la funk orientale de johan papaconstantino va sauver vos lendemains de fête

Le jeune musicien et peintre sort aujourd'hui le clip de « Purple », extrait de son premier EP, Contre-Jour. Une ôde ambiguë à la fête qui nous rappelle que Johan Papaconstatino est un nom à retenir.

par Antoine Mbemba
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07 Décembre 2017, 9:48am

Il y a un an presque jour pour jour, i-D rendait hommage au Wonder, cette ancienne usine à pile de Saint-Ouen transformée trois années durant en squat d'artistes, en espace dédié à la jeune création en marge des institutions, des galeries et des foires intra-muros. À l'occasion de la fermeture du lieu, nous faisions parler tous ceux qui l'avaient habité de leur énergie, de leur amour et leur art. Parmi ces peintres, ces plasticiens, ces musiciens et photographes, on retrouvait Johan Papaconstantino, peintre/musicien d'alors 24 ans, membre de la Tendre Émeute et depuis cet été explorateur en solo d'un romantisme merveilleusement nonchalant nappé de sonorités orientales, de funk sensuelle ou aujourd'hui de morceaux qu'il vaut mieux laisser échapper à toute catégorie. En trois petits morceaux on était déjà convaincus de la rafraîchissante originalité du jeune artiste, mais son premier EP de 7 titres, Contre-Jour, vient confirmer le coup de foudre. Et parce qu'une sortie réussie se fait aussi en image, on a droit aujourd'hui au beau clip de « Purple ». Johan y disserte en douceur sur la fête et poétise les lendemains de cuite, dans un clip qui le voit peindre dans son atelier, entouré de potes justement joliment fatigués. On adore, et si c'est aussi votre cas, on vous conseille de ne pas louper le monsieur ce soir à l'International dans le cadre de la carte blanche de Sahara Hardcore Records. En attendant, on est allés lui poser quelques questions.

Comment te sont venues tes passions pour la musique et la peinture ?
On est grecs du côté de mon père, du coup mes premiers souvenirs c'est de la musique grecque, du rébétiko particulièrement. La peinture c'est arrivé différemment. Je ne viens pas du tout d'une famille où la pratique artistique est importante mais j'ai toujours dessiné, comme tous les enfants. Je reproduisais des personnages de jeux-vidéo, de DBZ... La conscience d'histoire de l'art est arrivée plus tard. J'ai fait un lycée Arts Appliqués à Marseille, une formation qui n'existe plus. On avait des cours d'Histoire de l'art et c'est quand on a commencé à étudier la Renaissance que j'ai eu un déclic, que j'ai commencé à m'intéresser aux images et à leur sens. J'ai commencé à peindre vers 16 ans.

Je te pose cette question, parce que ce clip est aussi une manière de lier tes deux arts : on t'y voit peindre. Comment tu abordes ces deux disciplines ? La satisfaction est la même quand tu finis un morceau et quand tu finis une peinture ?
C'est très, très différent. La satisfaction me paraît plus concrète en peinture. En musique je fais tout. Quand j'ai fini ma prod, c'est limite si la musique ne me saoule pas déjà. Tu l'entends tellement de fois... En peinture on peut aussi être saoulé par les images, mais je les pense beaucoup plus en amont. C'est beaucoup plus construit que les musiques où ma construction est moins solide, se fait plus dans le tas. La peinture ça me paraît un peu plus difficile que la musique. C'est plus solennel. J'aime bien qu'il y ait ce côté solennel, qu'on puisse confronter une peinture à celles des maîtres. La peinture est très sacralisée, la musique est plus fun.

La peinture est moins définitive que la musique, non ? Tu peux la modifier plus facilement.
Ouais, avec le temps, les humeurs, il y a des choses qu'on a envie de changer, de rajouter. C'est possible en peinture. En musique aussi, mais une fois qu'un morceau est diffusé c'est un peu compliqué de le refaire. En peinture j'ai déjà fait ça, exposer une peinture et retravailler dessus ensuite. En fait c'est l'équivalent de faire un remix ! La satisfaction finale, c'est difficile de mettre des mots dessus. En tout cas, quand on a le sentiment d'avoir abouti, que ce soit en peinture ou en musique, c'est le kiff. Après c'est aussi par rapport au regard des autres qu'on peut avoir cette sensation. Si on a l'impression que le message n'est pas passé auprès, ça peut être hyper frustrant, peu importent nos propres convictions. C'est très comparable, finalement.

Pour revenir un peu plus sur la musique : après, entre autres, l'expérience Tendre Émeute, qu'est-ce qui t'as poussé à faire un projet en solo ?
J'avais envie de dire des trucs. C'était une manière d'adopter une esthétique totale et personnelle. Pour la musique comme les visuels. Pour mes clips je bosse avec mon pote Elliott Causse, de Nano-ville. On fait ça à deux. Lui a toute sa technique, son savoir-faire vidéo, mais l'image est aussi très importante pour moi : c'est une manière de lier la peinture et le son. Et le solo, c'est justement pour développer cette esthétique complète. J'avais des idées, des influences que je ne retrouvais pas forcément ailleurs. J'ai joué dans des groupes, et c'est un kiff, mais quand on veut concrétiser des choses c'est toujours très compliqué, il faut que tout le monde soit d'accord. Le fait d'être tout seul est venu naturellement. À la base j'ai fait mes trucs de mon côté un peu par frustration. J'avais envie d'essayer des choses, de chercher un son, des influences, de prendre des risques. C'est une manière de se stimuler. J'aime bien partir dans tous les sens, et en groupe c'est moins faisable.

Justement, tu peux me parler de tes influences, notamment orientales, très fortes sur « J’sais pas » et « Pourquoi tu cries ?? ».
Comme je te le disais, les influences orientales ça vient de ma propre culture. Petit j'écoutais beaucoup de musique grecque et arabe. À côté de ça j'écoutais du rap avec mes potes, mais cette musique-là était un peu un à-côté à moi, que je ne le partageais pas trop. Je n'écoutais pas de musique grecque avec mes potes. Le sens mélodique oriental est hyper fluide, j'aime beaucoup, j'essaie de me le réapproprier. C'est forcément une histoire de culture. Je ne me suis pas dit, « tiens, je vais faire un truc qui sonne un peu rebeu ». C'est une démarche de longue haleine. En France je me sentais assez légitime pour le faire, les influences orientales et grecques ne sont pas très répandues. Il y avait un créneau. J'ai voulu faire ce que je ne trouvais pas ça ailleurs. Ça me conforte dans mon choix, mais je ne vais pas non plus en faire une marque de fabrique.

Tu parles beaucoup d'amour, j'ai l'impression que tu es un grand romantique.
L'amour, ça rejoint un peu la dimension solennelle dont je te parlais pour la peinture. En fait c'est juste que j'arrive à écrire sur ça, et que j'ai un peu de mal à écrire sur autre chose. Après, je n'ai pas énormément écrit dans ma vie, mais l'amour ça me vient direct. « Pourquoi tu cries ?? » je l'ai écrite parce que je venais de me séparer de ma copine. J’ai écrit ça pour la récupérer ! C'est pas du mytho, c'est vrai. À partir de ce morceau je me suis débloqué un peu sur l'écriture. D'ailleurs, souvent il y a un côté chagrin d'amour plus que déclaration de flamme. C'est quelque chose que tu retrouves pas mal dans les musiques dont je te parlais, le rébétiko et tout. Ça me vient plus facilement quand il y a un problème au fond, que quand tout va bien. Pour l'instant j'aime bien la tragédie. J'aime bien quand un truc un peu deep est enrobé d'une musique festive, qu'il y a plusieurs niveaux de lectures.

Tu parles aussi de fête dans « Purple », ça a quelle importance pour toi ?
Le son est ambigu là-dessus, parce que je le suis moi aussi. Je sors très peu, mais je ne peux pas dire que j'aime pas ça. On a besoin de faire la fête, mais parfois j'ai l'impression qu'on fait un peu trop la fête. Je n'apporte pas de réponse, je ne donne pas de conseils, simplement parfois je me dis que la fête c'est bien quand c'est exceptionnel, quand ça a un vrai sens. Si on fait la fête tout le temps, ce n'est plus la fête. Je n'avais pas non plus envie de faire un truc moralisateur. Je préfère me moquer un peu que de dire faut faire ci, faut faire ça. C'est juste un truc un peu ironique sur la fête. Les gens ont toujours fait la fête, mais quand je regarde autour de moi je me dis que c'est un peu abusé (rires). C'était une petite pique gentille.

Dans le clip on voit aussi beaucoup de gens, qui j'imagine sont tes potes. C'est important pour toi la notion de « bande » ?
Non, pas forcément. J'aime mes potes évidemment, et dans le clip c'est que des potes, mais ce n'est pas ma particularité, la bande. Je suis plus solo. J'adore être en bande, mais vu que j'ai envie de faire beaucoup de choses, j'ai besoin de beaucoup travailler, et travailler en bande c'est pas possible. Surtout quand tu fais de la peinture, même des sons. J'essaye de tout faire et de tout faire bien. Ça demande beaucoup, beaucoup de travail. Je ne fais que ça, et ça ne se prête pas forcément à être tout le temps en bande.

Et sinon, pourquoi ce nom d'EP, Contre-Jour ?
J'aime bien les oppositions, les contrastes. Contre-Jour c'est une d'opposition, c'est être aveuglé par la lumière, être aveuglé par ce qui nous permet de voir. Et puis c'est vachement lié à la peinture : on parle de lumière, de soleil. Et puis ça sonne bien.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite, artistiquement, musicalement ?
On peut souhaiter que je sois bien, tout simplement. C'est la base, être bien.