petite leçon de décroissance

Le photographe français Antoine Bruy est parti sillonner les montagnes de France et d'Europe pour documenter le quotidien de ceux qui vivent à la marge et prônent une nouvelle façon de vivre et de consommer.

par Micha Barban Dangerfield
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08 Novembre 2016, 10:45am

À quand remonte la dernière fois que vous avez éteint votre téléphone pour contempler le monde sans être interrompu par le vacarme strident de votre sonnerie ? Tandis que nos vies suivent le rythme inlassable des likes, hashtags, des <3, des partages et des mails, d'autres ont fait le choix de se laisser bercer par l'évolution naturelle des choses et revenir à une temporalité organique. Le photographe français Antoine Bruy s'en est allé loin des villes, sillonner les montagnes de France et d'Europe pour rencontrer des communautés décroissantes et autogérées. Celles qui prônent un retour à une consommation et une dépense énergétique minimales, sans y voir une régression mais une évolution substantielle. Certains parlent de décroissance d'autres parlent d'"a-croissance" pour introduire de nouvelles variables, plus abstraites cette fois-ci, comme la richesse relationnelle, le bien être et la relation que l'homme entretient avec son environnement. Dans sa série Scrublands, Antoine Bruy documente le quotidien de ces gens, dans un espace-temps loin de tout ce qu'on connait et dans lequel ils inventent une nouvelle façon de vivre. Dans cette marge, ils dessinent un nouveau centre, une nouvelle norme. Ils nous invitent aussi à ralentir un peu, mieux consommer, laisser nos esprits vagabonder et s'ennuyer. Oui, s'ennuyer pour mieux contempler et pour, enfin, vivre mieux. Nous avons rencontré Antoine pour parler d'autres possibles.

Comment en es-tu venu à la photographie ?
Un peu par hasard, en fait. J'avais 15 ans, comme tout adolescent j'étais un peu paumé. J'ai entendu parler d'une école d'art qui se trouvait pas loin de chez moi en Belgique. Moi, je suis de Lille. Je me suis dit pourquoi pas... À l'époque je n'avais aucune formation artistique, mes parents n'y étaient pas forcément très sensibles. Je ne savais pas trop quoi faire. Un ami m'a dit que je pouvais y faire de la photo, "tu fais 'clic-clac' sur le bouton et on en parle plus" ! J'ai pris un appareil photo, j'ai commencé à me balader un petit peu et j'ai tout de suite accroché.

La photo documentaire c'était une évidence ?
Une évidence non. Mais les images qui m'ont tout de suite intéressé quand j'ai commencé, quand j'ai lu des livres, c'était Cartier-Bresson, la street photo, etc. Et puis au début ma pratique c'était vraiment ça, j'allais dans la rue, j'essayais de capturer des scènes qui me semblaient intéressantes, qui me touchaient, qui pouvaient être drôles... Après ma pratique a évolué petit à petit pour se rapprocher d'une pratique documentaire.

Comment tu as initié le projet Scrubland ?
Longue histoire ! La série a commencé en 2006, juste après que j'ai terminé cette école d'art. J'avais 2 mois de libre, juillet-aout et j'ai décidé de voyager. Je m'étais déjà essayé au stop ; là j'ai voulu le faire sur une période plus longue. Donc je me suis lancé, je suis partie sur la route, sans plan préétabli, sans destination particulière. Le seul but c'était de voyager, de rencontrer des gens, de faire des images. De découvrir la France que je ne connaissais pas vraiment à cette époque-là. Et complètement par hasard, pendant le voyage, je suis tombé sur des gens qui vivaient comme ce qu'on voit sur les photos du projet : au milieu de nulle part, en autosuffisance, avec des petits panneaux solaires, de l'éolien, des potagers tout en bio, etc. J'ai rencontré deux familles comme ça pendant ce voyage-là. C'est vraiment des modes de vie dont je n'avais aucune idée à l'époque. Ces rencontres m'ont beaucoup marqué ; ça a mûri et quatre ans plus tard, en 2010, j'ai décidé d'en faire un projet. J'ai commencé à chercher des gens et à cibler des lieux qui me paraissaient intéressants.

Tu avais déjà fantasmé une vie en marge de la société ?
Je n'ai pas été poussé par l'envie de m'installer. Il y avait une volonté d'apprendre pas mal de choses, tout ce qui pouvait être éco construction, cultivation bio, manger différemment. C'est clair. Mais il n'y avait pas la volonté de s'installer derrière. J'étais surtout motivé par la photographie et l'envie de voyager.

Qu'est-ce que tu as appris des gens que tu as croisés sur ta route ?
J'ai peut-être appris à vivre un peu plus simplement, à ralentir un peu la machine. À vivre dans une forme d'économie du quotidien... Je ne vais pas manger n'importe quoi, n'importe quand, n'importe comment. En termes de déplacement aussi, et de gestion du temps.

Eux, comment ils réagissaient à ta présence ?
Généralement assez bien, puisque j'ai toujours été clair dès le départ. Je leur avais dit que j'étais photographe, que je voulais faire un projet sur leur mode de vie, mais que j'avais aussi envie de m'investir dans leur projet pendant une ou deux semaines. J'ai toujours été bien accueilli. Après il y a des gens qui refusaient d'être photographiés, ce que je comprenais très bien - ça ne m'a pas empêché de passer de bons moments avec eux.

Tu as pu leur parler du moment où eux ont décidé de vivre autrement, géographiquement et économiquement parlant ?
Oui, c'est des discussions que j'ai eues assez régulièrement avec les personnes que j'ai rencontrées. Les raisons sont toujours différentes et spécifiques à une personne. Mais de manière générale, je pense qu'il y avait cette envie d'aller vers des formes de vie plus simples, de trouver du sens dans les gestes quotidiens.

Selon toi, c'est important d'arriver à se déconnecter ? On doit prendre exemple sur ces gens ?
Moi je pense que oui, ça peut faire du bien à beaucoup de gens, et je pense que c'est ce que beaucoup de gens cherchent. Il y a beaucoup de gens qui sont attirés par des randos, par la campagne, pour se ressourcer. Tout ça est lié à ce besoin quasi physiologique de s'éloigner du stress du quotidien, de la sur-technologie dans laquelle on vit, qui met mine de rien une pression constante. Logiquement on a besoin de déconnecter à un moment ou à un autre.

Toi, au moment où tu as déconnecté, tu t'es senti comment ?
Plus libre. Vraiment. J'ai eu le temps de contempler les choses. Il y avait une forme de liberté quand je voyageais pour mener ce projet-là.

Tu crois qu'une autonomie complète (sociale ou économique) est possible ?
Non, je ne crois pas. D'ailleurs aucune des personnes que j'ai rencontrées n'était autosuffisante en termes d'énergie, de nourriture, etc. Au niveau social, c'est des gens qui cherchent à accueillir d'autres personnes, des volontaires, c'est aussi comme ça que je les ai rencontrés. Il n'y a pas de volonté de s'isoler du reste du monde. C'est très inclusif, d'autres cultures, d'autres pays, d'autres milieux sociaux.

Il y a une autre temporalité qui sort de tes images ; un rythme très lent, très organique…
Ce que j'ai essayé de faire, pour que le projet soit le plus cohérent possible... Avec ces images qui ont été glanées dans différentes géographies, j'essaye de donner l'impression qu'on se retrouve dans un seul et même lieu. Alors pour créer cette cohérence, il y a déjà le fait que toutes les images ont été réalisées dans des montagnes, des lieux isolés, ça crée une sorte de cohérence géographique. Puis les moments de la journée où j'ai pris des images, c'est soit tôt le matin ou tard le soir, ou par temps couvert. Ce qui donne des lumières assez douces, et qui vient homogénéiser tout le travail. Le feutre aussi.

Qu'est ce que tous ces gens partageaient ?
Je pense qu'ils étaient tous dans un état d'esprit assez similaire : vivre dans la nature, être autosuffisants, avec un regard critique de la société dans laquelle on vit, dans la manière de consommer. Ce sont des questionnements récurrents. Là où ça peut différer, c'est dans les parcours personnels qui ont amené ces gens à vivre comme ça. Pas mal d'entre eux étaient relativement jeunes.

Tu penses qu'il y a un message ou une revendication politique derrière leur style de vie ?
Je pense que le choix est clairement politique. Je ne sais pas si l'on peut parler de revendication. Moi je ne suis pas dans ce cas-là, j'ai envie de parler de militantisme passif. Je ne pense pas que "passif" soit le bon terme, mais leur choix de vie est clairement une forme de militantisme.

Quel regard portent-ils sur la société ?
Une vie qui peut manquer de sens. C'est rare de rencontrer des gens qui ont des métiers qui les passionnent, qui les intéressent vraiment et qui savent vraiment pourquoi ils se lèvent le matin à part pour payer leurs factures, leur loyer, etc. Et puis cette société d'hyperconsommation, marre d'être abrutis par des millions de pubs qu'on se tape toute la journée. Et puis toute la logique de l'agroalimentaire... La liste est longue.

Tu penses qu'on va finir par s'isoler, se déconnecter pour survivre ?
Je ne sais pas du tout, mais je pense qu'il y a de plus en plus de gens qui se posent énormément de questions sur ce qui régit la société dans laquelle on vit. Tu vois de plus en plus de documentaires grand public sur Monsanto, sur Bayer, etc. Il y a un truc qui émerge. Des questions qui n'étaient pas aussi populaires il y a 15-20 ans qui deviennent des sujets de conversations très communs.

Et c'est intéressant que ça touche de très jeunes générations, qui se mettent à désirer les campagnes et la paysannerie qu'on avait abandonnées.
Oui clairement. Et on peut aussi parler des décroissants. C'est une idée qui commence à faire son chemin, surtout chez les plus jeunes. C'est plus susceptible de toucher les 20-40 ans. Je ne sais pas trop vers quoi on avance. Je peux être cynique et dire on va droit dans le mur, et on se posera les questions quand tout aura explosé. Ou alors je me dis non, il y a des choses qui vont évoluer petit à petit, on se rend compte qu'on va droit dans le mur - si on n'est pas déjà dedans - et qu'est-ce qu'on fait pour y remédier ?

Du coup, tu vois le futur de façon positive ou pessimiste ?
Ça dépend des jours !

Crédits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Antoine Bruy

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