ce que vos selfies nus disent de vous

Le discours médiatique s'acharne pour dénoncer son narcissisme et sa superficialité. Matthew Hart, chercheur australien, n'est pas de cet avis. Rencontre.

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18 Mai 2016, 8:05am

Image via Wikipedia Commons

À l'instant où l'iPhone nous a offert l'option d'un appareil photo avant, les gens se sont embarqués dans une relation torride mais compliquée avec les selfies. Pour beaucoup, ils sont l'ultime symbole du narcissisme et de l'obsession de soi dans lesquels la société est tombée. Il étancheraient notre soif intarissable de reconnaissance et de likes. Quant à son proche cousin, le naked selfie, il engendre les débats les plus enflammés et les plus contradictoires.

Plaidons coupables. Peu nombreux sont ceux qui n'ont jamais pris une bonne trentaine d'autoportraits à la minute, sans même en publier un seul. Habillés ou pas, nous avons développé une compulsion folle à documenter la moindre petite parcelle de nos corps. Personne n'est plus obsédé par nos corps que Matthew Hart, un étudiant à la Western Sydney University. Il a choisi de concentrer ses recherches là-dessus. Précisément, sur l'obsession des jeunes générations à se prendre nu en selfie sur Tumblr. Pour lui, les "naked selfies" ne reflètent pas qu'une simple volonté d'attirer l'attention. i-D l'a contacté pour en savoir plus.

Depuis quelques années, les réseaux sociaux sont devenus les bouc-émissaires de tous nos problèmes — dépression, isolement, solitude… Les selfies, eux, seraient le symptôme d'une génération obsédée par son nombril. Mais toi, tu n'es pas d'accord.
Le discours public et médiatique s'accorde sur le narcissisme que les réseaux sociaux engendrent et accentuent. Je les vois plus comme des moteurs d'articulation du désir chez les jeunes générations : ils nouent des relations intimes et incitent à l'exploration de soi, de son corps. Le naked selfie en est l'exemple le plus frappant. La pratique standard est de cropper son visage pour être sûr qu'on ne retrouvera pas la trace de celui qui l'a pris. Mais ceux dont je parle dans mon étude choisissent délibérément de laisser leur visage apparaître sur l'image. Comme ils ne floutent pas leurs tatouages ni ne gomment leurs petits défauts. En un sens, ils sont très courageux.

Où se retrouvent ces images généralement ?
Sur Tumblr. Les jeunes parviennent à trouver beaucoup de soutien sur ces plateformes. C'est en partie du à la politique informelle de Tumblr : "Ce qui se passe sur Tumblr reste sur Tumblr" — ce n'est pas un Facebook où les copains et la famille peuvent tomber dessus. Tumblr est une plateforme beaucoup plus artistique et ouverte que les autres. Beaucoup de contre-cultures s'y développent et trouvent un espace pour s'exprimer. Les jeunes peuvent parler de leurs problèmes liés à la perception de leur corps, la communauté queer aussi. Ils dialoguent et expriment leurs angoisses à travers leur production de selfies.

Si les naked selfies ne sont pas publics et seulement à destination d'une personne, à quoi servent-ils ?
Le selfie reste un instrument qui permet de mieux considérer son corps, d'extérioriser ses peurs et son estime de soi. Les jeunes se posent des questions sur leur sexualité, sur leur corps. Ces problématiques s'intensifient lorsqu'ils sont transgenres, qu'ils veulent changer de sexe. Mais même ceux qui sont au clair avec leur genre ont besoin de s'inventer des personnages, de faire ressortir un certain trait de leur personnalité, que ce soit au travail ou avec leurs amis. C'est une ancre à laquelle ils peuvent se raccrocher. On vit une époque tellement frénétique qu'on a tendance à oublier qui on est. Quand on a cet espace libre sur internet pour s'exprimer, il ré-ancre notre corps dans une réalité. En revoyant l'image qu'on a publiée, on se remémore qui on était à cet instant T. On se souvient de ce qui a été important.

L'adolescence a toujours été le terrain d'exploration le plus intense dans une vie. Qu'est-ce qu'Internet change à ce phénomène ?
Les selfies sont de l'ordre de l'intime. Au final, l'intimité reste ce qu'on a de plus précieux. Il nous connecte à nos amis, notre famille ou à notre amoureux. Pour se rapprocher de ceux qu'on aime, on a toujours, depuis la naissance de la photo, utiliser ce medium. On a tellement envie de parler des naked selfies comme un truc générationnel, qu'on oublie que nos parents ont fait la même chose. Ils planquaient juste leurs polaroïds sexy sous le lit. Les anciennes générations les gardaient pour elles, elles ne dépassaient le domaine du privé. Les jeunes sont juste plus à l'aise avec l'image de leur corps et la lèguent à Internet. Nous sommes en train de naviguer dans une culture de plus en plus visuelle et la communication a seulement basculé dans l'image.

Mais un naked selfie sur la toile n'a pas le même impact ni la même résonance qu'un polaroïd sous le matelas…
Bien sûr que non. Mais ce que je remarque, chez les jeunes à qui je parle, c'est que la plupart d'entre eux savent exactement comment gérer leur image. Ils utilisent des pseudos, des mots de passe - ils ont les outils pour contrôler leur image sur la toile. Les jeunes générations sont beaucoup moins naïves que ce que les vieux croient…

Pourquoi prennent-ils le risque de perdre le contrôle ?
Parce que c'est dans l'air du temps ; de prendre des risques. De faire des choses qui bousculent les codes et les conventions. Prendre un naked selfie sans cropper son visage, c'est un risque à prendre. Mais ceux qui le font en retirent une satisfaction personnelle énorme : ils brisent les tabous qui enserrent la société. Tous ne le font pas consciemment, mais tous jouent avec le feu. 

Credits


Texte : Wendy Syfret

Image : Coco Young