safia bahmed schwartz s'attaque aux préjugés sur la féminité arabe

La chanteuse, illustratrice et artiste multimédia nous a parlé du voile, de féminisme et de sexe. Rencontre.

par i-D Team
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10 Mai 2016, 11:30am

Laurence Rossignol, ministre du Droit des femmes, a tout récemment défrayé la chronique lorsqu'elle a dénoncé le marché du hijab dans l'industrie de la mode. Elle est allée très loin - jusqu'à comparer les femmes voilées aux "nègres qui étaient pour l'esclavage" aux États-Unis. Presque au moment où le rappeur Booba se faisait boycotter à Lyon (il devait y donner un concert) pour sa punchline misogyne sur les beurettes. Comme beaucoup de femmes d'origine maghrébine, l'artiste multimédia Safia Bahmed-Schwartz recrée un univers en déjouant tous les clichés, de l'exotisme à l'érotisation. Dans son dernier clip, Solitude, l'artiste remixe des paroles de Barbara, vêtue de pièces futuristes avant de se transformer en danseuse du ventre - histoire de mieux déconstruire les stéréotypes orientalistes qui collent encore à la France. 

Le titre qui tu as choisi évoque la solitude plus qu'autre chose - qu'est-ce que cette émotion représente, pour toi ?
La solitude est un sentiment hyper contemporain : dans une époque où tout va plus vite, où les amitiés se dématérialisent, la solitude est indissociable de notre rapport aux réseaux sociaux. On vit dans une sorte de bulle schizophrène d'hyper-socialisation et d'irréalité sociale.

La mode joue un rôle assez important dans ton clip, non ?
Je m'intéresse plus aux vêtements en eux-mêmes qu'à la mode en générale. Dans la première partie du clip, je porte un manteau Wanda Nylon. Le PVC m'évoque autant les sex shops que la haute bourgeoisie. C'est une réminiscence de l'icono érotique à la 'Jolie Madame' qu'on a vu naître dans les années 1960. C'est exactement l'esthétique de Bunuel dans Belle de Jour - les femmes étaient aussi chic que désirables et sexy. C'était l'époque où les femmes ont commencé à questionner le patriarcat et à s'en émanciper. Et cette révolte commençait avec les fringues. Dans la seconde partie de mon clip, je porte mon costume de princesse Jasmine, que tout le monde connaît grâce à Disney. De manière générale, j'aime balancer entre deux extrêmes, deux costumes de princesses antinomiques.

Tu es très sexualisée dans ta manière de te représenter. Ça a toujours été le cas ?
J'ai toujours joué avec les fringues et leur sens caché. Petite, j'ai vite compris que la façon dont une femme s'habille a un impact sur la représentation qu'on se fait d'elle en société. C'est aussi un moyen de pression pour les culpabiliser : 'Regarde comme t'es habillée, tu l'as bien mérité'. C'est ce qui m'a décidé à prendre une décision radicale. Je portais le voile avant et j'ai choisi de l'enlever pour me laisser le choix de le porter ou non. Aujourd'hui, les choses changent et la direction qu'elles prennent est très inquiétante : depuis les attaques terroristes à Paris, les gens ont peur des Arabes et ils sont de plus en plus stigmatisés et considérés comme des criminels. C'est une vision tellement simpliste de notre culture : tous les Arabes ne sont pas Musulmans, tous les Musulmans ne sont pas Arabes. On peut être croyant sans porter le voile et porter une écharpe sur la tête parce qu'on trouve ça cool.

En tant qu'artiste d'origine algérienne, tu dois te confronter à pas mal de clichés de la part du public...
Complètement. En tant que femme, on est toujours coincées entre deux stéréotypes opposés : soit on est une femme soumise et voilée, soir une beurette hyper-sexualisée qui passe ses journées dans les bars à chicha. On a tendance à oublier qu'il existe autant de manières d'être femme que d'être Musulman. Les identités religieuses et culturelles dépendent tellement de l'éducation qu'on a reçue, de la classe sociale dont on vient, du pays dont on est originaire que parler de femmes musulmanes comme d'une seule et même entité n'a aucun sens.

En plus de tout ça, tu bosses beaucoup sur le thème du sexe - surtout à travers tes dessins. Tu as reçu beaucoup de critiques de l'extérieur ?
Je suis consciente que je peux déranger ou ne pas plaire à tout le monde. Donc oui, j'ai eu droit à des critiques plus ou moins virulentes et des réactions divergentes devant mon travail. Des critiques violentes venant d'hommes comme de femmes, des mecs qui m'ont parlé comme à une pute, pensant que j'étais prête à leur faire n'importe quoi. Je m'arrête pas parce que c'est plus qu'important pour moi de ne pas tomber dans le combat Youporn vs. Féminisme. Je suis juste une femme métisse de 30 ans et j'ai envie de baiser avec qui j'ai envie de baiser, de dépenser l'argent que je gagne comme je l'entends et de ne pas avoir à répondre aux machos ou aux normes patriarcales. Donc je me déhanche sur du Barbara, seule ou pas. Et je kiffe ce que j'ai fait, j'en suis fière. Tout simplement.  

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