Hannah Anderson, via Instagram

pourquoi revenir à une coupe afro est plus difficile qu'il n'y paraît

Contrairement à ce qu’Instagram tente de vous faire croire, revenir à sa texture afro naturelle peut relever davantage du chemin de croix que de l’expérience transcendante. La preuve en trois témoignages.

par Giselle La Pompe-Moore
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07 Janvier 2019, 10:44am

Hannah Anderson, via Instagram

Ça y est, le retour au cheveu naturel semble prendre une véritable ampleur et les femmes à la chevelure afro n’ont jamais été autant incitées à assumer leur véritable texture. Partout sur Instagram et sur YouTube fleurissent les récits de personnes passées d'une chevelure défrisée à une coupe naturelle. Des gammes entières de produits sont dédiées à ce processus et un glossaire est mis à disposition pour en décrire les différentes étapes (on y trouve le terme « nappy », utilisé pour désigner les cheveux crépus et le mouvement en général). De nombreux articles rédigés à la première personne couvrent la question sur Internet et Netflix s’est déjà emparé du sujet pour en faire un film, Une Femme de Tête.

Si l’on en croit ce qui se raconte, le retour au cheveu naturel est une expérience quasi-mystique de découverte de soi et de libération. Une véritable illumination spirituelle.

Vous commencez par vous couper drastiquement les cheveux (c'est le « big chop » qui, nous dit-on, doit susciter en vous un profond sentiment de renaissance) afin de vous débarrasser de vos boucles à la texture chimiquement altérée. Puis arrive la merveilleuse épopée du retour à la texture afro naturelle, au cours de laquelle l’utilisation d’une vingtaine de produits différents pendant des heures de soins n’est qu’un faible prix à payer face à la promesse d’une cascade de boucles soyeuses et si longues qu’on pourrait s’asseoir dessus par mégarde. Du moins, on a comme l’impression qu’une règle tacite interdit à qui que ce soit de prétendre le contraire.

Mais ce récit unilatéral n’est en fait pas commun à grand monde. En réalité, les retours au cheveu naturel sont aussi divers et variés que les textures capillaires de ceux qui les entreprennent.

Mon big chop à moi était le résultat d’un état d’esprit je-m’en-foutiste. Je venais d’arrêter la pilule, de sortir d’une relation et de prendre un virage à 180 degrés dans ma carrière. Passer plusieurs jours à regarder des femmes faire des miracles avec leurs cheveux post-transition achevait de me convaincre de m’emparer d’une paire de ciseaux. La suite : des mois d’interminables nœuds et d'emmêlements, de larmes pendant les peignages douloureux et des cheveux secs seulement une heure après que je les aie soigneusement hydratés. Ce n’est pas ce que m’avait promis YouTube. J’avais beau m’être sevrée de ma dépendance aux défrisages, j’étais toujours en quête de cheveux qui ne seraient jamais vraiment les miens, au lieu d’accepter mes cheveux crépus tels qu’ils étaient, dans toute leur splendeur nappy.

Qu’on ne se méprenne pas : j’ai adoré redécouvrir ma nature de cheveux, apprendre comment en prendre soin et les regarder se transformer chaque fois que jaillissait une nouvelle boucle de mon crâne oint d’huile de ricin. Mais on ne parle pas autant des difficultés du retour au naturel que de ses avantages. Je ne peux m’empêcher de penser que si nous étions plus honnêtes et transparentes, et surtout s’il y avait une plus grande diversité des textures de cheveux mises en avant, alors le mouvement serait bien plus positif pour tout le monde.

J’ai demandé à trois femmes aux cheveux afro de partager la réalité de leurs retours au naturel – les hauts comme les bas – et de nous dire quel enseignement elles auraient souhaité tirer du mouvement nappy.

Hannah Anderson, musicienne

« Quand je me suis rasé les cheveux, je venais tout juste d’arriver du Texas en Californie pour travailler en studio avec mon petit ami et quelques musiciens. Je me suis tout simplement levée et j’ai annoncé « Je pars me couper les cheveux. Je reviens.» Je suis revenue littéralement chauve. Je traversais une sorte de crise mais c’était également une décision pratique, puisque des années de défrisage et de lissage m’avaient laissé les cheveux secs et cassants.

Je ne savais pas trop quoi faire de mes cheveux dans leur état naturel, alors ça a clairement été un processus d’apprentissage : un apprentissage que j’ai dû faire en autodidacte et qui a inclus des tas de vidéos YouTube. Je me suis rendu compte que tout le monde avait des cheveux différents, et j’ai eu du mal à trouver des gens qui non seulement avaient le même type de cheveux que moi, mais en plus les coiffaient dans un style qui me plaisait.

Pour moi, le moment le plus difficile a été quand mes cheveux étaient longs de quelques centimètres seulement, lors de cette phase intermédiaire un peu bizarre. Je ne voulais pas les couper, mais je ne savais vraiment pas ce que je pouvais en faire – ils ne semblaient pas pousser plus et n’avaient pas de forme particulière. Alors j’ai appris à tresser mes propres cheveux, ce qui est vraiment très cool. Je n’ai toujours pas coupé mes cheveux depuis que je les ai rasés il y a trois ans, du coup je me demande ce que je devrais en faire, maintenant, vu qu’ils forment une sorte de mullet afro. C’est comme si j’étais de retour en pleine phase de transition.

J’apprécie le mouvement nappy parce que ce processus t’aide, d’une certaine manière, à découvrir ton toi véritable, et c'est toujours encourageant de voir des gens évoluer dans un tel espace de liberté. Mais j’ai regardé Une Femme de Tête, dans lequel la coupe de cheveux la plus drastique que j’aie jamais observée semble résoudre tous les problèmes de la vie du personnage principal, Violet, et la transformer en une personne magnifique. Soyons réalistes : les doutes subsistent même après que tu te sois coupé les cheveux. Je me suis demandé si j’avais fait le bon choix, si je pouvais encore me considérer comme étant belle. Ces choses ne changent pas automatiquement. Certes, j’ai ressenti une évolution, mais elle n’a pas pour autant résolu tous les problèmes que j’avais avec ma propre image. »

Aunty T

« Actuellement, mes cheveux sont à moitié défrisés et à moitié naturels, alors c’est un peu la pagaille. Je peux être assez dissipée en ce qui concerne mes cheveux. J’ai tendance à agir sur le moment, et de répondre spontanément à mes envies capillaires. Mais avant cela, je ne m’étais pas défrisé les cheveux depuis mes 16 ans. Je vivais avec ma mère, avant, et elle n’a jamais aimé l’idée de garder ses cheveux crépus ou d’avoir une afro, alors elle me défrisait toujours les cheveux. Mais quand je suis partie, je suis revenue au naturel.

Mon retour au naturel a été frustrant. Au début, je n’arrivais jamais à obtenir le résultat que je souhaitais sur mes cheveux. Je croyais que tout ce que je pouvais faire, c’était les tresser, mais j’ai appris d'autres à les apprécier différemment et à m'en occuper davantage avec des trucs comme les vanilles, pour garder de la longueur – je n'y connaissais rien.

Je suis pour le mouvement nappy, mais je suis également contre à bien des égards. J’ai l’impression qu'on y trouve pas mal de bêtises. Le mouvement encourage de nombreuses femmes – et hommes – noires à se réapproprier leurs cheveux – ce qui est une bonne chose. D’un autre côté, ce mouvement a une vision très spécifique de la beauté noire qui ne représente pas tout le monde.

Nous essayons de promouvoir un retour au « naturel », mais en réalité, mais l'idée que l'on se fait de ce « naturel » est elle-même codifiée et imposée. Nous dépensons tellement d’argent dans des produits pour transformer à nouveau nos cheveux et se soumettre à un nouvel ensemble de codes. Non, tout le monde ne peut pas avoir une afro parfaite. Tentons donc de développer notre propre beauté en nous détachant un maximum des standards – quels qu'ils soient. »

Gina Knight , fondatrice de The Wig Witch

« Je suis revenue au naturel il y a 10 ans, parce que je voulais vraiment une afro. C’était la première fois que je me rasais. Je n’irais pas non plus jusqu’à dire que c’était libérateur. Mon choix était davantage pratique : je ne voulais plus avoir à composer avec deux textures de cheveux différentes – une naturelle et une défrisée. J'ai soudain du redécouvrir une tête pleine de cheveux que je ne connaissais pas. Et au-delà de ça, comme j’ai été adoptée par une famille blanche, j’ai eu l’impression de ré-appréhender ma culture.

Je suis devenue blogueuse avec pour thème principal les cheveux afro, mais j’ai été atteinte d’alopécie en 2012. Ça a été pour moi source d'une véritable crise identitaire. Je me suis dit : « Si je n’ai plus de cheveux, est-ce que les gens continueront à suivre mes conseils en la matière ? » Alors j’ai caché mon affliction. J’ai passé ces six dernières années à tenter tous les traitements, tous les masques, toutes les astuces pour retrouver ma chevelure d’avant, et je n’ai pas aimé ça.

Aujourd'hui, j'ai perdu 50% de mes cheveux. Je dois l’accepter, lâcher prise, et dire adieu à cette période de ma vie où j’ai été obsédée par les cheveux. Je me suis donc rasée une nouvelle fois, il y a quelques semaines de cela. Cette énième étape a été plus signifiante et plus cathartique que les précédentes. J’accepte le fait d'avoir de l’alopécie et je décide d’être courageuse, de ne pas toujours porter des perruques pour la cacher. En général, les gens coupent leur cheveux de façon radicale avec l’idée de les voir repousser, mais ce n'a pas été mon cas.

Sur les réseaux sociaux, il y a une idéalisation de la boucle parfaite. Si, comme moi, vous avez des cheveux de type 4C, vous devez les laisser pousser jusque dans le bas du dos pour qu'ils soient perçus comme « super naturels ». Les réseaux sociaux nous font croire que c’est facile, mais entretenir des cheveux naturels demande énormément de temps, de soins, d’efforts et d'argent.

Je reconnais tout de même que ce mouvement m’a donné la chance d’entrer en contact avec des gens qui me ressemblent. Il faut être honnête. Beaucoup de jeunes femmes pensent que le retour à l'afro est une transition douce, qui va de soi. Même si ce n'est pas toujours le cas pour tout le monde, je crois que la lutte en vaut la peine. »

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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