouvelle façon de se transformer. Nous avons rencontré cette passionnée d’internet, basée à Berlin, pour parler narcissisme, cyborgs et beauté.

Comment t’est venue l’idée de développer ces trois filtres, que même @uglyworldwide s'est mis à utiliser ?
La beauté est forcément liée aux filtres de réalité augmentée. Mais elle n’est pas forcément synonyme de maquillage. J’ai été très influencée par la photographie, le cinéma, l'esthétique du futur. En photo, la lumière joue un rôle majeur. Avec la RA, on peut recréer cette lumière. J'ai commencé en expérimentant tous ces aspects – d’abord sur Facebook, puis sur Instagram. J’ai créé mon premier filtre Instagram pour mon amie Zoufriya qui aime se noircir les yeux.

Comment expliques-tu l’enthousiasme suscité par ces filtres ?
La plupart des filtres à succès aujourd’hui s'en tiennent à transformer notre visage en chat. Il y a aussi ceux qui allongent les cils et rougissent les lèvres. Les miens sont différents : il s'agit juste d'ajouter une fine couche étrange sur son visage. Le filtre permet de jouer avec la lumière.

Qu’est-ce que l’extrême popularité des filtres dit de la société dans laquelle nous vivons ?Aujourd’hui, les gens sont dans l’auto-promotion – il faut être beau, se montrer sous son meilleur jour. C’est l’ère du narcissisme et il peut revêtir plusieurs facettes. Il peut s’agir de présenter son corps, son travail ou son humour – autant de façons de se mettre en avant. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, mais notre génération manque parfois de spontanéité. Il existe une théorie très populaire qui dit que le « vrai » Moi et le Moi digital peuvent être parfaitement distincts. Je trouve assez cool, quelque part, de pouvoir de se recréer une toute autre personnalité online.

C'est ce qui te fascine dans les filtres ?
J'aime beaucoup les expériences sociologiques, et observer la façon dont les gens se comportent dans certaines situations. J’aime créer des choses et les présenter aux gens pour voir ce qu’ils en font. Ensuite, j’analyse. Les gens qui utilisent mes filtres ont tous des goûts différents, des façons de communiquer et des comportements différents. La dimension comportementale de l'utilisation des filtres me fascine.

Tu penses que l'on peut considérer les filtres comme une nouvelle forme d'art corporel ?
Absolument. Il existe tellement de possibilités, même si l'on s'arrête au visage : les yeux, la bouche, le sourire, l’expression… Autant de stimuli à la fonction précise. J’ai déjà pensé créer des posters animés et j’aimerais expérimenter dans le design graphique. Par exemple, la typographie pourrait se tordre quand on rit. Je veux changer la façon dont on interagit avec nos propres visages.

Les filtres nous offrent une sorte d’anonymat, dans un monde où les caméras sont devenues omniprésentes.
Exactement, ils sont comme un masque. Et les masques existent dans notre culture depuis toujours. Dans certaines cultures africaines, les masques sont utilisés comme un mode de communication. Aujourd’hui, internet nous donne la possibilité d’utiliser les masques de manière inédite.

Penses-tu que les filtres pourront un jour intégrer le réel ?
C’est envisageable, mais il faudrait alors porter un appareil sur nos yeux, pour appliquer un filtre numérique directement sur nos visages. Quand on pense à Black Mirror – et à cet épisode où un filtre permet de bloquer les gens de notre vue ou de se cacher d'eux – on se dit que ce n'est peut-être pas si éloigné de la réalité. Si les gens qui m’entourent se mettaient soudain à porter des masques numériques, je ne suis pas sûre d'avoir envie d'interagir avec eux. Ça m'intéresserait plutôt dans le cadre d'une expérience ou d'une performance. La réalité augmentée pourrait aussi trouver un rôle concret dans nos villes, dans le futur. On pourrait s'en servir pour se diriger dans la rue, mais pas sûre que les gens soient prêts à porter des lunettes bizarres en permanence.

Nous sommes déjà à moitié cyborg - nos smartphones apparaissent comme le prolongement de nos corps.
J’adore les films comme Blade Runner et Ghost In The Shell, et j’adorerais être à moitié robot. J’aurais une puce dans mon bras, avec laquelle je pourrais ouvrir des portes. Plus de problème de clés !

Quelle est la démarche à suivre pour créer son propre filtre ?
Facebook a développé cet outil incroyable, Spark AR Studio. Si vous souhaitez vous essayer à tout ça, je vous recommande de télécharger ce logiciel et de suivre le groupe Spark AR Creators sur Facebook. Plus les gens s'y impliquent et échangent des idées, plus le logiciel s’améliore. La communauté discute, offre des retours, des conseils et du soutien. Actuellement, peu de développeurs ont le droit de travailler avec Instagram. Mais c'est en passe de changer et nous aurons tous la possibilité de mettre en ligne nos propres filtres personnels.

Cet article a été initialement publié sur i-D DE.

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