où sont passés les hommes transgenres?

Dans un livre autobiographique, Caspar Baldwin raconte son adolescence au Royaume-Uni, évoquant les difficultés à être trans mais aussi, son espoir pour un avenir meilleur.

par Caspar Baldwin
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12 Novembre 2018, 1:49pm

C’est comment d'être trans au Royaume-Uni ? Difficile de répondre rapidement – la réponse diffère forcément selon la personne qui la donne et son expérience. Posez-là à un millier de personnes, vous aurez un millier de réponses différentes. Tout ce que je peux dire est fondé sur mon expérience subjective : celle d’un homme trans qui a grandi dans les années 1990 et 2000, sans avoir conscience de la véritable nature de ses sentiments.

Une époque où l'usage d'internet était encore anecdotique : j'avais neuf ans le jour du lancement de Google, mais mon usage de l'ordinateur familial (Windows 98 bien sûr) se limitait à des sessions de trente minutes chrono, histoire de ne pas trop encombrer la ligne téléphonique. Bon courage pour expliquer ça aux enfants d’aujourd’hui. J’ai donc grandi dans l'incapacité de trouver des réponses aux sentiments inconnus qui me consumaient, pas plus que je n’ai été en mesure de trouver des gens qui me ressemblaient. J’étais une fille « masculine » à tous points de vue, une apparence qui me valait l'inévitable surnom de « garçon manqué » par tous les gens qui m'entouraient. Après une expérimentation capillaire radicale, j’ai enfin vu qui j’étais avant de reléguer cette vérité dans un coin de mon esprit, loin de toute pensée consciente, terrifié à l’idée de l’affronter. J’étais un garçon. Pourtant, mes organes génitaux étant ce qu’ils étaient, personne ne m’aurait cru si j'avais osé le dire, et je n’y pouvais rien. Pour ce que je pensais être mon bien, j’ai essayé d’oublier. D’aller de l’avant. Sans pouvoir y échapper complètement. Il m’a toujours été douloureux de voir le visage des gens se décomposer en apprenant que je n’étais pas le garçon qu'ils imaginaient.

« Je me suis reconnecté à ma vérité, et j’ai trouvé le courage de faire mon coming-out, en grande partie grâce à la visibilité croissante des trans, et aux droits qu’ils ont durement gagné. Aurais-je franchi le cap si je n’avais pas su que les lois Equality Act et Gender Recognition Act étaient là pour moi ? Je ne sais pas.»

Evidemment, ma puberté a été un véritable enfer. Je me suis senti aussi horrifié qu’un spectateur qui assiste, impuissant, à un accident de voiture : j'ai développé une poitrine tellement imposante qu’elle était impossible à dissimuler. J'ai haï ces seins de toutes mes forces. J'ai haï mes hanches. J'ai haï ma voix. Je détestais avoir le sentiment de passer à côté des expériences qui sont celles de tous les adolescents : tomber amoureux, sortir avec des gens, profiter des joies de l'indépendance d'un jeune adulte. Je n’avais pas de vie - enfin pas vraiment. J’avais l'impression d'être un extraterrestre qu’on aurait envoyé sur Terre pour observer comment vivent les homo sapiens : je vivais parmi eux sans être l’un d’entre eux. Ce n’est qu’une fois le fond du gouffre atteint que j’ai fini par retrouver la porte que j’avais fermée dans un coin de mon esprit : je me suis reconnecté à la réalité de qui j’étais. Nous étions en 2011, et j’ai passé une nuit sur internet à dévorer les ressources désormais abondantes laissées par celles et ceux qui étaient déjà passés par ce que je traversais. J'en garde un souvenir extraordinaire.

Evidemment, certains membres de concernedadultfemalexx.com pourraient y voir l'exemple type de cas de « contagion sociale » - parce qu’elles n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe dans la tête d’une personne trans qui se découvre et qui essaie de survivre en dépit d’une absence totale d’information dans un monde qui lui manifeste ouvertement son hostilité. Leur science bidon va finir par s’effondrer, la science bidon s’effondre toujours, mais ce qui me préoccupe, c’est le dommage qu’elle cause malgré tout. Regardez les anti-vaccins.

Je me suis reconnecté à ma vérité, et j’ai trouvé le courage de faire mon coming-out, en grande partie grâce à la visibilité croissante des trans, et aux droits qu’ils ont durement gagné. Aurais-je franchi le cap si je n’avais pas su que les lois Equality Act et Gender Recognition Act étaient là pour moi ? Je ne sais pas. J’aimerais croire que je suis aussi fort, mais la tranquillité d’esprit que m’a procuré le fait de savoir qu’il y avait des lois pour me protéger a été très importante. Malheureusement, je reste triste de constater que la Troisième Loi de Newton, « Pour chaque action, il y a une réaction égale et opposée » s’applique bien au-delà du domaine de la physique. Cela fait maintenant plusieurs mois que je n’ai pas ouvert mon journal du dimanche sans y trouver d’articles transphobes. Ça ne loupe jamais. Ouvrez Twitter un dimanche matin pour y découvrir le sujet trending de la semaine. Des listes de femmes, des piscines en plein air, des toilettes, des refuges, des girls scouts, la liste de cibles n’en finit plus. Comme toujours, les filles et femmes trans sont au centre de toutes les attentions, constamment dénigrées et perçues comme des prédatrices sexuelles. J’ai le cœur brisé, quand je pense à l’intimidation et la haine auxquelles elles font face, bien que les hommes trans comme moi doivent aussi affronter une certaine hostilité. Les médias nous ignorent de façon générale, mais la frange la plus extrême des groupes de haine anti-trans nous a dans le collimateur. Si les filles et femmes trans sont des violeuses, alors les garçons et hommes trans sont de pauvres filles confuses, naïves et trop instables pour être en phase avec leurs véritables désirs. Des victimes de la propagande transgenre ! Je suis vraiment préoccupé par le fait qu’en dépit de l’Equality Act, ces groupes de haine arrivent à s’immiscer dans les écoles, puis dans les esprits de parents qui ne savent pas comment aider leurs enfants.

Pourtant, il y a de nombreuses raisons de garder espoir. Je me rends compte que cette « guerre culturelle » (délibérément calquée sur celle qui fait rage en Amérique) est essentiellement mise en scène par les médias et qu’elle ne ressemble en rien au quotidien de Monsieur Toutlemonde. Mes parents ont pris leur retraite sur la côte nord-est et je les ai suivis. Je vis maintenant au milieu d’un désert rural, dans un village de pêcheurs « d’antan » entouré de nombreuses villes minières, qui souffrent toujours, pour la plupart, de difficultés économiques liées à la fin de cette activité. A première vue, pas exactement un prospectus pour la diversité libérale. Ayant grandi dans la banlieue londonienne, je n'en reviens toujours pas de passer des semaines entières sans voir une personne non-blanche. Et pourtant, en dépit de sa méconnaissance du monde extérieur, mon village est plein de visages amicaux, où tout le monde semble se connaître, et surtout, connaître les petites affaires des autres. Je n’ai pas encore eu à affronter la transphobie dans ma vie de tous les jours. Des jeunes avec qui je travaille, aux personnes d’âge moyen ou avancé que je croise au pub, absolument tout le monde m’a félicité et accepté sans réserve. L’an dernier, la Gay Pride de Northumberland, dont je suis membre du comité, a été lancée avec un grand soutien des communautés locales.

Le chemin ne sera pas sans embûches, mais je reste confiant dans l'idée que les réformes du Gender Recognition Act aboutiront un jour et que ces efforts transphobes finiront par se retourner contre leurs auteurs. Quand je repense à tous les jeunes gens trans souriants que j’ai vu à la Gay Pride, j’ai l’espoir que, dans un futur proche, le Royaume-Uni sera un super endroit où être trans.

Le livre de Casper Baldwin, Not Just a Tomboy, sort le 21 novembre. Vous pouvez le pré-commander ici

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