les films de science-fiction ne peuvent pas se passer de la mode

Paco Rabanne pour « Barbarella », Gaultier pour « Le Cinquième Element » ou Craig Green pour « Alien : Covenant » : au cinéma, les designers ont toujours essayé d'anticiper la mode du futur. Retour sur leurs plus belles tentatives.

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25 août 2017, 11:02am

Alien Covenant

En mai dernier, on découvrait dans Alien Covenant les costumes pensés pour le film de Ridley Scott par Craig Green, élu British Menswear Designer de l'année. On était plutôt soufflés par la précision, la subtilité du look militaire du personnage joué par Michael Fassbender, par la justesse d'anticipation esthétique – le film se déroule en 2104. L'autre film de l'année réalisé par Denis Villeneuve (et peut-être encore plus attendu), Blade Runner 2049, sert aussi de toile de fond au déploiement d'une garde-robe futuriste. Et subtile, ici encore, presque banale : un long manteau de cuir pour Ryan Gosling et un simple t-shirt gris pour Harrison Ford. Mais après tout, il y a 32 ans, les gens portaient déjà de longs manteaux de cuir et des t-shirts gris, donc pourquoi pas dans 32 ans, en 2049 ?

Tous les films futuristes ont dû passer par le même questionnement : comment s'habilleront les gens dans « x » années. Et forcément, il ne suffit pas de recouvrir les acteurs d'aluminium et de se contenter de la magie du fond vert. Au fil du temps les réponses à cette question ont été aussi fantastiques que variées.

Blade Runner 2049

Bien entendu, plus on remonte dans le passé, plus les costumes et l'interprétation du futur peuvent apparaître risibles. Prenez par exemple des films comme Forbidden Planet ou Barbarella… Dans le deuxième, les femmes du 41ème siècle, armées jusqu'aux dents, ne jurent que par le spandex, et les hommes aux abdos huilés leur préfèrent d'étroits pantalons dorés (et on peut remercier Paco Rabanne pour ça). On parle là des années 1960. Viennent ensuite les années 1970, et avec elles certaines des tenues futuristes les plus ahurissantes du cinéma, comme ce magnifique « bikini » pour homme rouge éclatant porté par un Sean Connery (avec queue-de-cheval) dans Zardoz.

On a quand même un peu de mal à s'imaginer que ces réalisateurs pensaient à l'époque que ces tenues étaient prophétiques. Que les gens pensaient vraiment qu'en 2017 nous porterions des combinaisons et des des bottes glam. Et qu'on grimperait habillés comme ça dans nos voitures volantes.

Barbarella

Dieu merci, ils n'étaient pas prophètes et ces looks n'ont jamais trouvé preneurs (encore que). Personne n'a jamais osé (on imagine) aller au boulot sapé comme Tina Turner dans Mad Max Beyond Thunderdome. Mais quand même, on retombe parfois sur des tenues de cinéma qu'on aimerait voir exister et résister à la fiction. Au hasard : la veste qui se sèche toute seule et les baskets qui se lacent toutes seules de Marty dans Retour vers le futur 2. Mais derrière les gadgets esthétiques, ce film culte, qui prend place en 2015, reste lui aussi très loin de notre réalité vestimentaire actuelle. On est en 2017, soit deux ans après le futur décrit par le film, et pas encore de trace d'une veste qui se sèche automatiquement.

Mais soyons justes avec les années 1980. C'est à partir de cette décennie-là que les costumes commencent à sérieusement évoluer, à être de plus en plus réfléchis, de moins en moins maniérés. À chercher leurs racines et leur justification dans le passé. Prenez Blade Runner, l'original cette fois-ci, et toutes ses références au film noir des années 1950 : les manteaux à la Humphrey Bogart, les dames en fourrure et la clope à la main. Une forme de rétro-futur qu'on retrouve aussi dans Brazil, de Terry Gilliam, qui dessine un monde kafkaïen où les gens s'habillent comme des Nord Coréens.

Mais malgré ce changement ténu dans la perception des vêtements futuristes à l'époque, la discretion et la subtilité ne sont pas encore de mise. Personne ne peut penser, même dans les années 1980, « Ah mais oui, je pense que l'on s'habillera comme ça dans le futur ! » Les costumes ne sont pas encore crédibles. Cela vient plus tard, dans la décennie qui suit.

Brazil

Les années 1990 ont vu la naissance d'un des films de science-fiction les plus mode et les plus stylés de l'histoire du cinéma : Le Cinquième Elément, de Luc Besson. Avec des chiffres qui donnent le vertige : une histoire qui se passe en 2263 et qui aura demandé quelque 1000 costumes à Jean Paul Gaultier. Parmi les plus mémorables, on se souvient de la combinaison de bandes blanches de Mila Jovovich, de la veste orange de Bruce Willis et de la combinaison léopard de Chris Tucker. Autant de looks qui évoquent sans détour un look nineties cyberpunk qui, soyons honnêtes, pourrait très bien faire son retour dans 246 ans. Pas sûr cependant qu'ils soit la norme en 2263.

La norme, ce pourrait être les tenues de Strange Days, film de Kathryn Bigelow sorti dans les années 1990 et qui décrit un futur proche et dystopique entre les murs de Los Angeles. Là aussi on y retrouve des élans cyberpunks, les longs manteaux noirs, les lourdes vestes en cuir, toute une imagerie qui colle parfaitement au monde souterrain qui anime le film. Mais le tout dans un style beaucoup plus austère et retenu que dans Le Cinquième Element, et dans une approche de la mode qui rejoint certains de nos canons actuels. Même démarche pour David Cronenberg dans ExistenZ, qui la joue discrète avec une polaire beige tombée sur les épaules de Jude Law, ou pour Johnny Mnemonic, film sorti en 1995 dont l'histoire se déroule en 2012 et dans lequel un costard à la Reservoir Dogs et une cravate fine suffisent au style futuriste de Keanu Reeves.

The Fifth Element

Plus tard, avec Her (2013), Spike Jonze commence à comprendre que les vêtements du futur peuvent et doivent faire écho aux tendances actuelles pour que le spectateur y croit. « Tous les costumes du film pourraient être portés aujourd'hui, » assure la costumière du film, Casey Storm. Alors on a pu pouffer de rire en voyant les pantalons taille haute de Joaquin Phoenix, mais pensez-y deux secondes : porter des jeans qui finissaient au-dessus des chevilles était impensable dans les années 1990 (et regardez aujourd'hui), alors si le pantalon taille haute pour homme vous paraît impensable, ça ne le disqualifie pas pour autant des tendances du futur. La vérité, c'est que le personnage de Phoenix pourrait passer inaperçu dans tout un tas de quartiers branchés de grandes villes du monde.

Dans les films au futur le plus crédible, comme Her, les vêtements n'apparaissent que très peu décalés, un brin différents des nôtres, avec rien qu'un simple détail qui vient dénoter et distribuer son message d'anticipation. C'est une déclaration esthétique qu'adoptent de plus en plus les mastodontes du box-office, Alien : Covenant en premier. Malgré la technologie, les vaisseaux spatiaux, les cyborgs et les monstres baveux, les fringues restent bien ancrées dans notre époque. Le chapeau de Fassbender ne va pas nous tordre de rire, parce qu'il est l'enfant de notre culture mode actuelle.

Alors le temps des combinaisons étincelantes et des reflets d'aluminium est loin derrière nous. Les réalisateurs et designers du cinéma ont bien compris quelle était la clé d'un d'un film qui raconte le futur : tomber juste sur les vêtements. Peu importe le concept du film si le spectateur ne croit pas une seconde au contexte irradié par les tenues des personnages. Les vêtements sont l'instrument de la crédibilité d'un film, d'un univers. Le détail qui nous fera croire aux scénarios les plus fantastiques. Prenez-en notes, costumiers du futur.

Her

Credits


Texte Oliver Lunn