Anna Piaggi by Tim Walker

célébrer anna piaggi, c'est se souvenir que la mode doit s'amuser

Un nouveau documentaire revient sur la vie de la journaliste de mode Anna Piaggi, i-D en a profité pour rencontrer la réalisatrice Alina Marazzi pour parler de Piaggi - authentique, libre et visionnaire.

par Giorgia Baschirotto
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24 Octobre 2016, 3:45pm

Anna Piaggi by Tim Walker

265 paires de chaussures, 932 chapeaux, 300 robes, 31 écharpes en fourrure… Voilà ce sur quoi vous auriez pu tomber en vous aventurant dans la garde-robe d'Anna Piaggi. Une impressionnante collection de haute couture vintage. Un kaléidoscope des couleurs et des textures de ses marques préférées, qui s'accordaient toujours impeccablement avec ses mèches bleues et son rouge à lèvres éclatant.

Depuis le début de sa carrière prolifique dans les années 1970, la journaliste de mode iconique a été acclamée pour son sens parfait du style et son instauration des doubles pages dans le Vogue italien - un indispensable du langage contemporain de la mode. Mais derrière le maquillage et les brillants écrits se cache un personnage complexe, imperméable aux standards et aux tendances de la mode. Une femme qui, après avoir grandi dans une Italie post-guerre et catholique, est parvenue à profiter de sa sensibilité artistique naturelle et à promouvoir son indépendance et son identité de femme journaliste. C'est justement cette identité féminine complexe et multiple qui a attiré l'attention de la réalisatrice Alina Marazzi, celle qui s'est donnée comme mission fastidieuse de tirer le portrait de la journaliste en un documentaire, Anna Piaggi, une visionnaire de la mode, projeté pour la première fois au Festival du Film de Mode de Milan. 

Dans un rassemblement de photos, d'images d'archives et de graphiques, le film retrace la carrière de Piaggi, son amitié avec Karl Lagerfeld à la première rencontre avec son mari, Alfa, et son ascension dans la mode. Comme souvent, Alina s'attache à la vie privée de ses sujets et nous livre ici un aperçu inédit de la vie d'Anna Piaggi, illustrée en différents langages visuels, comme Anna l'aura fait avec ses tenues et ses articles. À travers la narration expérimentale de Marazzi, on peut clairement saisir l'importance de l'héritage de Piaggi, une femme qui a brisé les codes en ne suivant que son instinct, avec audace et dévouement. 

Anna Piaggi par Jean-Luce Huré, 1979

Pourquoi as-tu décidé de réaliser un documentaire sur Anna Piaggi ?
Je l'ai choisie elle parce que c'est une personnalité - et plus important, une femme - qui attise la curiosité des gens. J'ai eu la chance d'en apprendre sur tout son héritage, son énorme collection de vêtements et son univers intime. En partant de là, j'ai essayé de récolter le plus d'information sur elle pour comprendre qui se cachait derrière cette apparence très marquée, derrière ces tenues incroyables qui l'ont rendue célèbre dans le monde entier. Je me souviens avoir parfois aperçu Anna marcher dans les rues de Milan, et j'ai toujours eu envie d'en savoir plus sur elle. Ses looks m'ont toujours fascinée. Elle offrait un regard authentique sur la mode en tant que véritable expression artistique. Ce qui m'a marquée, c'est sa liberté d'esprit ; et pourtant elle choisissait ses vêtements de manière très attentionnée. L'industrie de la mode peut être assez coupe-gorge, mais Anna savait appréhender ce monde-là avec humour. Elle incarnait une légèreté, un sens du fun et de l'excitation, mais en même temps c'était une personne très profonde, pas du tout superficielle.

Avec tes films, tu arrives à montrer que la complexité des femmes est souvent leur plus grande force. Comment as-tu réussi à faire le portrait d'une personnalité aussi multiple ?
Il y a dans le film quelques restitutions graphiques et j'ai réuni beaucoup de photos prises par le mari d'Anna, Alfa Castaldi, et Bardo Fabiani, qui travaillait avec elle à Vogue. Il n'existe pas beaucoup de vidéos d'elle, mais on a réussi à en trouver quelques-unes. Dans un sens, le documentaire est une collection de souvenirs de ses proches. Il y a beaucoup d'archives, et je dois dire que ça a été très intéressant de fouiller son passé. C'est quelque chose que je fais avec tout le sujet dont je décide de faire le portrait à l'écran. 

Anna Piaggi by Tim Walker

Dans tes films - de For One More Hour With You à We Want Roses Too - les femmes sont toujours au centre. En retraçant la biographie d'Anna, qu'as-tu découvert de la femme derrière l'icône ?
C'était une femme qui vivait de son travail et, en plus d'être financièrement indépendante, elle était très ouverte d'esprit et vivait selon ses propres règles. Elle a commencé sa carrière dans les années 1950, donc elle est d'une génération antérieure aux protagonistes femmes de We Want Roses Too. À cette époque, l'atmosphère de Milan était assez sombre, les gens étaient mécontents et voulaient du changement. Le mari d'Anna et leur cercle intellectuel ont ressenti l'urgence de créer quelque chose de nouveau en fusionnant plusieurs disciplines. En tant que rédactrice et journaliste de la mode, et avec son invention, sa « Doppue Pagine », Anna est devenue la pionnière d'une nouvelle façon d'écrire sur la mode et de créer des messages visuels avec une efficacité encore jamais vue jusque là.

Anna était aussi une femme très cultivée, très au fait de l'art et de l'histoire des costumes. Tu peux trouver de nombreuses références artistiques dans ses tenues - elle portait ce qu'elle voulait, tant que ça représentait au mieux qui elle était. Elle a créé une esthétique unique qui cassait les standards de beauté de l'industrie. Son approche de l'amour et des relations était tout aussi non-conventionnelle. Pendant un moment, elle vivait avec son mari et Vernon Lambert, un vendeur de vêtements australien qu'elle avait rencontré à Londres. 

Anna Piaggi par Riccardo Slavik, 2010

La fusion de plusieurs langages visuels, la recherche et la place laissée à l'expérimentation sont des choses que tu as en commun avec Anna. Dans le cinéma comme dans la mode, en qui est-ce important pour toi de penser différemment et de s'attacher à créer quelque chose d'innovant ?
L'expérimentation permet au chaos de générer quelque chose de complètement neuf. Je trouve très intéressant qu'aujourd'hui les marques s'autorisent à expérimenter sur les matières, les nouvelles technologies, et même le concept du corps. Dans l'industrie du cinéma, ça peut être compliqué d'attirer les distributeurs si ton produit est un peu trop avant-gardiste. Mais heureusement, c'est de plus en plus facile aujourd'hui de se trouver un public, grâce à Internet. Je pense que c'est primordial de continuer à faire des films expérimentaux. Mon expérience personnelle m'a prouvé que leur qualité était durable. 

Anna Piaggi et Saint Laurent

Si Anna Piaggi avait à apprendre quelque chose aux jeunes qui veulent travailler dans la mode, ce serait quoi ?
Anna a toujours beaucoup soutenu les jeunes designers. Elle a encouragé ces marques qui sont ensuite devenues les plus grands noms du luxe italien, comme Versace et Moschino. Les jeunes qui travaillent dans la mode ont encore une très haute estime d'elle, parce qu'elle leur a appris à rester indépendants, curieux et respectueux du travail des autres. C'était ça, la plus grande force d'Anna : combiner la rigueur à un appétit insatiable de liberté. 

Linda Evangelista, Naomi Campbell, Anna Piaggi et Christy Turlington, 2000

Credits


Texte Giorgia Baschirotto

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