Nicolas Robin Hobbs

lauren auder nous raconte ses crises d'ado (et les nôtres aussi)

Crises d'ado et trip en orbite. Le chanteur franco-britannique sortait au printemps un premier EP magnifiquement lyrique et gothique, Who Carrys' You. Un truc qui va vous faire quitter le sol.

par Micha Barban Dangerfield
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04 Avril 2018, 10:30am

Nicolas Robin Hobbs

Il a les ongles peints en rouge, les cheveux longs et porte un t-shirt sur lequel est imprimée une énorme poitrine nue. Du haut de ses 19 ans, le chanteur et compositeur franco-britannique Lauren Auder assume pleinement son look déphasé, baroque et queer, dans la pop comme dans la vraie vie. Il s'en délecte même. « J'ai toujours adoré provoquer un peu les gens. Porter ce que j'aime et tant pis (ou tant mieux) si ça dérange. Je ne me déguise pas mais je sais que j'entretiens un certain rapport au monde. J'assume les symboles. Après attention, quand je serai riche, j'irai encore plus loin. Je porterai des trucs débiles, genre Lady Gaga. Tu suis le compte LadyGagaSelfie sur Instagram ? Un trésor » déballe-t-il d'une seule traite.

Nous l'avions découvert en 2015, quand ses premiers sons résonnaient depuis les tréfonds d'internet et qu'une poignée de journalistes voyaient alors en lui la promesse d'un univers pop néoromantique et complexe, la relève embryonnaire des icônes queer disparues à la chaîne ces dernières années. Encore lycéen à l'époque, il remportait déjà les faveurs d'artistes précis comme Kojey Radical, Evian Christ ou encore Denzel outre-manche. Et tandis que tout ce petit symposium musico-médiatique frémissait en agitant les bras, tentant désespérément de captiver l'attention du reste du monde, Lauren, lui, attendait patiemment que son tour vienne. Retranché dans sa chambre d'ado du sud de la France.

Un peu perdu près d'Albi, Lauren n'avait « pas grand-chose d'autre à faire que d'être dans [sa] tête ». Et préparer sa fuite, derrière son écran. Millenial-type, il fait partie d’une génération dont les possibles et les accès ont explosé grâce à Internet mais qui connaît un complexe nouveau, soulevé par l’illusion de l’hyper-productivité (fictive, bien sûr) affichée sur les réseaux. « Je ne peux pas vraiment critiquer internet, c'est ce qui a fait toute ma carrière donc je ne peux pas vraiment cracher dans la soupe mais j’ai toujours tenté de garder mes distances. Autant que possible. Sur internet, on a toujours la pression de renvoyer l’image de quelqu’un qui fait quelque chose. La pseudo-glorification de l’artiste sur les réseaux me fascine, parce qu’il est en réalité très dur de vivre de sa création. » En marge du rythme impraticable des réseaux, Lauren s’est donné le temps de la contemplation.

Pour comprendre de quelle maxime jaillit sa musique, une visite guidée de son panthéon imaginaire – aussi bordélique que logique – s’impose. On y retrouve pêle-mêle quelques figures clés du glam rock des années 1970, Kate Bush, les rappeurs androgynes nés à la suite des naughties, Lady Gaga et Scott Walker, bien sûr, son maître à penser. Expérimental, proche de l'hallu, Lauren fait dialoguer ses héros dans l'éther. Et quand il évoque son premier émoi musical, le chanteur pousse encore un peu plus loin la référence : « Je crois que ça remonte au jour où, petit, je suis tombé sur le CD Bitches Brew de Miles Davis. Je me suis rendu compte avec lui qu’il était possible de faire grincer des instruments et atteindre le Beau. Il y a du beau dans le moche et vice versa. C’est quelque chose que j’ai toujours gardé en tête, » explique-t-il. En avril 1970, Davis enregistrait Bitches Brew avec l’ambition d'éclater les principes rudimentaires du jazz en empilant des impros modales les unes au-dessus des autres, pour faire de la « fusion ». On imagine volontiers Lauren empiler des sons lui aussi, des genres, des mondes, des dimensions, construire une sorte de mille-feuille merveilleux dans l’intimité de sa chambre d’ado remplie de posters et de totems, un truc zarbi– comme lui – qui nous chamboule par sa beauté spontanée, quelque chose de léger et de grave à la fois, créée dans une pulsion puis monté avec la plus grande minutie. Du coup, l’allusion à Davis n’est pas si hasardeuse. Elle crée un peu plus de sens encore.

Il y a quelque temps, le jeune musicien a plié bagage et s’est installé à Londres. « C’est génial de grandir entouré de champs mais une fois arrivé à l’adolescence, on crève d’envie d’aller quelque part où il se passe des choses. Je pense que je suis parti au bon moment. » Dans cet exil, il a parachevé un premier EP, Who Carrys' You sorti en avril sur le label True Panther Records. Une boîte renfermant toutes ses angoisses d’ado. « C'est un peu cliché. Mais voilà, parfois on arrive avec plein de trucs à dire, un trop-plein d'émotions et on ne sait pas comment faire. On essaie. C'est assez viscéral. J'ai encore besoin de parler de ces crises adolescentes, confesse-t-il avant d'enchaîner. Avec le recul je me dis que c'était pas si dur. Mais quand on est en plein dedans, c'est toujours grandiose, un peu biblique. » Dans Who Carrys' You Lauren cherche à recréer le vertige juvénile, dès l’ouverture. Il pose dans un premier titre (« Choices ») le décor de son EP : les cordes, les cuivres et le piano seront épiques – accrochez-vous – mais les sons glitchés et les détours noise glissés dans les nappes viendront rattacher l’œuvre à son présent. « J’ai beaucoup poussé le côté orchestral de l’EP. Pour moi, tout doit faire sens. Thématiquement, musicalement ou en termes de lyrics. À partir du moment où je voulais parler de grands thèmes existentiels, il fallait que ce soit porté par quelque chose du même ordre. Un sens à 360°. » Dans le titre « These broken limbs Again Into one Body » (superbement rendu en images par Giannina Rodriguez Rico), l’artiste s'engage dans un trip-hop sépulcral, un son plus escarpé que les autres, mais investi de la même énergie qui tient l’EP tout entier au-dessus du reste, un truc indescriptible, de l’ordre du spleen (« For those who patiently endure ») et de la rédemption (« The Baptist »).

On sort forcément secoué de l’écoute de Who Carrys' You. En suivant les ascensions éthérées de Lauren, on quitte toujours un peu le sol de quelques centimètres. En lâchant vraiment prise, on arrive même parfois à simuler une sensation d'overview effect – ce sentiment salutaire de petitesse, d'amour et d'humilité qui envahit les astronautes lancés en orbite lorsqu'ils observent pour la première fois la Terre depuis les étoiles. « Quand j'étais jeune, ma mère me lisait un bouquin de science-fiction humoristique, Le guide du voyageur galactique de Douglas Adams. Dans le monde qui y est décrit, il existe une peine maximale : on te met dans une salle en orbite depuis laquelle tu prends conscience de l'étendue de l'univers et par extension donc, de ta petitesse. J’ai tendance à penser que c’est une chance de se rendre compte qu'on est tout petit. C’est important parfois de ne pas comprendre et de laisser les choses nous dépasser. » Avec Who Carrys' You en tout cas , Lauren propose une version toute inédite et personnelle de l' overview effect, et ça risque d’en ramener plus d’un sur terre.

Photographie : Nicolas Robin Hobbs