internet aura-t-il la peau de notre libre arbitre ?

En 2016, refuser d'exister sur Instagram, ne pas répondre à un texto dans la seconde ou quitter des conversations groupées peuvent devenir sources de conflits et d'exclusion.

par Tom Rasmussen
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01 Décembre 2016, 1:50pm

Avez-vous déjà quitté un groupe de discussion WhatsApp ? Jusqu'il y a trois semaines, moi non plus. Mais quand je me suis demandé, dans l'urgence, comment libérer de la mémoire sur mon téléphone, un pote m'a judicieusement conseillé de supprimer quelques conversations WhatsApp. Je me suis retrouvé à redescendre le longs de mes discussions dont les plus anciennes dataient de 2011. Une véritable encyclopédies de ces dernières années de ma vie, rassemblant les bons plans de la semaine, des photos évocatrices d'un prêtre avec qui j'ai failli coucher, ou une très, très longue dispute avec une ancienne amie sur la supposée supériorité de Christina Aguilera sur Britney... 

C'est devenu une obsession pour moi, de supprimer toute conversation morte depuis six semaines ou plus ; d'arrêter de suivre les comptes Instagram les moins actifs et moins intéressants ; de supprimer sur Facebook les gens que j'avais croisés une fois en club, ou que j'avais ajoutés au détour d'une discussion arrosée, dans l'espoir d'un flirt. L'ultime purge multiplateformes. Il était temps.

Mais tout a un prix. À la soirée d'Halloween d'un pote, on me tape sur l'épaule : « Pourquoi t'as quitté la discussion du groupe d'escalade hier ? » Tout étonné, je me retrouve dans les cordes, accroché à ma bière, à me faire sermonner par un inconnu qui m'avait invité dans une discussion WhatsApp après que j'ai pris quelques cours d'escalade - sans raison. La dernière fois que j'avais été actif dans cette discussion, c'était en mai dernier, donc elle n'avait évidemment pas survécu à la purge. Mais rien ne pouvait arrêter ce mec, et notre conversation a duré 30 minutes : je n'en croyais pas mes yeux et mes oreilles. Non seulement j'avais écrit un message à tout le groupe pour expliquer mon départ du chat, mais surtout, je n'avais jamais consenti à faire partie de ce groupe au départ !

Nous voilà donc en 2016, avec des élections largement influencées par des algorithmes et des intelligences artificielles qui parviennent à enfermer ensemble les gens qui se ressemblent ; qui nous abreuvent d'articles et de contenus ciblés pour éveiller notre intérêt et banquer au clic (tout en cimentant un peu plus nos croyances et opinions déjà inamovibles) ; avec des applications de réseaux sociaux qui nous rendent joignables à toute heure, sur toutes les plateformes, et qui ne produisent que de l'anxiété (si vous envoyez le message) ou de la culpabilité (si vous êtes du genre à lire le message sans y répondre).

À quel moment la technologie nous a-t-elle volé notre libre-arbitre ? Quand, et pourquoi est-il devenu quasiment obligatoire d'utiliser les réseaux sociaux pour exprimer une « marque personnel » plutôt que nous-mêmes, en train de faire des trucs, simplement ? Pourquoi une telle opprobre pour ceux qui s'échappent de Facebook ou d'un groupe WhatsApp ? Pourquoi, lorsque l'on ne répond pas immédiatement à un message, est-on attaqués pour un manque de tact ?

De nombreuses études ont été entreprises ces dernières années, et ont démontré que notre attachement aux équipements liés à la télécommunication et les réseaux sociaux allait de pair avec une forte hausse de l'anxiétédes problèmes émotionnels et des troubles de l'attention. Rien d'étonnant si l'on considère, comme certains, que les réseaux sociaux sont plus addictifs que la clope…

Alors souvenez-vous - pour les moins en forme - de quand vous avez commencé à fumer. On se dit au début que les dix, quinze premières cigarettes seront assez inoffensives. Et puis dix ans plus tard, on est incapable de passer une soirée sans se lever à 2 heures du mat' pour une bouffée goudronnée. On va au théâtre, dîner avec des potes, et on s'angoisse parce qu'on ne pense qu'à notre prochaine pause nicotine. Appliquons cette même trajectoire à Instagram, par exemple : vous vous inscrivez, parce que tout le monde en parle autour de vous, et vous vous en foutez un peu au début. C'est juste « marrant ». Mais plus le temps passe, plus le nombre de followers grimpe, et vous commencez à comprendre ce qu'ils aiment et n'aiment pas vous voir poster. Vous commencez à comprendre ce qui fait ou ne fait pas votre « succès ». Cinq ans plus tard, vous avez quatre comptes Instagram différents, pour lesquels vous vous êtes transformé en un véritable community manager, qui pense méticuleusement chaque publication. Vous avez envie de poster une photo que vous adorez de vous, en train de bouffer un kebab, mais vous ne pouvez pas. Ça ne correspond pas à votre « marque » de fabrique. Puis vous en venez à réaliser que vous passez beaucoup trop de temps à réfléchir à quelque chose dont les gens, au final, se foutent. Vous vous dites que vous n'en avez rien à faire de ce que les gens pensent… mais quand même, vous ne voulez pas publier cette photo avec le kebab.

Et cela nous conduit tristement aux « comptes-privés », qui sont apparemment à la grande mode chez les star d'Instagram. Un pote à moi, très, très suivi sur Instagram, est contraint de se plier au desiderata de ses followers, de les bichonner pour que leur intérêt subsiste. Du coup, il s'est créé un compte personnel, un compte privé sur lequel il peut, je cite, « être libre ».

Ça aide. Mais c'est tout de même assez ironique que l'on en arrive à se tourner vers les réseaux sociaux pour être libres. Bien sûr, les prêches des célébrités sur la « detox numérique » est tout aussi irritante. Il ne faut pas nier le pouvoir des réseaux sociaux ; leur vertu de partage, d'organisation, de connexion avec des communautés du monde entier, et leur capacité à propager des conversations en quelques minutes, qui auraient pris des années à éclore avant internet. Donc oui, la question n'est pas là : l'internet est génial.

Mais il brise aussi notre consentement. Lorsque l'on s'est inscrit sur Instagram, c'était pour le fun, pour se marrer entre potes. Quand on s'est lancé sur Twitter, c'était pour sexter en DM avec le béguin du moment sans que maman le capte (elle peut lire les textos, mais comprendre Twitter c'est une autre affaire). On s'en foutait des followers, de se connecter. C'était juste drôle, simple, un peu idiot et parfois source d'information.

Mais personne n'a demandé à être constamment connecté à tous les canaux possibles et existants. Ça nous est tombé dessus en même temps que les mises à jour agressives de l'iPhone, toutes les 5 minutes. Et si tout ça semble vraiment être un problème de privilégiés, quand il est prouvé qu'être à ce point connecté et virtuellement sociable cause de l'anxiété, de la dépression, des troubles de l'attention, de l'addiction, la question semble pour le moins pertinente. Sans parler de la propriété de nos publications. Qui possède nos informations personnelles ? Que se passe-t-il quand on quitte ce réseau ? Est-il même possible de le quitter ? (Si, après de longs efforts, vous y parvenez, il suffit d'un clic pour se réinscrire, et aucun de vos tweets ou photos n'auront disparus) Pour répondre à toutes ces questions, il n'y a qu'à lire les toutes, toutes petites conditions de chacune des applications que nous utilisons. Personnellement, je n'ai pas le temps. J'ai une photo à publier !

Je ne suis pas là pour affirmer que nous devrions tous quitter les réseaux sociaux et fonder une communauté sans technologie ou la connexion se fait par les sentiments - ceci dit, si ça vous branche, ça peut être intéressant. Mais, dans un monde capitaliste qui nous pompe tout ce que nous avons, il est peut-être bon de se demander quel est le but de tout ça. Connectivité : oui, information : oui. Mais n'oubliez pas qui est aux manettes de tout ça. Les actionnaires de toutes ces applications ont besoin de nous, plus que nous avons besoin d'eux. Nous devons toujours garder en tête notre consentement et celui des autres. Si vous n'aimez pas quelque chose, n'appuyez pas « like » ; si vous ne recevez pas une réponse à votre message dans la seconde, ne le prenez pas personnellement ; si vous vous inquiétez de perdre des followers à cause de cette image de kebab, publiez là quand même : de toute façon votre base de suiveurs va s'étioler quand ils feront eux aussi la purge de leurs réseaux sociaux.

Credits


Texte Tom Rasmussen
Images via Flickr

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