Cherry Vanilla avec The Police, The Speakeasy, Londres, 1977. Sting en lunettes noires. Tiré de Lick Me: How I Became Cherry Vanilla. Photo de Ray Stevenson. Remerciements à Ray Stevens

​la gloire est plus intéressante quand elle est racontée par les rock stars qui ne l'ont jamais connue

Dans son livre Lost Rockers, l'écrivain et cinéaste Steven Blush explore les ressorts de la célébrité en faisant sortir de l'ombre les rockeurs oubliés d'une histoire qu'ils rêvaient pourtant d'écrire. 

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24 Août 2017, 10:12am

Cherry Vanilla avec The Police, The Speakeasy, Londres, 1977. Sting en lunettes noires. Tiré de Lick Me: How I Became Cherry Vanilla. Photo de Ray Stevenson. Remerciements à Ray Stevens

The Clash, The Kinks, The Rolling Stones... autant de légendes qui passent l'épreuve du temps et resteront à jamais considérées comme des divinités du rock'n'roll. Mais qu'en est-il de tous ceux qui sont restés sur le bas-côté, ceux qui n'étaient pas très loin de la gloire mais qui ne l'ont jamais tout à fait connue ? Dans son livre Lost Rockers, l'écrivain Steven Blush explore ce phénomène. Après avoir dédié sa vie à chroniquer les vies des meilleurs musiciens au monde, Blush s'est attaché à célébrer ceux pour qui les étoiles n'ont jamais été vraiment alignées, déconstruisant au passage l'essence même de la célébrité. i-D l'a rencontré pour parler échecs et raisons du succès.

Pat Briggs, Psychotica, Don Hill's, New York, 1996. Collection de Pat Briggs.

Chris Robison, New York, 1974. Photo de Hal Wilson. Collection de Chris Robison.

Comment t'es-tu retrouvé dans le monde de la musique ?
Je m'y suis retrouvé très jeune. Adolescent, j'ai participé à un programme d'échange à Londres. C'est là que j'ai vu The Clash et Generation X au Victoria Park : je ne m'en suis jamais remis. Mon père travaillait dans le Lower East Side de New York tout près du CBGB donc après ça, je me suis plongé dans le punk et la new wave. Quand je suis entré à l'université à Washington DC, je suis tombé en adoration devant la nouvelle scène punk hardcore de Bad Brains, Minor Threat et Henry Rollins, et comme j'étais DJ et que j'organisais aussi des soirées, j'ai vu de très près l'émergence de cette scène. Après ça, je suis revenu à New York, j'ai travaillé dans deux secteurs très différents : l'édition en tant que journaliste, rédacteur et éditeur et le monde de la nuit en tant que DJ, organisateur et gérant de discothèque. Ça m'a permis d'avoir une perspective très intéressante, j'ai pu appréhender les choses de l'intérieur.

Te décrirais-tu comme un observateur ? Ou écris-tu avec le sentiment d'être complètement immergé dans l'univers que tu raconte ?
Je suis un grand observateur. J'ai même un côté voyeur dans la mesure où j'ai toujours gardé de la distance avec le côté licencieux qui en a fait sombrer plus d'un. Mais j'étais profondément immergé dans ce milieu et de nombreuses personnes au sujet desquelles j'ai écrit, célèbres ou inconnues, faisaient – et font toujours pour certaines - vraiment partie de mon monde.

Cherry Vanilla, star de la seule pièce d'Andy Warhol, Pork. The Roundhouse, Londres, Août 1971. Photo de Leee Black Childers. Avec l'autorisation de Leee Black Childers.

The Brats "Be a Man" b/w "Quaalude Queen" single, Whiplash Records, 1974, Rick Rivets Center. Collection de l'auteur.

Comment est né ton intérêt pour les musiciens ratés, ceux qui ont frôlé le succès sans jamais vraiment le connaître?
J'étais DJ, donc je possède plus de 10 000 disques et la majorité de ma collection est composée de musique produite par des musiciens dont personne n'a jamais entendu parler. Dans mes recherches pour d'autres livres, je me suis rendu compte que les histoires les plus intéressantes étaient celles de ces gens qui évoluaient dans les mêmes sphères que les Beatles, les Stones, Warhol, Bowie Bolan et bien d'autres, qui avaient fait des choses passionnantes mais que personne ne connaissait. Bobby Jameson a travaillé avec les Stones et Zappa et aucun spécialiste des Stones ou de Zappa n'a jamais entendu parler de lui : comment est-ce possible ? Pourquoi les livres consacrés à l'histoire du punk oublient systématiquement de mentionner Chris Robison dans les New York Dolls ? C'est ce genre de raisonnement qui m'a donné envie d'écrire ce livre et de réaliser un film autour de ce sujet.

Qu'essaies-tu de transmettre à travers ces projets ?
Mon livre est sous-titré Broken Dreams and Crashed Careers [Rêves brisés, Carrières écrasées]. Tout le monde a un jour nourri un rêve artistique, qu'il s'agisse de devenir chanteur, danseur, poète photographe ou architecte. Mais la vie ne se déroule pas toujours comme on l'imagine. Lost Rockers explore cette fragile limite qui sépare le succès de l'oubli en montrant comment l'absence de reconnaissance peut façonner et écorcher la vie d'un artiste. Le livre rend aussi hommage à l'art de dénicher des pépites parmi les vinyles, c'est une manière de célébrer la redécouverte de certains de ces artistes grâce à internet.

Gass Wild avec Michael Monroe et Sami Yaffa d'Hanoi Ricks, Limelight, New York, 1991. Photo de Norman Blake. Collection de Gass Wild.

Gass Wild, avec son groupe Mannish Boys, Genève, Suisse, 1985. Photo de Jack "Gordo" Lempicki. Collection de Gass Wild.

Quel est le point commun entre tous ces artistes oubliés ?
Ce qui est intéressant, c'est que ces Lost Rockers sont très peu nombreux à se connaître. Ils ont pourtant eu des carrières assez similaires, nombreux d'entre eux ont travaillé pour les mêmes labels, les mêmes managers et les mêmes patrons de club, ils sont apparus dans les mêmes magazines, les mêmes émissions télévisées. C'est un kaléidoscope de différents facteurs qui a joué leur carrière : des opportunités ratées, de mauvaises décisions commerciales, un manque de stratégie, des comportements d'addicts, des personnalités difficiles et/ou le fait d'avoir été trop en avance sur leur temps. Ce qui est fou, c'est que malgré l'anonymat et la frustration, la plupart d'entre eux n'ont jamais arrêté de faire de la musique.

Comment appréhendes-tu la notion de célébrité ?
La célébrité représente peu à mes yeux, c'est une construction artificielle. Je l'ai compris parce que j'ai travaillé suffisamment longtemps dans l'industrie musicale pour aider quelques artistes à devenir célèbres. Mais nous vivons dans un monde où tout le monde aspire à être connu comme si cela représentait la validation ultime et le moyen de résoudre tous ses maux. Ce qui est grotesque, c'est que comme l'industrie du divertissement est particulièrement conservatrice, elle s'emploie à déguiser le commerce en une fête sans limites. Dans ce livre, j'ai voulu montrer le coût spirituel représenté par l'échec face à ses objectifs artistiques.

Gloria Jones, Los Angeles, 1973. Photo de Jim Britt. Avec l'autorisation de Gloria Jones.

Mais avoir du succès dans l'industrie musicale, qu'est ce que cela veut vraiment dire ?
Mes éditeurs l'ont parfaitement résumé sur la quatrième de couverture : « Pour être une star, il faut du talent, du charisme, de la dévotion, de l'intelligence, de l'énergie, de l'intensité et énormément de chance. » J'ajouterais que le succès demande un dévouement quasi pathologique à l'accomplissement. Les personnes que j'ai connues qui ont réussi à être célèbres sont celles qui étaient totalement dévouées à ce but, ce qui signifie qu'elles étaient relativement sobres et qu'elles n'ont jamais trop questionné la socio-politique ou « l'intégrité artistique. » Avant ce projet, je respectais seulement les artistes qui refusaient de se vendre mais je réalise aujourd'hui que nombreux d'entre eux se cachent derrière une « éthique » qui leur permet de ne pas accéder au statut de pop stars, parce que c'est une idée qui les effraie.

La célébrité est-elle plus accessible aujourd'hui ?
Le succès sera toujours possible avec du talent et de la préparation, mais il faut être prêt lorsqu'il se présente. Je doute que cela change un jour. Peut-être que la vraie question aujourd'hui c'est plutôt : comment la technologie va affecter la création musicale, qui est parfois l'oeuvre de toute une vie et comment autant de musique pourra entrer dans l'histoire alors que tout va si vite ? Mais je doute que quelqu'un puisse répondre...

Johnny Hodge, Londres, 1977. Collection de Johnny Hodge.

Gass Wild avec Bebe Beull et Taz Marazz, Limelight, New York, 1990. Photo de Norman Blake. Collection de Gass Wild.

Credits


Texte Tish Weinstock
Images extraites de Lost Rockers de Steven Blush, édité chez powerHouse Books