Harry Charlesworth and Charles Jeffrey

charles jeffrey, la nouvelle (im)pulsion de la mode anglaise

Depuis 3 ans, Charles Jeffrey et sa cohorte de Loverboys ont le monde à leurs pieds. Alors que Tim Walker les photographiait la bande backstage lors de la présentation de la collection automne/hiver 2017 de la marque, nous avons rencontré le seul et...

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19 Avril 2017, 2:10pm

Harry Charlesworth and Charles Jeffrey

C'est en montant les marches de la Hertford House, le manoir géorgien qui accueille la Wallace Collection (l'une des plus grandes collections d'œuvres d'art en Europ) que Charles Jeffrey nous confie qu'il s'agit là de son endroit préféré à Londres. « Il n'existe pas d'endroit qui me correspond mieux » dit-il, en passant les balustrades en forme de cornes d'abondance. « Il me sied à merveille » continue-t-il. À la surprise de tous, ce ne sont pas les jeunes qui peuplent les soirées londoniennes queer LOVERBOY qu'il organise qui ont inspiré ses trois premières collections mais bien les tableaux de la Renaissance et baroques qui jonchent les murs de la Hertford House. Un mariage étonnant - ou pas. Avec sa peau pâle et laiteuse, ses joues rouges et ses sourcils épais, le jeune Charles rappellent les visages des tableaux de maitres du 18ème siècle dont les sujets étaient souvent représentés se prélassant devant des tapisseries de soie, entourés d'objets fastueux, dans de grands salons opulents. Des peintures dont Charles s'est beaucoup inspiré durant ses études à la Central Saint Martins à Londres. « Venir ici maintenant, c'est comme me rendre dans un magasin de vêtements. Lorsque j'étais étudiant, je regardais les vêtements avec beaucoup d'appréhension et je ne me croyais pas capable de reproduire et réinterpréter une pièce qui m'inspirait. Je m'interdisais beaucoup de choses et j'étais terrifié à l'idée de ne pas y arriver. Mais aujourd'hui, grâce à mes modélistes et développeurs, tout est faisable. Comme cette collerette par exemple, » dit-il en montrant le portrait d'une femme flamande, signé par Cornelius de Vos et datant de 1621-22.

Tel un carnaval vénitien futuriste, sa collection automne/hiver 2017, qu'il a montré lors de MAN organisé par Fashion East en janvier dernier, était un festin sensoriel qui affirmait l'immense liberté du créateur. Une liberté de choix et d'action. Charles apparait aujourd'hui comme le roi de l'anti-estsblishment londonien. Sa révolution s'appelle LOVERBOY. Sous ce patronyme, Charles créé des vêtements, organise des soirées queer pour célébrer la diversité dans un climat politique anglais pourtant morose et largement réactionnaire. 

Sur les podiums, les silhouettes s'amplifient et débordent. On retrouve alors des vestes futuristes ressemblant à des pourpoints de la Renaissance, des ruches et des coupes au bol taillées au laser. Une cape sacerdotale en velours qui rappelle les uniformes de l'Inquisition Espagnole avec une touche Star Trek. Ou encore une veste de style régence orange, rembourrée et lustrée comme une combinaison spatiale. Charles a récemment regardé le documentaire de 1996 Painted Ladies qui suit Dame Vivienne Westwood dans les dédales de la Wallace Collection. « Elle regardait et commentait  les œuvres d'art, se rappelle-t-il. Et à l'époque je lisais un livre, Steal Like An Artist, qui expliquait que si l'on s'intéresse véritablement à l'esthétique d'un artiste, il faut tenter de regarder dans sa direction, de retrouver ses sources d'inspiration et de les réinterpréter à sa manière. c'est comme ça que tout a commencé pour moi. » 

Harriet Scott et Abolaji

Pour le créateur écossais, qui a rejoint l'industrie à un moment où tout semblait déjà avoir été dit, ce désir d'Histoire justifie son travail. Il s'inspire des costumes d'époque comme de l'histoire récente de la mode. Cela va de l'esthétique de John Galliano, celle de Jean-Paul Gaultier et celle de Vivienne Westwood (bien sûr) aux peintures qui l'ont toujours hanté comme celle d'Horace Vernet et son portrait d'Allan M'Aulay de 1823. « J'ai grandi avec Vivienne Westwood, notamment à travers ma mère. Elle s'offrait régulièrement des pièces Westwood, pratiquement à chaque Noël. Mais elle adhérait surtout à son état d'esprit irrévérencieux. Il y a une attitude et une façon de voir les choses qui est partagée par tous ceux qui l'aiment et admirent son travail. Une appréciation de l'histoire, une liberté de penser, sans frontières ; et c'est aussi l'esprit queer, non pas dans le sens « gay » mais plutôt une manière décalée de voir les choses. Cette vision, Weswtwood la puise dans le punk. Gaultier, lui, puise son irrévérence dans la culture gay » et ainsi de suite. Comme ces derniers durant leurs âges d'or, Charles est parvenu à « faire sa place l'industrie de la mode, » et s'est hissé parmi les créateurs les plus influents sacrés par The Business of Fashion en 2016. 

LOVERBOY, la soirée mensuelle qu'il a lancé au Vogue Fabrics en 2014 pour financer son master à la Saint Martins, est devenu un espace d'expression libre pour une jeunesse diverse et non-binaire. Une soirée déguisée qui rappelle l'esprit de Boombox et Ponystep, ces soirées qui faisaient la loi dans l'Est de Londres il y a encore 10 ans. Charles est à la tête d'une nouvelle génération de clubbeurs londoniens - les LOVERBOYS - qui travaillent avec lui, défilent pour lui et l'entourent chaque jour. Il possède le charme magnétique et intrinsèque du leader et ses looks, loufoques et élégants, parlent pour lui. Notamment ses maquillages façon Commedia dell'Arte, ses gros colliers ras-du-cou, ses t-shirts superposés ou encore ses costumes croisés. L'ascension de Charles ressemble à celle des jeunes des petites villes, qui ont emprunté les mêmes chemins. Né en 1990, il a en grande partie été éduqué par ses grands-parents jusqu'à ce que sa mère épouse le militaire qu'il appelle aujourd'hui son père. Ce dernier a poussé la famille à s'éloigner de leur Écosse natale pour rejoindre Hanau en Allemagne alors que Charles avait trois ans. 

Cezar Banaszczyck et James Spencer

S'en est suivie une enfance pleine de déménagements : un départ à Surrey à huit ans, Brecon à 9 ans, puis un retour en Écosse l'année suivante. « J'ai joué avec des épées jusqu'à 14 ans, » admet-il alors qu'il se déplace dans les salons Fragonard de l'Hertford House. « Puis j'ai découvert la masturbation. » Pendant son adolescence à Cumbernauld, à la périphérie de Glasgow, Charles passait son temps sur les comptes MySpace qui documentaient la vie nocturne de l'est de Londres. C'est à ce moment qu'il aiguisait son regard et commençait à imaginer sa marque aux accents fétichistes. Il admirait également Gareth Pugh dont les premiers défilés avant-gardistes marquaient les débuts d'une nouvelle ère pour la mode britannique. « Je me souviens de la première fois que j'ai vu la vidéo Sheena Is a Parasite de The Horrors, dans laquelle Samantha Morton se transforme en pieuvre. Il y avait du cuir noir, du maquillage noir, c'était très monochrome. C'était le chaos et la folie, et je découvrais une nouvelle fascination. » C'était en 2006 et Charles avait 16 ans. « On n'avait pas beaucoup d'argent, dit-il. Une affirmation qu'il élabore plus tard, je me souviens des moments où j'allais à Primark acheter des jeans moulant pour femme. J eme souviens aussi pavaner avec mon ami Stevie dans les rues de Glasgow couverts de bijoux en toc et de paillettes. On réalisait nos fantasmes mais nous étions complètement fauchés. » Mais être le seul gay dans le village était forcément compliqué. 

Ben Blackmore et Xander Ang

Cette même année, Charles s'est fait agresser dans le George Square, à Glasgow, « on m'a attaqué par derrière, puis au visage. J'avais un appareil dentaire qui s'est accroché à ma joue, j'ai dû aller à l'hôpital pour me le faire enlever » se rappelle-t-il. Cet incident a eu pour effet de réaffirmer son esprit rebelle, ce qui inquiétait sa mère. « Elle me soutenait vraiment mais était terrifiée à l'idée que je me fasse mal. 'Charles tu ne peux pas sortir comme ça !' Donc je sortais de la maison avec des vêtements basiques et je me préparais dans le train pour Glasgow. Parce que je me disais, 'je m'en fou, je ne veux pas rester ici'. C'était une forme d'évasion. C'est comme si, à travers mes vêtements, je recréais un petit Londres, » explique-t-il. Son arrivée à Londres en 2007, où il s'est inscrit à l'école Saint Martins et installé dans une résidence universitaire, ressemblait à la scène d'ouverture de tous les meilleurs films qui traitent des grandes villes et des dérélictions nocturnes qu'elles permettent, comme la rencontre de Brian avec le Kit Kat Club dans Cabaret ou Christian et la découverte de la débauche dans Moulin Rouge. Pour Charles, le paradis c'est le Ponystep, le club qui semble avoir repris l'héritage flamboyant du BoomBox. « C'était la chose la plus importante que je n'ai jamais faite, presque plus importante que d'entrer à la Saint Martins. Je portais des leggings noirs American Apparel, un haut en papier aluminium et j'enroulais du tulle et du papier d'emballage déchiré autour de mon corps. Je ressemblais à un pansement. »

Niall Underwood

« Le simple fait d'être là, d'attendre dans la queue et de voir Gareth Pugh et Christopher Kane passer, ou encore Matthew Stone aux platines, était incroyable » médite-t-il. Puis, tout s'est arrêté. Saturée par le mouvement DIY, la mode londonienne a dû changer et les stars qui la peuplaient, s'émanciper - commercialiser, gentrifier. Avec eux, l'environnement et la ville ont changé. « Tout est devenu plus ennuyeux. On sortait toujours, mais on allait plutôt à Alibi ou Efes. Je me souviens m'être dit, 'ce week-end était vraiment nul - ma soirée était pourrie'. On ne faisait que boire et ça a été comme ça pendant quelques années. Il n'y avait qu'à Saint Martins, sur mes travaux, que je me faisais plaisir. » Un peu plus tard, Charles a travaillé en tant qu'assistant styliste chez Jack Wills pour mettre de côtés en attendant une affectation chez Dior à Paris. Il y a déménagé en 2011 lors de la saison intérimaire du créateur Bill Gaytten, entre John Galliano et Raf Simons, mais Charles était encore présent lors des débuts de Raf. Il est par ailleurs devenu ami avec la « magnifique voisine de l'étage du dessus » dans les ateliers. « J'adorais agrafer des trucs ensemble. Mais quand je leur montrais les vêtements que j'avais faits, ils me disaient : 'Est-ce que tu te souviens qu'on est chez Dior, Charles ?' » Je ne pas à Paris. Son approche plaisait pourtant à la défunte Louise Wilson et son successeur Fabio Piras, tous deux professeurs à la Saint Martins.

Harry Charlesworth

« J'ai fait le beau à Saint Martins. Louise et Fabio disaient, 'Tu as dessiné quelque chose de très différent de ce que tu portes. Comment appelle-t-on cela ? Lorsque ce que tu portes est beaucoup plus intéressant que ce que tu dessines ?' » Les looks quotidiens de Charles sont devenus la base de sa recherche, il les a archivés et référencés avec son ami et camarade Jack Appleyard, qui est aujourd'hui encore son partenaire (un garçon très chanceux, vu l'admiration avec laquelle il en parle). Il crée LOVERBOY en 2015, et redirige son esthétique vers quelque chose « de plus raffiné ». Même si ça venait souvent de choses que je trouvais par terre ! » Son rire aigu et long ressemble à celui de Tom Cruise dans Entretien avec un Vampire, et alors qu'il admire un buste de Louis XIV (de Charles Antoine Coysevox) orné d'une perruque, Charles admet avoir déjà eu des cheveux similaires. « Celui-ci, c'est mon portrait favori, » dit-il, en s'arrêtant devant Un Garçon Comme Pierrot, un tableau de Jean-Honoré Fragonard, daté de 1785. « Regardez la façon dont il a peint les fleurs qui est complètement différente de la façon dont il peint les yeux de son sujet. J'ai toujours senti qu'il y avait une raison de peindre les fleurs de manière plus abstraite et le visage de manière plus réaliste, » dit-il, en s'émerveillant devant le jeune garçon du tableau. « C'est une sacrée Madame. »

Harry Appleyard

Ce pourrait être le slogan de la génération à laquelle appartient de Charles Jeffrey - celle qu'on aime taxer d'égocentrique et d'apathique. Pourtant le succès de Charles Jeffrey ne lui est pas arrivé servi sur un plateau d'argent. « Il nous a parfois fallu dormir à l'hôtel parce que ma mère n'avait pas assez d'argent pour payer un loyer » dit-il. Il a terminé ses études grâce à des prêts étudiants et sa mère a finalement pu l'aider pour payer son loyer pendant un an et demi. Mais le mouvement londonien LOVERBOY n'est clairement pas constitué d'enfants gâtés élevés aux réseaux sociaux et qui ne vivent que pour la fête. « Quand j'ai commencé à Vogue Fabrics j'étais terrifié. C'était l'endroit le plus sale et le plus fou que je n'avais jamais vu. Je me souviens des drag-queens qui tombaient par terre, complètement éméchés. Mais la camaraderie qui y règne pousse à envisager la vie autrement. C'est un endroit queer et libre. » 

En parlant des performeurs et des créations en papier maché peintes aux couleurs du drapeau anglais que l'on pouvait observer dans son dernier défilé, il admet s'être senti obligé de réagir au climat politique anglais ambiant. « Je commence à réaliser la responsabilité que sous-entend mon travail qui est vu et apprécié de plusieurs personnes. Je savais donc en créant ces déesses britanniques et américaines en forme de plug anales, dit-il à propos de ces mastodontes sans aucune ironie, que c'était ma première prise de position politique. » Peut-être en ce qui concerne les podiums, mais le mouvement dont il est à l'origine est éminemment politique - et c'est tant mieux. 

Scotty Sussman

Louis Chen

Jordan

Credits


Texte Anders Christian Madsen
Photographie Tim Walker
Styliste Jack Appleyard

Coiffure John Vial pour Revlon Professional. Maquillage Lucy Bridge pour Streeters and the M.A.C Pro Team. Décors Gary Card. Casting Madeleine Østlie pour AAMO Casting. Assistant décors Lydia Chan. Assistant casting  Billie Turnbull and Najia Lisaad. Mannequins Charles Jeffrey. James Spencer. Cezar Banaszczyck. Abolaji pour AMCK. Louis Chen.  Harriet Scott. Harry Appleyard. Jordan a NII. Niall Underwood. Harry Charlesworth. Ben Blackmore pour Models1. Xander Ang. Scotty Sussman. Danseurs Luke Smith, Jenkin Van Zyl, Kevin Brennan, Liza Keane, Waj Hussien, Alex Padfield, Bradley Sharpe, Emily Rose England, Angelica Bryant, Jack Powers Morrisey, Borys Korban et Strong Theveethivarak pour Theo Adams Company.