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siri est aussi victime de harcèlement sexuel

On n'a jamais autant parlé de féminisme que sur la toile. Pourtant, dans ses outils et ses structures mêmes, le web est souvent sexiste. i-D a rencontré la militante et chercheuse Helen Hester qui s'efforce de formuler un féminisme adapté à notre...

Ingrid Luquet-Gad

Le sexisme envers les robots existe-il ? Pourquoi Siri, la voix qui s'élève de nos iPhones, est-elle féminine ? Faire des selfies, est-ce une manière de subvertir les normes sociales ? Dès qu'on formule ces questions, on se rend compte d'une chose : la technologie n'est jamais neutre. Au contraire, elle est un miroir tendu à la société qui l'a conçue, ses clivages internes, ses normes héréditaires et sa ségrégation ordinaire. Pour autant, chaque invention est aussi un mode d'action potentiel, qui en même temps qu'elle ajoute au monde des gadgets, recharge l'idée qu'on peut faire du monde un endroit meilleur - plus juste, plus égalitaire. En 2015, six jeunes femmes connectées faisaient paraître le Manifeste Xénoféministe (à l'heure où nous écrivons ces lignes, le manifeste vient d'être traduit en français). Leur collectif, qu'elles choisissent d'appeler Laboria Cuboniks, s'efforce de formuler un féminisme adapté à la réalité médiatique complexe et ultraconnectée qui est la nôtre. De le penser à partir des nouvelles technologies, mais aussi avec elles. Or justement, qu'est-ce que ça veut dire de faire de la recherche et de s'engager aujourd'hui pour une jeune universitaire ? Helen Hester, l'une des membre du collectif et chercheuse au département Médias et Communication de la West London University (ainsi qu'amatrice de nouvelles coupes de cheveux, selon sa bio Twitter) nous répond.

J'ai découvert ton travail par le biais du Manifeste Xénoféministe publié l'an passé par le collectif féministe Laboria Cuboniks, dont tu fais partie. Le Xénoféminisme, c'est quoi au juste ?
Le Xénoféminisme est une forme de féminisme technomatérialiste, anti-naturaliste et en faveur de l'abolition du genre. Je m'explique. Lorsqu'on dit que le projet est "technomatérialiste", ça veut dire qu'il développe une approche critique des technologies, tout en réfléchissant aux différents effets qu'elles ont sur les femmes, les gays et ceux qui refusent de se conformer à un genre prédéfini. Le Xénoféminisme ne rejette pas la technologie, mais se demande comment il serait possible de se réapproprier ces outils, loin d'être par essence bénéfiques - et encore moins neutres.

Ensuite, le projet est anti-naturaliste en ce qu'il définit la "Nature" et le "Naturel" comme un espace de contestation inclus dans le champ politique. Dans le manifeste, nous affirmons que "rien ne devrait être accepté comme fixe, permanent ou donné ; ni les conditions matérielles, ni les formes sociales […] N'importe qui ayant fait l'expérience d'avoir été jugé "contre-nature" en vertu d'une quelconque norme biologique aura réalisé que la glorification de la "Nature" n'a rien de bon à nous offrir". C'est l'élément du projet xénoféministe auquel je m'identifie le plus. Le Xénoféminisme ne nie pas qu'il y ait des caractères biologiques inhérents à toute réalité, mais réfute leur immutabilité. Si la nature est injuste, changeons la nature !

Enfin, l'abolition de la division binaire des sexes en masculin et féminin est l'un des points centraux. Dans le manifeste, nous parlons d'abolir le genre, mais j'avoue que le terme peut prêter à confusion. Cette revendication est souvent comprise comme l'abolition de la différence elle-même. Ce n'est pas du tout ce que nous voulons. Au contraire, nous cherchons à faire proliférer les différences et à créer le plus de diversité sexuelle possible.

En 1991, un autre manifeste voyait le jour : le "Manifeste Cyborg" de Donna Haraway. Plus de vingt ans après, pourquoi écrire un autre manifeste ?
Juste après la publication du manifeste, je me souviens être tombée sur un tweet assassin qui disait que Laboria Cuboniks n'était qu'un groupe de reprises de Donna Haraway, et qu'on avait l'impression de lire le fanzine d'un étudiant en première année de fac. J'ai été choquée par le snobisme envers l'amateurisme (perso, j'adore tout ça : les groupe de reprises, les bancs de la fac et les fanzines), mais aussi par la manière dont ce commentaire alimentait le discrédit habituel réservé aux penseurs non-mâles, qu'on a vite fait de mettre dans des cases. Il y aura toujours quelqu'un pour venir nous dire que nos idées ne sont pas indispensables et que tout a déjà été fait.

Tout manifeste est à la fois un diagnostique et une prescription : il refuse l'état du monde tel qu'il est et propose un mode d'action pour le changer. Ecrire un manifeste, c'est aussi s'inscrire dans une longue tradition de revendications - une tradition qui reste associée à un certain machisme, même si nombre des ces textes n'ont pas été écrits par des hommes. Bien sûr, se situer dans une filiation préexistante est toujours assez risqué, et comme vous pouvez le remarquer, on ne cite personne dans le manifeste. Et ça, ça a demandé un véritable effort !

Le "Manifeste Cyborg" reste-t-il pertinent aujourd'hui ?
Rejeter les généalogies ne veut pas dire éviter les influences. Comme le cyborg, le xénoféminisme est "méfiant des théories holistes, mais en demande de connections". Qu'il y fasse référence ou non, le manifeste plonge ses racines dans un réseau d'idées préexistantes. Dans notre cas, il est certain que Donna Haraway doit être considérée comme une source majeure, au même titre que le posthumanisme, l'accélérationnisme ou le féminisme matérialiste. Sa présence est palpable dans notre texte, et ce malgré les différences de tonalité entre son manifeste (plus mesuré et moins dogmatique) et le nôtre (profondément libidinal, plein de revendications, voire carrément insolent).

Le féminisme entretient une relation complexe au web. D'un côté, ça a permis à de jeunes féministes de créer des blogs où s'exprimer et réagir à l'actu. Mais de l'autre, l'ère digitale a engendré ses propres challenges, depuis le harcèlement sur les réseaux sociaux jusqu'au vol d'image. Crois-tu encore qu'on puisse s'émanciper grâce à la technologie ?
C'est une question intéressante, qui nous renvoie au cyberféminisme et à l'activisme sur le net des féministes du début des années 1990. Le besoin d'apprendre du cyberféminisme mais aussi de le remettre en question et d'en redéfinir les objectifs est vivement ressenti par beaucoup de technoféministes aujourd'hui - y compris les membres de notre collectif. Après tout, même si la vision du cyberféminisme était fascinante, on constate aujourd'hui que le mouvement n'est pas vraiment parvenu à étendre son influence dans la société, et qu'il reste associé aux débuts pleins d'utopie d'internet. Pour certains critiques, dont Maria Fernandez, l'insistance sur la possibilité de transcender le corps par les communications électroniques avait pour conséquence sournoise d'effacer toutes les différences entre les femmes, comme si la race ou la classe ne comptaient pas tout autant parmi les facteurs potentiels de discrimination.

Plus récemment, on a commencé à se rendre compte que la soi-disant fluidité des identités numériques reposait avant tout sur les balbutiements d'internet. A l'époque, le web était surtout composé de contenus textuels : divers forums à thème, des chats appelés "IRC", ou encore des environnements virtuels hébergés sur internet (les "MUD") où l'on jouaient en rentrant du texte. La culture digitale qui est la nôtre n'a plus rien à voir. Comme l'indique le développement de plateformes comme Instagram ou Snapchat, il s'agit au moins autant de représenter le moi physique que de le transcender - il n'y a qu'à voir comment Facebook oblige ses utilisateurs à utiliser leur vrai nom !

Il faut aussi souligner que design des technologies n'est jamais neutre : il traduit les conditions sociales existantes. Ainsi, de nombreuses interfaces sont le reflet de l'équipe qui les a conçues. Twitter, par exemple, emploie à 90% une force de travail masculine. Par conséquent, l'équipe a souvent une compréhension incomplète des problèmes que rencontrent les utilisateurs non-mâles. Comment quelqu'un pourrait-il avoir l'idée d'installer un filtre pour bloquer les messages de nouveaux comptes si l'on n'a pas soi-même fait l'expérience d'avoir été harcelé par un troll anonyme ? La difficulté, c'est qu'une fois qu'un site a été mis en circulation, c'est un véritable combat pour en modifier certains aspects.

Récemment, tu attirais l'attention sur le fait que les robots n'échappaient pas aux comportements sexistes. Tu as d'autres exemples ?
Dans mes propres recherches, je m'intéresse beaucoup à l'intersection entre le genre, le travail, la sexualité et les technologies. On voit ça très bien avec les assistants personnels virtuels. En raison surtout de leur voix, mais aussi de l'usage du pronom féminin dans les campagnes de pub, des logiciels comme Siri ou Cortana se sont vite retrouvés associés à la féminité. Résultat : ils font l'objet de propositions sexuelles. Bien sûr, c'est sur le ton de la rigolade, et je n'irais pas jusqu'à parler de harcèlement sexuel, vu que l'intelligence artificielle dont il est question est très peu développée. Mais ce cas permet quand même de mettre en lumière le fait que les nouvelles technologies reproduisent les clichés sexistes liés au travail dans la vraie vie : ici par rapport à la secrétaire, forcément de sexe féminin dans l'imaginaire.

J'ai aussi pas mal réfléchi aux problématiques soulevées par les robots sexuels. En septembre 2015, il y a eu une campagne visant à les faire interdire. Selon celle-ci, les robots sont "des substituts à des partenaires humains ou à des prostitués". La formulation m'a fait tiquer : le ou la prostituée ne serait donc pas un partenaire humain ? Le mauvais choix des mots révèle selon moi que le travailleur sexuel est déjà conçu comme un robot sexuel, et on peut aussi se demander si certaines des personnes impliquées dans la campagne n'auraient pas plus d'empathie envers les machines qu'envers le ou la prostitué(e).

Tu es très active sur les réseaux sociaux. Ainsi, ton Twitter est à la fois un compte personnel où tu postes des selfies, un outil académique où tu annonces tes prochaines conférences et articles, et une plateforme activiste, où tu prends position par rapport à certains sujets de l'actualité. Penses-tu qu'internet, notamment dans ses aspects interactifs et publics, ait changé la manière de faire de la recherche ?Je dois avouer que ce que je poste est rarement la conséquence d'une démarche réfléchie : je poste juste ce que j'aurais personnellement envie d'y lire ! Twitter, par exemple, permet de communiquer avec différents publics, depuis de vieux amis jusqu'à de possibles éditeurs. Le contenu posté reflète cette diversité. Pour moi, le plus importante est de mettre en avant les recherches dignes d'intérêts - les miennes, celles de mes amis ou de mon réseau élargi. Les réseaux sociaux m'ont permis de créer beaucoup de connections précieuses. Par exemple, une conversation en ligne autour de gifs porno a débouché sur une table-ronde, puis sur un article co-écrit, qui est ensuite devenu une source de référence citée par un bon nombre d'articles de journaux s'intéressant au porno et aux nouveaux médias. Malgré tous les périls que ça recèle d'être actif sur les réseaux sociaux, ils ont aussi ce potentiel très stimulant de faire naître des formes collaboratives de penser et d'agir. Laboria Cuboniks s'appuie beaucoup dessus, puisque nous sommes six membres réparties sur trois continents.

Quant aux selfies, ça s'inspire beaucoup des gens avec qui je suis en relation sur le web. Pour moi, c'est une source de plaisir constante de voir les utilisateurs façonner leur propre image. Ceux-là, souvent de jeunes femmes et des gays, font preuve d'une grande assurance lorsqu'ils nous montrent qu'ils se trouvent beaux ou attirants, alors que les normes sociales existantes suggèrent que seul le regard externe peut exercer cette validation. Qu'ils revendiquent le style comme source de plaisir personnel m'inspire énormément. Au début du siècle dernier, Virginia Woolf a écrit que "ce sont les valeurs masculines qui prédominent. Pour le dire de manière crue, le foot et le sport sont des choses 'importantes', et le shopping 'trivial'". Cette manière de penser se prolonge aujourd'hui. Souvent, on disqualifie les habits comme frivoles, alors qu'on a tendance à prendre plus au sérieux d'autres domaines de la culture capitaliste.

D'ailleurs, une personne que je suis sur Twitter vient tout juste de poster un article qu'elle a écrit sur "les politiques du selfie" et ses liens au féminisme afro-américain. Elle parvient beaucoup mieux que moi à capturer toutes les nuances du sujet, à la fois ses possibilités et ses limites. On peut lire son article ici.

Faut-il en conclure que la féministe de demain sera un hacker ?
Elle pourrait certainement l'être. C'est un mode d'action précieux. Savoir coder possède ce qu'on pourrait appeler une qualité dénaturalisante : comprendre comment fonctionnent les technologies, c'est comprendre comment on peut les subvertir. Si plus de féministes commencent à se sentir à l'aise avec les technologies, ça veut aussi dire qu'il y a potentiellement plus de féministes qui pourraient concevoir des plateformes digitales - ce qui rendrait le web plus accueillant pout tout le monde.

Après, la féministe d'aujourd'hui ne doit pas forcément être un hacker. Il y a plusieurs modes d'action. La féministe d'aujourd'hui peut tout aussi bien être économiste, musicienne, activiste, conceptrice de fanzines, activiste pour Black Lives Matter, éducatrice en justice reproductive, artiste, critique, assistante sociale... Nous devons cultiver ces différences, et il est intéressant de trouver comment connecter toutes les différentes manifestations du féministes, pour nous permettre d'agir en solidarité avec les luttes aliées, sans créer des hiérarchies dans les causes. Je sais, c'est plus facile à dire qu'à faire. En quelques mots, malgré tout l'intérêt que je porte aux nouvelles technologies, j'aimerais bien qu'on ne se concentre pas exclusivement sur le digital au détriment d'autres formes de technologies (les soins médicaux, les technologies d'assistance, les gadgets domestiques, les infrastructures urbaines, etc). Hacker n'est que l'une de multiples cordes à notre arc. Pour moi, il est plus important que ce soit le hacker qui soit féministe plutôt que l'inverse.

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad