sur netflix, ne séchez pas les cours de « sex education »

Porno, rumeurs et sentiments : cette nouvelle série Netflix s'empare avec intelligence du rapport au sexe des nouvelles générations.

par Sam Moore
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14 Janvier 2019, 5:42pm

Sur PornHub, il est possible de voir un démon créé sur ordinateur s'accoupler avec un cheval. C’est du moins ce que prétend Adam, l’un des personnages principaux de la nouvelle comédie dramatique de Netflix intitulée Sex Education. Comme son titre le laisse présager, la série parle de sexe et de l'omniprésence du porno chez les adolescents - un vaste sujet traité à travers l’ouverture d’un cabinet de thérapie sexuelle clandestin ouvert dans un lycée par le maladroit et virginal Otis (Asa Butterfield).

La série aborde de nombreux sujets pressants pour les adolescents d'aujourd'hui, parmi lesquels la masculinité en crise, la visibilité des LGBT et le chemin qu’il leur reste à parcourir. Le postulat de départ, très simple – celui d’une thérapie sexuelle pour les ados et par les ados – fait de Sex Education une série prête à parler honnêtement de ce qui advient lorsque les ados commencent à exprimer envies, désirs et besoins liés au sexe.

Bien qu’Otis ne se serve pas d'internet pour visionner des coïts entre démon et cheval, il y a néanmoins recours comme outil pour aborder la question du désir lesbien. Pas pour son plaisir personnel – une notion qui lui est totalement inconnue ; son ami Eric lui rappelle d’ailleurs souvent qu’il « est incapable de se masturber » - mais à des fins de recherche, puisqu'il essaie d’aider un couple de lycéennes à comprendre pourquoi leur relation bat de l'aile.

Eric, qui assume totalement son homosexualité, regarde également beaucoup de porno ; il l’avoue lui-même, presque avec fierté. Bien que ce dernier accepte son identité à bras ouverts - vêtu de couleurs chatoyantes ou déguisé en drag queen tandis qu'il regarde Hedwig and the Angry Inch - on ne peut en dire autant de ceux qui l’entourent. D'Adam, la brute de l’école, à sa famille très religieuse, l’acceptation de sa sexualité demeure extrêmement fragile, soulignant que l'acceptation de soi ne va pas forcément de pair avec l'approbation sociale. C'est dans cet écart entre soi-même et les autres qu’Eric se démène comme il peut, essayant notamment de se faire à la sale manie de son père de débarquer quand il regarde du porno gay.

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Ce n'est pas une révélation : l’écart entre les attentes suscitées par le porno et la réalité des relations humaines est souvent de l'ordre de l'irréconciliable. Le porno a construit certains mythes autour de la performance sexuelle, de l’anatomie et de ce qu’il est « normal » de désirer. Quand son partenaire demande à Aimee, prise par une amitié toxique avec le trio le plus populaire de l’école, ce qu’elle désire, elle se précipite dans la clinique de fortune d’Otis, lui confiant, en détresse : « Je ne sais pas ce que je veux. » Elle avoue toujours « faire semblant », interpréter et projeter ce qu’elle suppose être les désirs d’un partenaire, au lieu de savoir ce qu’elle désire réellement, ou ce à quoi son corps est réceptif.

Des thèmes sérieux que les scénaristes parviennent à aborder avec légèreté - notamment la relation entre Otis et Jean, sa mère sexologue (Gillian Anderson, toujours aussi merveilleuse) ou la peur d’être en retard sur ses pairs en matière d’expérience. C'est le grand point fort de la série : ne jamais oublier qu’elle s'adresse à des jeunes qui affrontent des problèmes semblables à ceux des personnages. Et c'est dans le souci du détail qu'elle trouve sa pertinence, dans la manière dont parlent les ados, gèrent leurs émotions et évitent ce qu’ils ne sont pas prêts à affronter. Maeve, la complice d’Otis dans la création de la clinique de thérapie relationnelle, lui conseille de parler de tout ça comme « un ado de 16 ans normal ». C’est l’un des points forts de Sex Education : sa capacité à montrer les différences dans la façon dont Otis et Jean abordent ces sujets – si le premier est mal à l’aise et balbutiant, la seconde est, elle, un véritable puits de connaissances. Une qualité importante pour une série qui n’a pas peur de se montrer didactique en nous rappelant des choses aussi simples que nécessaires, comme le fait que « quand c'est non, c’est non ».

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Maeve est sans doute d'ailleurs le personnage le plus intéressant. Elle vit seule dans une caravane, est bien plus intelligente son entourage le pense et c'est à elle que revient l'idée de génie de la série : comprendre que ses camarades de classe ont besoin d’une thérapie, et leur faire payer ses sessions sans le moindre scrupule. Maeve semble contenir deux personnages à la fois ; la personne qu’elle est vraiment, et celle qu’elle est devenue à cause des rumeurs incessantes dont elle fait l’objet. C’est la raison pour laquelle le surnom « cock-biter » (mordeuse de bite) la poursuit dans les couloirs du lycée et aussi celle qui pousse Aimee à tenir leur amitié à distance respectable du reste de sa vie sociale. A l’école, Maeve est un étrange amalgame de mythes et de rumeurs, qui essaie d’exister en dépit de ce que tout le monde pense d'elle. Elle se bat pour être entendue, quitte à en faire les frais. Déconstruction de la mythologie lycéenne, Sex Education a parfaitement intégré les stéréotypes du récit d’apprentissage, compris ce qu’il disent en filigrane, et saisi toute la violence de leur emprise. Car franchement, comment leur échapper lorsqu'on met les pieds au lycée ?

C’est lorsqu'elle explore l'opposition entre rumeur et vérité, porno et réalité, sexe et intimité, que Sex Education atteint son zénith, parvenant à être à la fois puissante, drôle et sincère. Et quand elle n’a pas peur se montrer crue – on pense notamment à la scène où Otis et Eric discutent de l’(im)possible amitié platonique entre filles et garçons, Eric déclarant que « leurs parties génitales peuvent être amies » et que les amis de sexe opposé peuvent partager des choses, telles que « les fluides corporels ». On y découvre que l’attirance physique ou l’intimité peuvent survenir hors de tout contexte sexuel. Au cours de la saison une, deux personnages à la relation improbable se révèlent une partie de leur passé. Et bien qu’ils soient proches, se tiennent par la main et collent leurs fronts l'un à l'autre, cela ne va pas plus loin: ils font l’expérience d’une proximité dont la dimension émotionnelle prend le pas sur l'aspect physique. Un exemple à l'image de la complexité qui se trame sous la surface des peaux - les désirs et les besoins ne pouvant être résumés à leur seule réalisation physique.

En fait, ce qui rend Sex Education aussi rafraîchissant, aussi honnête dans son humour, dans son entrelacement du désir et la volonté de se comprendre soi-même, c’est qu’on ne parle pas que de sexe. La sexualité y devient un moyen d’explorer d’autres thèmes, l’écran sur lequel Otis projette ses anxiétés à l’idée d’être dans une relation, l'image à laquelle Maeve se retrouve résumée... Une leçon bien plus riche que ne le laisse entendre le titre, qui nous donnerait presque envie de (re)faire nos devoirs.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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