l'amérique du milieu racontée par la réalisatrice d'american honey

Ce road-movie primé à Cannes raconte l'histoire des misfits et des outsiders des territoires oubliés des Etats-Unis. Nous avons rencontré sa réalisatrice, Andrea Arnold, pour en savoir plus sur son brillant casting sauvage.

par Matthew Whitehouse
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01 Février 2017, 9:20am

La réalisatrice Andrea Arnold (Fishtank, Redroad) revient avec son premier film tourné sur le territoire américain, American Honey, un road movie bien ficelé et tourné vers la jeunesse : une adolescente quitte sa famille pour rejoindre une petite troupe de misfits qui vend des magazines en porte-à-porte à travers le continent. Déjouant les codes du teen-movie, le film auréolé du Prix du Jury à Cannes parvient à mettre en lumière une réalité sociale plus sombre et complexe qu'il n'y paraît. Sasha Lane (dernière cover-girl i-D, égérie Louis Vuitton et brillante actrice en devenir), castée à l'improviste, y tient le rôle titre - Shia LaBouef, le second. Alors que le film sort la semaine prochaine en salles, i-D a rencontré sa réalisatrice pour parler de l'Amérique des laissés pour compte et de ceux qui l'incarnent. 

À quel point était-il important de donner un véritable caractère aux membres du groupe ?
C'était très important pour moi. Je les aime vraiment beaucoup. Les uns autant que les autres. Et même si le script avait été principalement écrit pour Star et Jake, lorsque j'ai eu la chance d'avoir ces personnes dans mon film, je ne pouvais pas les oublier. Je voulais tous les voir. Je voulais qu'ils soient tous vus.

Il y a une vraie atmosphère lorsqu'ils voyagent dans le van… Comment est-ce que tu crées ce genre d'atmosphère ?
Il faut simplement les laisser tranquille ! Il y avait beaucoup de scènes prévues dans le scénario, principalement entre Star et Jake, mais nous avons fait un véritable road trip. On a commencé à Oklahoma, pour aller vers le Dakota du Nord puis le Dakota du Sud. Je pense que nous avons fait plus de 15000 kilomètres. Et lorsque l'on voyageait, on était tous ensemble. Les membres de l'équipe de tournage, les acteurs, tout le monde. Ils s'amusaient dans les bus et on les filmait. Parfois je leur donnais des petits bouts de scénario à faire, des vraies scènes. Mais ces scènes que j'avais écrites n'ont pas vraiment survécu dans ce genre d'environnement. La moitié des scènes sont improvisées.

Est-ce qu'ils se sont tout de suite bien entendus ?
Oui très rapidement. Ils venaient de tout le pays. Certains n'avaient jamais pris l'avion avant. Nous sommes tous arrivés dans ce grand hôtel. C'était quelque chose de très excitant pour tout le monde. Donc ça a été immédiat parce qu'on partageait cette aventure tous ensemble. On faisait quelque chose ensemble, on vivait ensemble et tous ce que cela implique. Les hauts, les bas, le partage, l'attention les uns pour les autres. Tout. C'est une expérience qui créer des liens. Et dès le premier jour. Je me souviens d'eux lorsqu'ils sont arrivés et qu'ils ont tout de suite traîné devant l'hôtel. Ils sortaient ensemble s'acheter à manger ou des cigarettes à la station service. Immédiatement.

Les liens affectifs développés dans le film sont souvent liés à la musique… Y'avait-il une ou plusieurs chansons que tu voulais depuis le début ?
C'était un genre de mix en fait. Mon premier choix était The Ravonettes. Recharge & Revolt. J'adore cette chanson. Et Rihanna. J'aime beaucoup Rihanna, We Found Love est une chanson très contemporaine. Puis quelques chansons de trap… comme Bounce It de Juicy J. C'était mon choix et c'est devenu la chanson de Shia. Choices (Yup) de E-40 qui venait d'un membre de l'équipe. C'est devenu l'hymne du road trip. À chaque fois qu'on faisait une fête, c'était sur cette chanson qu'on dansait. Tout le monde connaissait les paroles. La chanson de Raury (God's Whisper) me suivait partout. Je réécrivais le script au fur et à mesure. Le rôle de Star avait été écrit pour une autre actrice qui s'est retirée du projet trois semaines avant le début, donc je le réécrivais pour Sasha, qui était un peu différente. Shia a joué un peu différemment aussi, donc je devais réécrire pour lui aussi. J'ai été absorbé par tout ça à la fin. Nous étions à Pine Ridge, une réserve dans le Dakota du Sud, et je devais écrire la dernière scène. Je me suis éclipsée et je suis restée seule dans un petit hôtel, j'avais la chanson de Raury dans la tête. C'était la fin du tournage donc ça a été une chanson importante. Les paroles étaient importantes aussi. (Je ne vivrais pas toute ma vie à genou.) « I won't live a life on my knees. »

Sur les 15 acteurs jouant les membres de l'équipe, 11 débutaient … Recherchais-tu quelque chose de particulier chez eux ?
On a essayé de trouver une place pour chacun d'entre eux. J'ai fait beaucoup de road trip avant ce film parce que je voulais en savoir plus sur les Etats-Unis, je voulais voir les endroits où ils iraient et de là où ils venaient. Donc j'ai conduit dans beaucoup d'endroits différents, sur une période d'environ deux ans. Une fois j'étais à Austin, au Texas, et je suis suis allé dans un centre pour sans-abri, juste pour voir si je pouvais trouver quelqu'un qui pourrait jouer dans le film. J'ai parlé à une personne qui travaillait là-bas et qui m'a dit que beaucoup de ces jeunes étaient vus comme des « déchets » dans le pays. Ça m'a beaucoup touché. J'ai voulu démontrer qu'ils n'étaient pas des déchets. Lorsque nous auditionnions, certains des endroits où j'allais étaient frappés par la pauvreté, par la drogue. Certains jeunes ados étaient totalement accros. Ou simplement perdus. J'ai toujours essayé de choisir des jeunes pour lesquels il y avait encore un espoir. Des jeunes qui n'avaient pas perdu leur potentiel. Parce que tous les êtres humains ont un fort potentiel. Et parfois si on mène une vie trop dure, ce potentiel s'épuise. Mais tous les acteurs du film avaient encore cette lueur d'espoir en eux. 

Quelles étaient les différences principales entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni dans cette représentation de la pauvreté ?
Et bien, l'accès à la santé n'est pas le même déjà. Le système de santé du Royaume-Uni est exceptionnel et j'ai remarqué cela dans les endroits les plus pauvres, l'accès à la santé est extrêmement difficile. Nous sommes plusieurs fois allés chez le dentiste avec certaines personnes ayant participé au film car ils avaient des rages de dents mais ils ne pouvaient pas se permettre de payer. Je ne me souviens pas du nombre de dents arrachées mais il y en a eu quelques-unes. Ce genre de choses m'a surpris. Les problèmes de drogue aussi, dans les zones les plus pauvres. Dans une toute petite ville - vraiment toute petite avec simplement un restaurant, une boutique de pompes funèbres, un bazar - il y avait deux pharmacies. Et dans celle où je suis allé, il y avait 6 ou 7 pharmaciens en train de secouer des pilules à l'arrière, je leur ai demandé ce qu'ils faisaient et ils m'ont dit que c'était des antidépresseurs pour les jeunes et des antidouleurs pour les personnes âgées. Ces villes possédaient des industries avant. Il n'y a plus d'industrie aujourd'hui. Les gens ont besoin de travail. Les gens ont besoin d'un travail utile. Si l'industrie s'en va, qu'arrive-t-il à ces petits villages ? Un grand nombre de jeunes m'ont expliqué que les seuls jobs qu'ils pouvaient trouver c'était dans des fast-foods. Ces jobs qui étaient auparavant dans les usines, dans les mines ou quoi que ce soit, on ne les voit plus aujourd'hui.

Avais-tu une quelconque inquiétude du fait d'être une réalisatrice britannique critiquant le concept très américain du capitalisme ?
Et bien, je vis moi aussi dans un pays capitaliste. Je vis dans une société capitaliste occidentale. Donc ça m'a paru tout à fait normal. Je lisais un livre très intéressant de Erich Fromm qui s'intitule The Art Of Loving, il y expliquait que le capitalisme était incompatible avec l'amour car dans l'amour on donne alors que dans le capitalisme on prend.

Et les personnages semblent tous avoir un énorme potentiel amoureux aussi… Il n'y a pas de rôle complètement mauvais ou complètement bon.
Parce que personne n'est complètement mauvais ou bon. Aucun être humain. C'est ce que je pense des gens. Même ceux qui font les pires immondices, ils n'ont probablement pas vraiment le choix. Il y a toujours une part d'humanité.

Sasha est vraiment arrivée tardivement dans le projet… Qu'est-ce qui a déclenché ton envie de travailler avec elle ?
C'est toujours très compliqué de mettre des mots sur ce sentiment. Les gens me demandent et j'ai beaucoup de mal à répondre. Elle s'est démarquée des autres. Visuellement déjà. Mais pas seulement. De par son esprit aussi. Elle avait du cœur. Je ne peux pas le décrire. Elle avait beaucoup d'assurance. Je suis allée dans sa chambre d'hôtel une nuit et nous avons fait ces improvisations dans le couloir avec ses amis. Elle était super. Elle se protégeait mais elle rivalisait d'enthousiasme. Je me souviens que nous étions dans le parking d'un Walmart quand je l'ai présentée à Rae Rae qui joue Chanti dans le film, la jeune fille au chien. Elle vient du Panama et elle était déjà sur le film donc je lui ai présentée. Rae Rae adore twerker. Durant le spring break elle twerkait sur sa voiture dans le parking du Walmart et j'ai dit à Sasha, "Vas-y, va la rejoindre". Sasha a sauté sur le toit de la voiture et a commencé à danser avec Rae Rae. Je me suis dit : « Okay, c'est bon je l'ai. » 

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Credits


Texte : Matthew Whitehouse

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