Photographie Christian Cody

à atlanta, le voguing est encore une (vraie) contre-culture

Si Leikeli47 et Cakes da Killa sont les têtes d’affiche d’un grand ball de voguing à Atlanta – la ville demeure l'un des derniers bastions de son aura underground.

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11 Décembre 2018, 9:54am

Photographie Christian Cody

Il y a une énergie indescriptible qui flotte dans l’air lorsqu'une fête est vraiment réussie. L'alchimie sociale opère, le monde extérieur semble oublié, et la pièce entière vibre à l’unisson, jusqu’à atteindre collectivement un degré de conscience supérieur. Le DJ disco David Mancuso - qui a présidé The Loft, le premier ball underground de New York - a comparé cette sensation à un avion décollant du podium d'un défilé : ça n’arrive pas souvent, mais quand c’est le cas, on peut sentir l'adrénaline embraser l’atmosphère comme du kérosène, et ses flammes vous lécher la peau. Atlanta Is Burning – un ball de voguing imaginé par les organisateurs de fêtes LGBTQ Morph et Southern Fried Queer Pride (SFQP) en collaboration avec Red Bull Music – n’aura pas mis longtemps à atteindre ce pic de fébrilité.

Par un soir glacial de novembre, des centaines de gamins vêtus de paillettes, de sequins et de fourrure ont débarqué dans une zone industrielle du centre-ville d’Atlanta. Après les freestyles enflammés de Cakes Da Killa et Divoli S’vere sur des beats incendiaires, c’est au tour de la tête d’affiche Leikeli47 de faire son entrée sur scène. « C’est un putain de joint de meuf, je ne fume que des joints de meuf ! » scande la MC de Brooklyn sur des battements de 808, avec un bandana blanc tout autour du visage. Quand elle lève triomphalement les bras, la foule se fend d’un rugissement et l’air devient électrique - la sensation de décollage ne m'a jamais semblé aussi proche.

Atlanta Vogue Ball

Le voguing - l’une des dernières grandes contrecultures américaines - est né à Harlem dans les années 1970, grâce à des drag queens noires et latinos. Les danseurs imitent les poses « arrêt sur image » des mannequins du magazine Vogue en s’affrontant dans des boîtes de nuit et des salles de banquet louées pour l’occasion. Ils concourent dans différentes catégories pour gagner des prix en cash et pour la gloire de leurs houses (c’est par ce nom que l’on désigne les collectifs d’artistes, qui se décrivent comme de véritables familles) respectives. Grâce à des émissions comme Pose et My House, le voguing a débarqué dans le viseur du mainstream, près de deux décennies après le documentaire de Jennie Livingston Paris Is Burning qui avait attiré l’attention du grand public sur le sujet. Bien que la culture soit née à New York, elle a tranquillement prospéré à Atlanta pendant des décennies – et Atlanta Is Burning est l'un des rares moments où les 18 houses locales peuvent se retrouver.

Atlanta Vogue Ball

Certaines villes américaines voient leur réputation basée sur un regard extérieur – on les connaît de loin, par les films et la musique. Atlanta en fait partie : pour la plupart des gens, elle se résume au hip-hop et à la trap. Mais la ville possède un passé moins connu et tout aussi important : celui de la musique house. Vjuan Allure, DJ dans des balls pendant plusieurs décennies, m’explique que la culture du ball est arrivée à Atlanta vers la fin des années 1980, lorsque quatre étudiants du Morehouse College lancent la House of Escada. Pendant qu’il se dandine dans les coulisses, Allure fait la liste de tous les Djs et de toutes les houses qui se sont établies en ville depuis cette époque : DJ Brooks, DJ Envy, DJ Taj… les House of Mizrahi, Ebony, Escada, Mugler et Chanel. « Tout le monde est là, genre : "Atlanta n’a pas de scène de voguing !"», s’exclame t-il en levant les yeux au ciel avec emphase. « Bien sûr que si, il y en a une ! New York a la plus grande, DC la deuxième, puis vient Atlanta ».

Red Bull Atlanta

À de rares exceptions près, toutes les personnes avec lesquelles je me suis entretenue s'accordent pour dire que les balls d'Atlanta n'appartiennent qu'à la scène underground, contrairement à New York dont la scène attire des gens de tous horizons (et quelques stars hollywoodiennes) grâce à sa popularité grandissante. Le DJ local et producteur D’voli Svere raconte que des balls ont lieu au moins une fois par mois à Atlanta, mais qu'il est tout à fait possible de ne jamais en entendre parler si l'on ne gravite pas dans le bon cercle. « Ça marche beaucoup au bouche à oreille et grâce aux personnes que tu connais », révèle-t-il dans un sourire, avant d'ajuster sa couronne rose fabriquée par ses soins. Taylor Alexander, co-organisatrice de « Atlanta Is Burning », ajoute que rester discret peut être une forme d’auto-protection pour les communautés queer et trans. « Après avoir été victimes d’appropriation pendant tant d’années, ils sont obligés d’être méfiants, explique t-elle. C’est pourquoi ils doivent se montrer aussi secrets ».

Red Bull Atlanta Is Burning

Etre sponsorisé par une marque comme Red Bull – qui est un peu devenu l’équivalent moderne des Médicis pour la communauté électro underground – a permis à Alexander et à ses co-organisateurs Leonce et Jsport de rêver plus grand. « Si des queers noirs comme nous ne travaillaient pas avec ces grosses entreprises, un Blanc prendrait le boulot, et le ferait de la mauvaise manière », estime Leonce, qui affirme fréquenter des balls depuis ses 19 ans. « Nous nous devons d'être là, afin d’être sûrs qu’une attention particulière soit portée aux détails et que les sensibilités soient respectées ».

« Normalement, les balls se tiennent dans des entrepôts désaffectés sans clim, à la sortie de la ville », continue-t-il. « Atlanta Is Burning » a eu droit à un éclairage haut de gamme et à une attention méticuleuse prêtée aux détails – jusqu’à la texture du sol, qui offre aux danseurs une poussée parfaite, leur permettant d’effectuer des portés et des lâchés qui donnent le vertige. (De l’Isorel, si jamais vous vous demandiez).

Atlanta Is Burning

Il était crucial que des membres reconnus de la communauté de voguing locale soient impliqués. Mais d'après Jsport, obtenir leur approbation n'a pas été de tout repos. Il a d’abord contacté Andre Mizrahi, un danseur de voguing estimé, qui a fondé l’une des premières maisons d’Atlanta. « Il ne répondait pas, et il était genre : "Laisse-moi tranquille !" se souvient Jsport. Mais j’ai insisté parce que je savais que nous n’essayions pas d’exploiter la scène. Finalement, il m'a dit : "ok, appelle-moi". Quand j'ai enfin réussi à le joindre, il m'a lancé : « La première chose que tu dois savoir, c’est que la culture du ball est basée sur une certaine forme de mépris ! » s’amuse Jsport, avant de souligner : « C’est comme une initiation : il faut pouvoir survivre dans cet environnement. Tu dois avoir la peau dure pour pouvoir entrer dans le cercle ». Une fois Mizrahi convaincu, ils ont réussi à embarquer le reste de la communauté.

Atlanta Is Burning

Leiomy Maldonado - une icône statuesque qui est la mère de la House of Amazon, en plus d’être actrice et chorégraphe pour la série Pose - fait partie des célébrités du voguing qui honorent le ball d’Atlanta de leur présence. En dépit du chaos qui règne dans les coulisses, je l’aperçois en train de poser devant les miroirs et se préparer à défiler, ses cheveux noués en un chignon élégant.

« Oui, le voguing peut appartenir à tous – mais tu ne peux pas juste prendre quelque chose et te l’approprier, et j’ai vu des tas de gens essayer de faire ça, lance-t-elle de sa voix calme et puissante. Le plus important, c’est que les gens comprennent que même si la communauté du voguing semble être un divertissement, c’est avant tout une culture ».

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