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au japon, les garçons sont des filles comme les autres

Le concept de ''Genderless Kei'' affole les réseaux sociaux et réunit de plus en plus d'adeptes masculins, très efféminés. Dans une société patriarcale et conformiste en matière de genre, cette tendance vestimentaire est (presque) une révolution.

par Ashley Clarke
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26 Février 2016, 11:04am

Kondo Yohji

Toman

L'année dernière, de nouvelles tribus vestimentaires japonaises sont apparues sur Instagram et Tumblr. Parmi ces sous-cultures, les médias se sont particulièrement épris du style 'Genderless Kei'. Symbolisé, selon les dires du blog japonais Tokyo Fashion, par ''une allure filiforme, un visage d'homme androgyne et les cheveux déteints, les garçons Gendreless kei portent du maquillage, des lentilles de couleur, du vernis à ongles, des couleurs flashy et des accessoires féminins. Les garçons genderless n'essaient pas de passer pour des filles - ils rejettent les normes traditionnelles du genre pour créer un nouveau standard de beauté.''

Genking

Surnommés tour à tour Neo-ikemen, ou ''new handsome boys'', les pionniers du genre s'appellent Genking, personnalité de la télé japonaise aux longs cheveux blonds ou Kondo Yohji, j-pop star qui s'est faite connaître pour sa sexualité très fluide.

La communauté compte aussi l'insta-star androgyne Usuke Devil, (un surnom qui lui vient de son visage anguleux) qu'on retrouve sur pas mal de street style blogs, vêtu en Alexander Wang, Acne Studios et Fendi) et Pey, mèche violette au vent, icône mode dégenrée qui travaille dans une boutique sur Takeshita street, connu pour son style androgyne et son maquillage kawaï.

Usuke Devil

Mais d'où vient ce phénomène et pourquoi fait-il son apparition aujourd'hui ? Le Japon n'est pas le pays le plus progressiste en matière de genre ni d'égalité des sexes - un bref coup d'oeil sur la composition du gouvernement nous a foutu une trouille bleue. Et si ce même gouvernement vient de reconnaître le mariage pour les personnes de même sexe à Tokyo, le harcèlement, l'homophobie et la transphobie continuent de museler la jeunesse japonaise, où les tabous sur la sexualité et le genre demeurent. Pourquoi les jeunes rejettent de plus en plus cette binarité du genre en choisissant de s'habiller, de se maquiller et de vivre différemment, en dehors des normes ? La popularité grandissante des boys band dans la pop japonaise n'y est pas pour rien. Soit. mais d'autres facteurs expliquent cet engouement soudain. Pour Misha Janette, fondatrice du Tokyo Fashion Diaries, experte en mode japonaise, ''le style sud coréen s'est exporté et trouve désormais ses adeptes en dehors du territoire. Le phénomène Neo-Ikemen, quant à lui, est né de l'obsession pour le profil androgyne et féminin des garçons dessinés dans les mangas''Quand on sait que les Japonais utilisent plus de papier pour imprimer des mangas que pour faire du papier toilette, on ne peut que parier sur l'influence toujours plus grande de la culture visuelle actuelle sur nos modes de vie. 

Pey

Bien sûr, même si on a été particulièrement gâté à la naissance, la perfection fantasmée des personnages de mangas est impossible à égaler dans la vraie vie (une hérésie que Vuitton a bien compris puisque la maison française a préféré Lightning, le personnage de Final Fantasy, à une vraie mannequin). La majorité de la tribu Genderless Kei (mannequine, chanteuse ou dans la mode pour la plupart) a trouvé en Instagram sa plateforme la plus éloquente. Et si ses adeptes semblent préférer l'androgynie réelle à la beauté froide des cartoons, l'effet dessin animé est flagrant : ?"il démesuré, peau lissée, visage anguleux. On a essayé de faire pareil, il s'avère que c'est complètement impossible sans utiliser la technologie (ou une application perfectrice de peau). Pour Misha Janette, cette obsession pour la perfection cutanée vient de nos capacités actuelles à tout transformer par le biais des logiciels, de plus en plus accessibles - pas étonnant que le Genderless Kei ait autant la cote. ''Aujourd'hui, n'importe qui peut éditer une photo sur son téléphone, et donc, transformer son visage en un battement de cil. Instagram est le meilleur format pour magnifier sa perfection. Et devenir hyper populaire.'' 

Kazuee

Si la tendance pour le style Genderless ne touche qu'une petite partie de la population teen, la puissance d'Internet et l'avant-gardisme de l'île en matière d'audace vestimentaire devraient faire grandir cette contre-culture plus vite qu'on ne le croit. Toman, pionnier du genre et membre du groupe de j-pop XOX, interviewé pour la presse japonaise, annonçait récemment ''Je pense que les hommes comme moi sont de plus en plus nombreux, surtout à Harajuku. Le Gendreless Kei n'est plus confiné à une certaine élite, il s'étend et devient complètement banal - en tout cas, c'est ce que nous lui souhaitons.'' Si les contre-cultures japonaises naissent dans les alentours d''Omotesando et Harajuku, elles se répandent et se propagent comme jamais avec Instagram et les Tumblr. Et si le Genderless Kei est avant tout une tendance esthétique, elle annonce l'entrée dans un univers post-genre éminemment politique. Dans une société patriarcale et conformiste en matière de genre, on pourrait presque parler d'une révolution. Qui a dit que la mode ne pouvait pas être politique ? 

@ashleyjclarke

Credits


Texte : Ashley Clarke