tout ce que la mode doit aux hackers depuis 1990

Depuis le milieu des années 1990, les designers de mode fantasment le style cyber goth. Parce que non, les hackers (du moins ceux du cinéma) ne portent pas que des shorts cargo et des claquettes Adidas.

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nov. 7 2016, 9:25am

La mode et les hackeurs entretiennent une relation pour le moins houleuse. La preuve par 3 : la célèbre déclaration de guerre des Anonymous à Louis Vuitton ; ou encore le fameux « hackeur de Condé Nast », ce fervent bloggeur qui récupéra et publia 1100 images inédites des archives de Condé en 2009 ; et cet épisode cocasse qui a vu un sorcier du codage remplir la page d'accueil du Vogue UK de vélociraptors en chapeaux Marc Jacobs.

Mais si les hackeurs aiment jeter leurs sorts codés sur la mode en tout anonymat, la mode ne se gêne pas non plus pour aller piocher l'inspiration dans la culture du piratage informatique, saison après saison. Et on comprend que cette idée d'un univers underground plein d'anarchistes anonymes, de pièces sombres éclairées par des écrans d'ordinateurs, de machinations antisystème et de rebelles nerds à capuche, titille les designers au plus haut point. Et particulièrement les designers qui répondent d'une imagerie gothique - comprendre Alexander Wang, Rick Owens ou Riccardo Tisci à Givenchy.

Depuis la sortie du film culte et cyber punk Hackers en 1995, la mode s'est construit son propre avatar du hackeur glamour, recouvert de vestes en cuir oversize, de trench-coats tourbillonnants et de Doc Martens renforcées. Mais d'où a bien pu sortir cette représentation fantasmée, d'un furieux du PVC et de la techno ? Certainement pas des labos du MIT, et encore moins des salles de conférences du DefCon, la grand-messe de la communauté des hackeurs.


Campagne Louis Vuitton Automne/Hiver 2016 2017

En parcourant les photos du DefCon, justement, on peut dégager deux écoles vestimentaires des magiciens du web. La première n'est soutenue par aucune logique et aucun effort. Ou le moins possible. Quand vous vous introduisez dans les serveurs de la NSA à la recherche de photos de célébrités à poil, votre intention vestimentaire s'arrête à des vêtements qui vous permettent de rester confortablement assis sur une chaise pendant 24 heures. Pour ceux-là, le confort passe par des shorts cargo et des t-shirts imprimés des logos de compagnies informatiques où sortis du merch du DefCon de l'année passée. Aux pieds : chaussures de rando ou claquettes Adidas. Le second type de hackers est tout autant dans le rejet des normes esthétiques. Mais eux s'expriment depuis l'extrême opposée de la palette de la mode - un endroit qui touche au foyer spirituel du steampunk ; crêtes iroquoises, kilts et chapeaux bizarrement proportionnés.

« La philosophie du hacker est celle d'un loup solitaire, idéologiquement libre, qui va où il veut et fait ce qu'il veut, » expliquait un codeur de chez Google à Forbes pendant un récent DefCon. C'est cet esprit individualiste et rebelle qui semble parler aux designers de mode, plus que leur dégaine de randonneur. Et si Carol Lim et Humberto Leon ont rendu hommage aux cols-roulés et aux baskets de l'ultime hacker Steve Jobs dans leur première collection homme pour Kenzo, historiquement les créateurs de mode préfèrent la référence aux hackers fictionnels plutôt qu'aux (vrais) banlieusards en hoodie qui codent depuis leur garage.

Seulement quatre mois après la sortie américaine de Matrix en 1999, John Galliano présentait une collection Dior Haute Couture « hautement inspirée » du film, comme l'expliquait son équipe à Vogue. Les mannequins étaient vêtus de manteaux en vinyle, de ceintures aux allures de porte-flingues et d'un maquillage autour des yeux en écho aux lunettes noires de la prêtresse du film, Trinity. 

Et on retrouvait aussi Trinity dans la collection printemps/été 2012 de Riccardo Tisci pour Givenchy ; du cuir, des trench-coats. Et à New York, en réponse à cette obsession durable de la mode pour les années 1990, les rues de Chinatown et les comptes Instagram des artistes du web basés à Bushwick étaient récemment inondés des fameuses lunettes de soleil noires et ovales.

Dans une autre référence, très littérale, à un autre classique du cinéma de science-fiction, le designer canadien de 21 ans Adrian Wu accompagnait ses robes automne/hiver 2012 d'une collection de masques de Guy Fawkes pour son défilé de la Toronto Fashion Week. Dans un communiqué de presse ensuite, Wu expliquait que les masques servaient de « commentaire sur les comparaisons spécifiques entre la politique américaine et les politiques européennes, et leurs effets sur les Droits de l'Homme, en citant le film V pour Vendetta. »

Mais le film de hacker préféré de la mode reste Hackers. Et comme tous les films adorés par la mode (comptez Eyes of Laura Mars, The Hunger, et tous les films avec une apparition de David Bowie), l'intérêt de Hackers repose essentiellement dans son esthétique. Si vous cherchez la représentation réaliste d'une infiltration informatique, passez votre chemin. Mais bon, qui a envie de voir un portrait réaliste de ça. Par contre, si vous voulez suivre deux ados magnifiquement cool (Angelina Jolie et Jonny Lee Miller) et les regarder être cool et magnifiques dans une boîte de nuit pour hackers, le Cyberdelia, entièrement peuplée de gothiques à rollers, Hackers est pour vous.


Backstage Vetements Printemps Eté 2016 par Jason Lyod Evans pour i-D

Angelina Jolie en particulier, dans le rôle de Kate Libby, lycéenne prodige du piratage, a longtemps inspiré les designers. Son look, créé par le costumier de renom Roger Burton (à qui l'on doit aussi les dégaines de Quadrophenia), a laissé des traces dans les collections de Vetements, par exemple. Les vestes de motards en cuir et colorées de Demna Gvasalia évoquent la veste de Kate du même genre. Et son t-shirt col montant Quicksilver turquoise colle parfaitement à la silhouette de Vetements, et à la tendance de la marque à la réappropriation inattendue de logos. 

Chez Louis Vuitton, les créations futuristes en cuir et les larges semelles des chaussures de Nicolas Ghesquière en appellent tout autant à la vibe techno gothique du Cyberdelia. Le designer a même accompagné son défilé printemps/été 2016 de vidéos dans lesquelles l'Oculus Rift et la technologie de la NASA étaient mis en avant. Et, pour promouvoir sa collection, il a fait équipe avec le codeur et game-designer japonais Tetsuya Nomura pour une campagne de pub mettant en scène le fantasme de tout geek qui se respecte : Lightning de Final Fantasy.

Comme beaucoup d'autres designers contemporains majeurs, Ghesquière n'est pas uniquement fasciné par l'esthétique de la culture informatique, mais aussi et surtout par les possibilités technologiques qu'elle offre au futur de la mode. Dans ce futur (et déjà dans notre présent) fait de robes lumineuses, de montres qui parlent et d'imprimantes 3D, le hacker - perturbateur, dark et je-m'en-foutiste - s'érige alors en guide spirituel ultime de la mode. 

Credits


Texte Alice Newell-Hanson
Image tirée du film Hackers