isabel marant célèbre le quotidien depuis vingt ans

21 ans de carrière derrière elle, la force tranquille de la mode parisienne est toujours autant plébiscitée.

par i-D Staff
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10 Décembre 2015, 3:35pm

Isabel Marant est la reine de la mode fusion, celle qui a pensé les baskets compensées, celle encore qui nous a rendu ce chic parisien inestimable après lequel le monde ne cesse de courir. Isabel Marant, à deux mains, a redéfini la silhouette mythique de la Parisienne et continue de penser des collections qui séduisent les soeurs Kardashian autant qu'elles font vibrer le petit milieu arty du Marais.

"Qui aurait cru que mes pièces plairaient autant à Lou Doillon qu'à Kendall Jenner ?" sourit-elle. Assise jambes croisées, cheveux lâchés et sans une once de maquillage, elle porte une cigarette roulée à ses lèvres, sans filtre - elle ressemble à une jeune étudiante en art, plus qu'à cette créatrice que la planète entière adoube. Son défilé printemps/été 2016 s'est déroulé dans les jardins du Palais Royal, où les aficionados du cool parisien - Caroline de Maigret, parmi d'autres - ont découvert une collection aux élans sportswear et aux inspirations du Nord de l'Inde, et plus masculine aussi. Comme toujours, l'ADN qu'Isabel insufflait à sa première collection 21 ans plus tôt était plus que présent. La jeune femme tricotait pour ses proches et ses plus beaux modèles ont du sang Birkin dans les veines - elles s'appellent Lou et Charlotte.

Dans le sillon d'Inès de la Fressange, notre icône de l'autre rive parisienne, Marant a imaginé une femme qui échangerait un jour son trench contre une veste militaire vintage, ses stiletto contre des baskets et son chauffeur de taxi contre un Vespa. " Tout a commencé quand j'ai jeté un oeil à ma vie, mes habitudes, que j'ai transformé en termes sociologiques pour me poser cette question : comment vivent les femmes ? à mon image, la plupart de mes clientes vivent à Belleville, écoutent Shamir ou Nina Hagen et préfèrent dévaster leur maison pour un soir plutôt que de se rendre dans un club branché, dit-elle ajoutant. Il n'y a pas de règles bien sûr mais il n'y a qu'une réalité : aujourd'hui, une femme peut être à la fois élégante et à l'aise dans la rue."

Bien loin de l'univers de la Parisienne adepte du Café de Flore, ses créations répondent aux besoins d'une capitale qui change - dans son style et dans sa physionomie urbaine. Créées en 2010, les baskets à talons ont été pensées pour des femmes voulant combiner mode et confort. Une création innovante qui a connu un succès retentissant - des stars comme Beyoncé, Kate Bosworth ou encore Jessica Alba les ont très vite adoptées. "L'idée m'est venue pendant ma jeunesse. Je voulais paraître plus grande donc je superposais des semelles de liège au fond de mes chaussures, dit-elle en riant. En créant ces chaussures, je faisais également un clin d'?"il à l'univers du hip-hop qui m'inspire beaucoup et qui m'a beaucoup influencée pendant mon enfance à Paris." Un de taille donc : aujourd'hui, les baskets à talons d'Isabel Marant ont été reinterprétées par de grandes marques comme Nike ou Giuseppe Zanotti, alors que la créatrice, elle, nous confie : " Je ne peux plus les voir ! Mais mon propos ne change pas - j'ai voulu créer des talons qui se portent comme des baskets et vice-versa. Un sportwear assez chic pour s'exporter sur les premiers rangs des défilés de mode.

Pour Alice Litscher, professeur de communication à l'Institut de la Mode à Paris, "le travail d'Isabel revient à l'essence même de la mode française : les créateurs ont toujours utilisé le vêtement pour parler du monde en général, plutôt que de donner aux touristes ce qu'ils avaient envie de voir. Des coupes à la grecque décorsetées de Paul Poiret aux mailles inspirées des polos de Coco Chanel, tous se sont un jour inspiré des autres pays." Son style est profondément marqué par ce sens si particulier du métissage : "On retrouve toujours le même genre de pièces, réinterprétée à chaque saison - la pièce phare maline, les basiques abordables, la veste ethnique et les vêtements inspirés de l'outerwear masculin. Sa mode est constante et rassurante; pour elle, être commercial, c'est pas un nécessairement un truc négatif, c'est être en phase avec la façon dont les gens consomment réellement aujourd'hui", ajoute Alice.

21 années de lente et stable progression l'ont inévitablement menée au succès mondial, notamment en Amérique depuis sa collaboration avec H&M en 2013 (après Lanvin, Margiela, Viktor & Rolf, sa collection capsule pour le géant suédois a fait un tabac, des centaines de personnes ont même campé devant les magasins la veille). Marant possède désormais 16 boutiques à travers le monde, 800 points de vente et 6 collections dont une ligne secondaire, Isabel Marant Etoile. Même ses pièces plus vintage sont très demandées : selon le site Vestiaire Collective, la marque préférée des américaines serait Isabel Marant. 

"Je suppose qu'il y a une empreinte stable dans mes vêtements, une identité qui ne se réinvente pas. C'est très dur d'y parvenir je pense, ça ne se fait pas en une nuit. Aujourd'hui, on croule sous les marques et les produits au rythme d'un flux Instagram. Parvenir à durer dans le temps est un parcours du combattant pour une enseigne." Pour souligner son propos, Marant évoque le travail de son mari, Jérome Dreyfuss, mentionne son succès soudain - et la difficulté à tenir le rythme. "La mode pousse les jeunes sur le devant de la scène et les oublie aussi vite à la saison suivante. Il est d'autant plus dur de s'en remettre, une fois la victoire passée. On a beau avoir tous les talents entre nos mains, quand on est jeune, qu'on commence tout juste à prendre ses marques dans le milieu et qu'on fait tout pour rendre les choses à temps, rien ne paie. C'est excessivement douloureux," confie-t-elle.

Plusieurs designers ont fait leurs premiers pas chez elle. Prenons Léa Peckre, étudiante de l'illustre école de La Cambre en Belgique qui a gagné le prix ANDAM pour sa première collection en 2015. Si les silhouettes de Léa, sombres et minimalistes, sont à l'opposé des siennes, Isabel n'y est pas pour rien dans son inestimable succès récent: "La mode est faite pour être portée tous les jours, pas pour être exposée dans un musée. Elle m'a appris à considérer le vêtement comme un objet à part entière, un produit plutôt que le fruit d'une intention cachée ou intellectualisée. C'est un truc que les écoles ne vous apprennent pas."

Isabel reste assez spontanée. Tout le monde sait qu'elle passe tous ses weekends en famille dans un chalet sans eau et électricité à la campagne près d'une rivière. Et celle dont on a souvent relevé les propos anticonsuméristes, connue pour ses positions de gauche réussit à réconcilier ses croyances et son amour pour la mode : "Une belle pièce réussie a le pouvoir de rendre son acquéreur vraiment heureux et d'améliorer son quotidien, l'air de rien. Je ne cherche pas à être la plus célèbre, la plus cool, la plus je sais pas quoi, mais j'espère sincèrement arriver à inventer de vraies solutions vestimentaires pour la vie de tous les jours. Et qu'elles trouveront un écho à travers le monde et les époques". Elle est clairement en bon chemin.

@isabelmarant

Credits


Texte Alive Pfeiffer
Photographie Letty Schmiterlow
Stylisme Julia Sarr-Jamois
Coiffure Cyndia Harvey chez Streeters avec Moroccan Oil
Maquillage Florrie White chez D+V Management avec des produits Clinique
Manucure Michelle Humphrey chez LMC Worldwide avec Maybelline New York
Assistants photographe Yi Chen, Mona Butt
Assistante styliste Harriet Byczok
Casting Angus Munro chez AM Casting (Streeters NY)
Production Artistry London
Model Imaan Hammam chez Viva
Imaan est habillée en Isabel Marant.

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