Art

paris, je suis venu te dire que je reviens

On a beaucoup écrit sur les artistes qui désertaient Paris, rarement sur leur retour. Depuis le début des années 2010, la scène artistique française est en pleine effervescence. À Paris notamment, où de nouveaux lieux alternatifs et indépendants, les...

Ingrid Luquet-Gad

Les jours tranquilles chers à Henry Miller l'étaient-ils devenus un peu trop ? Lorsqu'il publiait Jours tranquilles à Clichy dans le Paris de l'entre-deux-guerres, il venait nourrir la mythologie de la dèche arty en train de s'écrire dans les chambres de bonnes, où l'on pouvait créer et jouir sans entraves. Ou du moins, c'est l'image que s'en est faite toute une génération. Non pas tant la suivante, mais celle d'après encore : la mienne. Celle des kids des 00s qui, dans une chambre d'ado de province ou d'ailleurs, nourris de toute cette littérature-là, se sont pris à rêver d'une joyeuse bande fauchée mais pas farouche - la grande tablée des Hemingway, Brassaï, Picasso ou Ezra Pound. Un cliché ? Évidemment. L'un des plus tenaces, figeant le Paris qui crée dans un âge d'or révolu. Et loin d'être le seul. Pour ceux qui venaient après, il y avait de quoi être déçu. Ce n'était pas qu'une question d'image d'Épinal : au début des années 2000, la France était empesée dans la bureaucratie et les institutions séculaires. On partait parce qu'on suffoquait doucement. Les moeurs et la créativité débridées, on se disait que ça devait survivre de l'autre côté de la frontière. À Berlin. Mais ça aurait tout aussi bien pu être Londres. Ou Bruxelles.

À vrai dire, là n'est pas tout à fait le sujet. Ces artistes, ces créatifs et ces désaxés de tout poil qui ont ressenti le besoin d'aller voir ailleurs, beaucoup d'encre a déjà coulé sur leur exil. Beaucoup moins, en revanche, sur le trajet inverse. J'ai quitté Paris pour Berlin. Puis Berlin pour Paris au début des années 2010. Car en l'espace d'une poignée d'années, le paysage artistique français s'était transformé. Modestement, pas à pas, mais suffisamment pour que le retour ne soit pas un retour à la normale ou à la norme. La scène française redevenait attractive pour ses plus jeunes acteurs. Elle était à nouveau sexy. 

Parler de retour prenait le sens que l'on donne au terme quand on parle de retour d'acide : il y avait une remontée de l'esprit libertaire par en dessous, lorsqu'on ne s'y attendait plus.

Artiste et commissaire d'exposition, Christophe Lemaître a pour sa part habité à Maastricht, où il était chercheur à la Jan van Eyck Academie. Pour lui, "le twist qui est en train de se produire à Paris est avant tout lié à l'émergence des artist-run space". Il précise : "En 2008, lorsque je suis sorti des Beaux-Arts de Paris, il n'y avait quasiment plus aucun lieu qui s'adressait à la très jeune génération, à part Bétonsalon et Treize, mais qui déménageait régulièrement. J'avais alors monté une structure de ce genre qui s'appelait Super. Puis, en 2011, Shanaynay s'est installé à Paris : leur ambition et leur approche internationale ont donné de l'appétit à beaucoup de gens, et en moins de deux ans, toute une série de nouveaux lieux se sont montés."


@theshrink, curated by Simon Dybbroe Moller, 2014, Shanaynay Paris. Photo © Naoki Sutter-Shudo.

Créé par Romain Chenais et Jason Hwang, Shanaynay avait la vocation, selon Sabrina Tarasoff, curatrice et membre de l'équipe actuelle, de "combler le déficit de structures d'exposition indépendantes à Paris, et la culture qui va avec. Pour le dire de manière un peu dramatique, c'est cette idée de transformation qui a présidé à l'idée d'ouvrir de lieu." Shanaynay est donc un artist-run space : que le mot n'ait pas d'équivalent en français dit bien la nouveauté de la chose. Littéralement "espaces gérés par des artistes", il s'agit de lieux alternatifs et indépendants. Ce ne sont ni des galeries (il n'en partagent pas la vocation commerciale), ni des musées ou des Fonds Régionaux d'Art Contemporain (ils ne cherchent pas à constituer de collection). S'il fallait les définir, ce serait justement par leur nature hétéroclite et disparate, qui leur assure de passer sous le radar et entre les mailles du filet. 

Car contrairement à d'autres villes dites émergentes, Berlin ou Detroit, où il n'y a rien et que tout reste à faire, à Paris, il y aurait plutôt trop : trop gros, trop vieux.

Treize, -1, Exo Exo, Tonus, Glassbox, Palette Terre, mais aussi l'espace multifonction castillo/corrales, dont l'identité est redéfinie à chaque projet. Disséminés à travers Paris, plutôt concentrés dans le quart nord-est mais pas exclusivement, ces espaces hybrides, qui font parfois aussi librairie, atelier ou espace de co-working, accueillent expositions, concerts, lectures et performances. Ils peuvent avoir pignon sur rue mais beaucoup préfèrent cultiver l'art de l'esquive. Pour -1, il faut prendre rendez-vous avant de s'aventurer dans un parking souterrain, Palette Terre est installé dans un appartement privé, tandis que Tonus, sur son Tumblr, se targue d'être localisé dans le "XVe malfamé". Précisons que souvent, les événements Facebook de ces lieux ultra-connectés affichent plus de participants que certaines structures établies.

L'esprit DIY et la constitution de communautés éphémères lors des vernissages (ascendant canettes plutôt que champagne) ; la dimension contestataire et la programmation expérimentale de très jeunes artistes : voilà bien l'esprit et l'énergie qui se faisaient rares à Paris. Si les institutions n'ont jamais cessé de proposer des expositions de qualité, un certain style de vie manquait. À propos de ses deux années passées à Berlin, la critique d'art Camille Azaïs explique que, comme beaucoup, elle a d'abord commencé à se frotter au milieu de l'art pour l'ambiance (les expos dans des apparts ou dans un ancien supermarché), avant de se familiariser en profondeur avec la qualité des oeuvres.


La galerie Tonus, Paris. Photo © Eric Giraudet de Boudemange

Dans une enquête intitulée "Les chemins de l'émergence", la très pointue revue d'art 02 donnait sa propre version du sujet, cherchant à savoir ce qui caractérise ces lieux par rapport au réseau des centres d'art, eux aussi défricheurs, à visée non lucrative, et souvent dotés d'un versant convivial. "Ne resteraient plus beaucoup de prérogatives à ces lieux indépendants si ce n'est justement tous les déficits que nous avons pu constater à leur endroit : amateurisme, nonchalance, adolescence, absence du sentiment de mission de service public, absence d'obligation de résultat […] bref une espèce de résistance passive à la loi de l'efficacité médiatico-professionnelle du moment", concluait le rédacteur en chef Patrice Joly.

Alors oui, les artist-run space sont en grande partie corrélés à un certain mode de vie, qui entoure et enveloppe la présentation des oeuvres et des propositions curatoriales proprement dites. À l'image de Tonus, déclarant se construire sur "le questionnement des possibles liens qui unissent l'art aux autres aspects de la vie contemporaine : les loisirs, la gastronomie, la mode, le spectacle, la musique...

Mais l'art, celui qui a le pouvoir de faire rêver les kids dans leurs chambres de province ou d'ailleurs, c'est aussi, et comme au temps des avant-gardes, cultiver l'utopie d'une vie à contre-courant. C'est encore garder l'espoir que l'art puisse être un virus dans le système, un grain de sable qui grippe la mécanique de la course effrénée à la rentabilité. Si l'on osait, on parlerait presque de bohème. Mais alors, une bohème version digital natives.

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad
Photographie : galerie castillo/corales
Adresses
-1 : 71 Boulevard Richard Lenoir, 75011 Paris.moinsun.com
castillo/corrales : 80 Rue Julien Lacroix, 75020 Paris. castillocorrales.fr
Glassbox : 4 Rue Moret, 75011 Paris. glassbox.fr
Exo Exo : 10 rue Bisson, 75020 Paris. exoexo.fr
Palette Terre : 9 rue Rochebrune, 75011 Paris. paletteterre.com
Shanaynay : 78 rue des Amandiers, 75020 Paris. shanaynay.fr
Tonus : 4 rue de la Procession, 75015 Paris. tonus-yo.tumblr.com
Treize : 20 rue Moret, 75011 Paris. chez-treize.blogspot.fr