les filles bien élevées ne font pas l'histoire, rencontre avec l'actrice sasha lane

i-D a rencontré la jeune actrice de 22 ans à l'occasion de la sortie d'American Honey, le film d'Andrea Arnold qui l'a révélée.

par Hattie Collins
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02 Février 2017, 9:20am

Donne-moi ta bio Twitter, je te dirai qui tu es. Il est étonnant de voir ce que ces quelques mots disent de nous. Si vous allez sur la page de JME, au hasard, vous tomberez sur ce lapidaire : « No Manager, No pa, No stylist, No Instagram, No meat, No dairy, No egg & No Flouride. » Soit une suite ininterrompue de négations. Basculons sur celle de Hilary Clinton : « Femme, mère, grand-mère, avocate des femmes et des enfants, Première dame, sénatrice, secrétaire d'État, militante du port du pantalon, candidate à l'élection présidentielle 2016». Millie bobby Brown, actrice phare de stranger things : « Certains me surnomment Eleven. » Quant à celle de l'actrice Sasha Lane : « Les femmes bien-élevées font rarement l'histoire. » « J'ai trouvé cette phrase écrite dans le bureau de ma seconde maman, je ne sais pas pourquoi, mais ça a fait tilt tout de suite ! » répond Sasha, faisant référence à Andrea Arnold, la réalisatrice anglaise qui l'a sacrée dans son dernier film primé à Cannes, American Honey. « J'admire son travail et sa capacité à toujours achever ce qu'elle a en tête. Pour donner vie à un film, il faut le retourner dans tous les sens. Sinon personne ne s'en souvient. Comme personne ne se souvient d'une fille qui obéit au doigt et à l'œil sans âme ni personnalité. Je veux que mon énergie émeuve les gens. Je me fiche qu'on me trouve bizarre. »

Sasha impressionne. La jeune femme s'est tout de suite faite remarquée pour son jeu dans American Honey, le film pour lequel elle interprète Star, l'adolescente qui s'en va sillonner le Midwest au bord d'un van. La clope au bec, les dreads aux épaules et la hargne au cœur, son personnage captive et celle qui l'incarne tient tête à Shia Labeouf et Riley Keough. Sans aucune expérience du métier. « Elle en imposeconfiait Andrea à i-D. Pas seulement physiquement, mentalement aussi. Elle a une forte présence, une assurance hors du commun. » Castée alors qu'elle fêtait joyeusement son Spring Break sur une plage de Floride, Sasha a été repérée par Andrea, alors en quête de celle qui incarnerait Star. La réalisatrice s'est rendue sur la plage et s'est éprise de la jeune femme, tout juste âgée de 19 ans à l'époque. Sasha n'avait aucune expérience dans le cinéma, elle n'avait jamais joué auparavant. Mais voilà, comme nous toutes et tous, Sasha ne savait pas trop où elle en était à ce moment de sa vie. Et comme Star, son personnage, elle avait besoin de conjurer son passé. De lui tenir tête, justement.

Avec la réalisatrice anglaise, elle s'est découvert une passion et ne l'a pas quittée. « Je me suis rendue dans sa chambre d'hôtel la nuit de cette rencontre, et on a improvisé dans le couloir, avec sa bande de potes, poursuit Andrea. Elle était super, très ouverte. Elle se protégeait tout en acceptant les compromis. On était sur le parking de Walmart quand je l'ai présentée à Rae Rae, qui interprète Shaunte dans mon film, la petite avec le chien. À chaque Spring break, les jeunes sortent de leur voiture et commencent à twerker dans le parking du Walmart. Rae Rae adore twerker sur sa voiture donc j'ai dit à Sasha de la rejoindre. Elle a sauté sur le toit de la voiture et s'est mise à danser. Et là, je me suis répétée : C'est elle. »

Le film d'Andrea Arnold parvient à tacler avec sensibilité et subtilité les inégalités et le déterminisme social qui sévissent aujourd'hui aux Etats-Unis. Un film qui n'aurait pas pu mieux tomber compte tenu du résultat des élections présidentielles américaines. « C'était le timing parfait pour montrer l'Amérique des classes moyennes sans la magnifier pour autant, confirme Sasha. Le changement s'est produit mais personne ne s'y est préparé et maintenant, Trump est président. Donc American Honey arrive pile poil au bon moment parce qu'il pointe du doigt une réalité dont on s'est détournés pendant trop d'années. Toute une génération a été ignorée. Peut-être qu'il ne fera pas un carton au box-office mais c'est l'un des rares films à présenter avec réalisme et sincérité ce qu'il dépeint. Et c'est déjà génial qu'il existe. Beaucoup d'entre nous [à jouer dans le film] sont issus de cette frange de la population et on s'y retrouve en le regardant. »

Sasha explique qu'elle se reconnaît dans la plupart des personnages et des problématiques abordées par le film. La pauvreté, la précarité que subissent les femmes et les enfants, les non-choix qui s'imposent à eux à l'âge adulte. Mais Sasha, à l'instar d'Andrea à travers son film, ne rumine pas ses désillusions ; lui préfère l'espoir et l'optimisme, la beauté disséminée dans la poussière et la cruauté. « J'ai grandi au centre de l'Amérique, en son milieu. J'ai tout vu : le manque d'opportunités et le mépris des gens, révèle-t-elle à propos de sa ville natale, Dallas. Le meilleur truc qui puisse arriver, c'est de rencontrer des gens comme soi, qui vivent de la même façon, comprennent et ne jugent pas les autres. Je pense qu'on a tous besoin d'amour, d'empathie et de solidarité. Et Trump est définitivement à l'opposé de ces valeurs. Alors que c'est justement à ça qu'il faut revenir. Pour voir le côté positif des choses, je dirais que les gens avaient besoin qu'on les réveille. Qu'aujourd'hui, la plupart découvrent ce qui ne leur sautait pas aux yeux. Ils veulent aider et militer. J'ai confiance en l'humanité, parce que je connais et rencontre des jeunes hyper engagés, des gens qui croient à l'amour, à l'humanisme, au rejet des normes et des frontières. Si on commençait par voir les choses autrement, arrêter un peu de juger et montrer de l'empathie pour les autres, le monde irait mieux. Nous avons besoin de tolérance et pas de la haine. »

Fervente activiste, Sasha est également - pour revenir à sa bio Twitter qui nous occupait plus haut - une féministe. Après ses premiers pas dans American Honey, la jeune actrice jouera dans deux prochains films écrits, réalisés et interprétés par des femmes. Born In The Maelstrom de Meryam Joobeur, s'inspire d'une nouvelle de l'auteure franco-canadienne Marie-Claire Blais. Tourné en pleine nature canadienne, le film revient sur les problématiques raciales et identitaires des années 1950. Sasha y tient le premier rôle : « J'ai été subjuguée par leur façon de bosser. C'est mon second film et c'est celui qui m'a permis de me dire : j'en suis capable. » Plus que jamais d'actualité, l'adaptation cinématographique de la jeune réalisatrice Desiree Akhavan, The Miseducation of Cameron Post, raconte l'histoire d'une jeune femme (Moretz) qu'on veut « soigner » de son homosexualité. Un sujet on ne peut plus pertinent quand on connait les prédispositions du vice président Mike Pence à considérer l'homosexualité comme une maladie curable. Le teen-movie sera interprété par Chloë Grace Moretz (une adolescente homo qu'on force à suivre une thérapie de conversion) et Sasha. La jeune actrice twittait récemment à propos du film qu'elle était heureuse et honorée de ne travailler qu'avec des femmes. Pour elle, il est essentiel que les femmes racontent des histoires : « C'est très important de prendre en considération ces films faits par les femmes, malgré tout ce qu'il se passe en ce moment. Voir à l'écran des femmes fortes et indépendantes n'a pas de prix, affirme-t-elle. Je n'ai jamais travaillé avec un réalisateur donc je ne peux pas me permettre d'en juger mais les femmes avec qui j'ai eu la chance de travailler m'ont permis de valoriser ma force comme ma sensibilité. Les réalisatrices ont donné à leurs personnages féminins une consistance, une vraie. Elles ne sont pas juste des amoureuses, des salopes ou des maitresses. Elles ont toutes une personnalité. Vu comment le monde voit les gens, et surtout les femmes en ce moment, ces films résonnent d'autant plus fort. »

Si le film n'est pas encore sorti, Sasha a déjà essuyé quelques critiques après avoir twitté sur sa collaboration avec l'actrice Moretz. Une internaute s'est exprimée à ce sujet : « Pourquoi ne pas avoir casté une vraie actrice lesbienne pour le film ? Ça n'a pas d'importance pour vous ? », ce à quoi Sasha a répondu : « Tu ne sais rien de ma vie. Détends-toi. » Parce que oui, Sasha a toujours refusé de se considérer comme hétéro. « Les gens croient te connaître en te regardant à travers la vitre. Elle m'a dit qu'elle ne parlait pas de moi directement mais quand bien même, tu ne connais pas ma vie ni celle des autres, donc n'en tire aucune conclusion hâtive. Comment peux-tu savoir si quelqu'un est hétéro ? Parce que tu l'as vue une fois avec une personne de l'autre sexe, c'est ça ? Ce genre de jugement hâtif, on pourrait s'en passer en ce moment. Tu ne connais pas ma vie, n'en parle pas comme si tu la connaissais. »

Il se trouve que le premier rôle de Sasha est né des mains d'une réalisatrice qui s'est toujours évertuée à déjouer les normes cinématographiques. Andrea shoote à l'instinct et filme ses personnages de très près, en enchaînant les close-up. Pour les préparer avant le tournage, Andrea a organisé un vrai road-trip avec ceux qu'elle a sacré à l'écran. Ensemble et sur la route, ils ont bossé les textes, revu le scénario, apprivoisé l'intrigue - le tout sur une bande-son r'n'b rêvée. « Je bataille pour être à la hauteur de la vision des réalisatrices qui me font bosser. Le truc génial, c'est que j'adore observer les gens. J'aime accéder à différents niveaux d'existence, différentes personnalités donc dès que j'ouvre les vannes, je peux me plonger dans ce que font et voient les autres, comment ils travaillent. J'emmagasine ces informations et je parviens à m'y adapter. Ce qui m'importe, c'est de donner vie à l'idée de quelqu'un. Je m'efforce de le faire en regardant avec ses yeux et les miens. »

Pour la jeune femme de 22 ans, le cinéma est l'art de l'identification. « Je veux faire des films auxquels les gens peuvent s'identifier, réfléchir et prendre du recul sur leur existence. Si j'arrive à faire ça, je serais comblée, assure-t-elle. Je veux faire des films qui entraînent le spectateur, j'aime la sensation d'être submergée. Je veux faire des films qui suscitent le débat, attisent la curiosité, parlent de choses importantes, essentielles, mémorables… Mais je crois aussi qu'il est important de faire des films qui font du bien. Des films qui font rire et nous replongent dans nos souvenirs les plus intimes. » Optimisme, ferveur, espoir, activisme : ces mots sont ceux qui reviennent dans la bouche de Sasha quand elle parle de sa génération, de sa vie, du cinéma. La jeune actrice débute peut-être à Hollywood mais quelque chose nous dit qu'elle a déjà tout compris aux ficelles qui le font tenir. Issue de la classe ouvrière américaine, Sasha Lane est aujourd'hui à l'affiche des films les plus attendus du territoire américain. Un parcours qui lui aura permis de « croire en mes possibles, m'accrocher à cette passion dont je veux faire ma vie, conjurer mes peurs. Je n'aurais pas pu rêver mieux pour moi.» Et d'en tirer une leçon, universelle : « Je suis consciente que les choses vont très vite pour moi. De là d'où je viens, l'espoir n'est pas un mot d'ordre. Aujourd'hui, j'en ai plein, trop et c'est une sensation assez étrange. Je n'ai pas de plan en tête, j'espère juste continuer à faire ce que je fais et y croire. Je crois aux films que je fais en ce moment et je crois à la jeunesse. L'espoir, de toute façon, c'est tout ce qu'il nous reste pour aller mieux, non ? ». 

Credits


Texte : Hattie Collins
Photographie : Zoë Ghertner 
Stylisme : Julia Sarr-Jamois

Hair Rudi Lewis at LGA Management using Bumble and bumble. Make-up Fara Homidi at Frank Reps using Sunday Riley.
Nail technician Whitney Gibson at Nailing Hollywood. Photography assistance Caleb Adam. Styling assistance Bojana Kozarevic, Sarah Perillo. Producer Meghan Gallagher at Connect The Dots. Production assistance Ben Kilpatrick, Ben Flynn.
Sasha porte uniquement des pièces de la collection Louis Vuitton printemps/été 2017. 

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