tondeuses et chavosos : le rituel du style dans les favelas

Le photographe Hick Duarte est parti à la rencontre d'une certaine jeunesse brésilienne qui passe son temps dans les barbershops à soigner son style. Rencontre.

par Matthew Whitehouse
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16 Mars 2016, 9:20am

La série de photo de Hick Duarte dans les favelas n'est pas juste un témoignage du quotidien de ses habitants. À l'image des coupes de cheveux des kids qui y habitent, ses photographies vont dans le détail : un coup de ciseau par ici, un trait de rasoir par là, l'effondrement d'un mur en arrière-plan... Les barbershops des favelas sont de vrais moteurs de lien social. Les jeunes s'y retrouvent, discutent de leur prochaine coupe de cheveux et rivalisent d'excentricité. À travers ces portraits de la jeunesse brésilienne populaire, c'est toute une contre-culture qui se dessine : celle du baile funk, du style "Chavoso", bref d'une esthétique née dans les banlieues - comme d'habitude, donc. On a parlé avec Hick pour en savoir plus. 

Depuis quand photographies-tu les barbiers ? Qu'est-ce qui te fascine dans ce sujet ? 
C'est mon second projet autour des "barbershops" aujourd'hui. J'ai commencé le premier en septembre 2014, quand j'ai shooté une série de photos pour le groupe de rap hardcore Run-D.M.C. legacy à Hollis, dans le Queens. À l'époque, je me baladais toujours avec Jay Master Jay, qui trainait avec les mecs de D.M.C. Il les a emmenés dans un barbier du quartier. C'est là que je me suis rendu compte de l'importance des "barbershops" au sein d'une communauté. J'ai appelé mes amis Yuri et Carolina pour qu'ils m'aident à analyser et comprendre l'effervescence de ce style que les brésiliens appellent "Chavoso" dans les favelas. Un terme emprunté à l'anglais qui désigne les jeunes issus de milieux populaires et qui se sapent en streetwear. 

Peux-tu nous décrire l'atmosphère des favelas ?
Les rues sont très étroites. Dans la plupart des favelas, il est même impossible de se frayer un chemin en voiture. Certaines sont très colorées, les murs recouverts de graffitis. D'autres sont plus tristes, plus brutales. Mais surtout, les favelas sont des lieux qui bouillonnent de créativité, elles font naître des contre-cultures qui finissent par se répandre en dehors de ces quartiers. Ce sont des lieux d'indépendance. Les favelas ont leurs propres lois, leurs propres règles, comme elles ont leur propre univers créatif (en mode, en musique, en art). 

Qui sont les Chavosos, qu'est-ce que ce mot signifie ?
Le Chavoso, c'est le petit mec des banlieues qu'on remarque tout de suite parce que son style est cool, soigné mais faussement négligé. Ce mot vient de "moleques chave", littéralement les "garçons à clé". Le style Chavoso reprend certains codes du baile funk brésilien comme les lunettes de soleil, la casquette, les chaînes en or, les chemises Oakley ou Quiksilver, et surtout, une coupe de cheveux bien atypique. "Chave" veut dire "clé" en portugais. Beaucoup de gens pensent que ce mot est dérivé du mot "porte-clé". Ce qui sous-entend que les Chavosos sont des garçons qui causent pas mal d'ennuis à la police. C'est une démarche politique, hors-la-loi qui implique un style marginal, à la base. Mais aujourd'hui, le Chavoso est devenu une esthétique des banlieues très reconnaissable et spécifique. 

Tu peux nous parler du baile funk et de son esthétique vestimentaire ? Quel impact a-t-il eu sur la société brésilienne ?
Le Baile funk est le genre musical le plus populaire au Brésil. Aujourd'hui il est devenu mainstream, on l'entend partout : à la radio, à la télé, dans les banlieues aussi. Certains adeptes du hip hop, de la musique électronique ou du MPB (un genre brésilien très apprécié) l'écoutent. La funk n'est plus seulement un genre musical, c'est devenu un mode de vie, un univers esthétique, une attitude. Le style Chavoso est plus proche du funk ostentation, dont les paroles accordent beaucoup d'importance à la mode, au style en général. Mais attention là-bas, on ne parle ni de Givenchy ni de Balmain : on parle de Quiksilver et d'Oakley. D'une Chevrolet, pas d'une Mercedes ou d'une Ferrari. C'est une "ostentation" mesurée, contextualisée.

Pourquoi les barbiers sont essentiels dans les favelas ? Quel rôle social jouent-ils ?
Pour moi, les barbiers jouent deux rôles, bien distincts : dans un premier temps, ils alimentent le lien social. Les jeunes y vont, s'y retrouvent, discutent ensemble, parlent de la vie, attendent en s'échangeant des sons à écouter, surtout de la funk. Quand je m'y suis rendu pour prendre les photos, ils regardaient des vidéos sur leurs téléphones. À Bom de Corte, le barbershop dans lequel j'ai pris mes photos, a une fonction sociale très définie. Vinicius est un type qui sait tout des garçons qui se rendent chez lui. Il les accompagne, connait leurs vies et sait comment s'y prendre avec eux. Ils sont tous très soudés ensemble et Vinicius organise tous les mois une journée où les kids qui ne peuvent pas se payer la coupe peuvent se faire coiffer gratuitement. De l'autre côté, les barbershops entraînent les kids à penser leur style et leur esthétique, même inconsciemment. Le barbier, c'est le premier endroit dans lequel les gamins choisissent de se définir physiquement. C'est un outil qui leur permet de faire partie d'une communauté qui a ses propres codes visuels. La coiffure est le symbole le plus visible et le plus fort de cette appartenance à une communauté. 

La coiffure est donc vraiment importante pour les kids des favelas ?
C'est même ce qui détermine une silhouette, un look. On touche directement au corps, c'est toujours plus intense qu'un accessoire ou une chaîne au cou. On la remarque tout de suite. Une coupe de cheveux révèle toute une personnalité - les kids les plus introvertis optent souvent pour la simplicité, la discrétion, choisissent le "Chavoso Classic", alors que d'autres s'écrivent des phrases entières sur la tête et changent de coupe toutes les semaines.

Quelles sont les coupes les plus populaires ? À quoi les reconnait-on ? 
La coupe dite "corte na J" est la plus populaire. Vinicius m'a raconté que les garçons la voulaient tous, dès l'âge de six ans. On l'appelle "corte na J" parce qu'elle prend la forme d'un J, et au lieu d'utiliser la tondeuse, Vinicius la fait au rasoir. Certains aiment avoir des logos sur leur tête aussi. Le sigle Nike par exemple (lui aussi ouvertement lié à l'histoire du "funk ostentation"). 

Tu peux nous parler des kids que tu as rencontrés ? 
Ils étaient tous très cool, aucun ne se prenait vraiment au sérieux. Ils se marraient tout le temps. Ils ont tous leur propre jargon, un sens de l'humour très aiguisé. Et quand on est roux et qu'on s'appelle Yuri, comme le réalisateur qui m'accompagnait, il vaut mieux laisser tomber. Les kids l'avaient surnommé Peter Pan. Voilà. La plupart de ceux que j'ai rencontrés allaient à l'école mais aidaient beaucoup à la maison. Leurs voisins, dans les favelas, sont parfois devenus des MCs très connus. Si les gamins rêvaient d'être footballers hier, aujourd'hui, ils veulent tous faire de la musique. 

Tous sont déterminés à s'en sortir. Ils veulent une vie meilleure et s'accrochent à leur passion. Ceux qui sont un peu doués en communication finissent par créer leur chaine YouTube et deviennent vite de vraies stars de Vine ou d'Instagram. Il faut vraiment être très fort pour résister à la tentation du deal, de la drogue, du vol qui sont monnaie courante dans les favelas. 

Les femmes adoptent-elles ce style, elles aussi ?
Oui, mais de manière plus discrète, moins ostentatoire. Elles se le permettent sans doute moins aussi.

Si tu pouvais réaliser ce même genre de projet, ailleurs dans le monde, où irais-tu ?
En Afrique du Sud et au Congo. Je m'intéresse beaucoup au rôle que joue la coiffure en général dans l'esthétique des pays d'Afrique. 

Credits


Photographie : Hick Duarte
Fashion direction : Carolina Domingos
Remerciements à Yuri Mira

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