tout le monde a des problèmes, personne n'en fait du rap comme triplego

Le duo de Montreuil donne un concert ce week-end à Paris, de quoi nous faire patienter avant la sortie imminente de leur nouveau projet, Machakil - les problèmes en arabe. On est allés leur toucher deux mots.

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mars 16 2018, 12:22pm

Depuis un petit bout de temps, à la rencontre d’artistes de Montreuil, on se sent obligés de leur demander ce qui fait, selon eux, de leur ville un terreau si fertile à la créativité. Ce qui explique, si on prend le rap, des personnalités et des œuvres musicales aussi belles et différentes que l’expérimentation d’un Ichon, la bulle dimensionnelle de Big Budha Cheez et le spleen imparable – et incomparable – de TripleGo. Pour Sanguee, moitié du duo Triplego, justement, tout s’explique par le fait que « Montreuil est une ville artistique. Tu as des graffeurs, des peintres, des sculpteurs. Tu peux croiser des mecs en monocycles, c’est un délire. C’est un mini-pays, on peut parler entre nous sans que tu comprennes si t’es pas dedans. On n’écoute pas les mêmes musiques, on n’a pas les mêmes allures mais on a une mentale commune, une même énergie. On se suffit à nous-mêmes. C’est particulier, il faut venir pour comprendre. »

Et quelle meilleure entrée que la musique pour comprendre. Amis d’école de longue date, MoMo Spazz (à la prod) et Sanguee (aux rimes) forment peut-être avec TripleGo l’une des facettes de Montreuil. Entonnant leur réalité à eux, ils dévoilent le réel d’une ville dont la créativité ne suffit pas toujours à rayer les problèmes. « Dans cette ville, à la même heure il y a deux ambiances méga différentes selon le coin où tu te trouves. Nous, on est dans la partie cité, la partie isolée. Il n’y a pas de bus. On est à cheval entre la vie de rue et le monde artistique. » L’entre-deux et la nuance, on le retrouve dans leur musique, forcément duale quand l’un produit des instrus vaporeuses teintées d'Orient et l’autre y pose un quotidien cru qui ne se prive pas d’images poétiques. Un pied sur le sol et l’autre dans les airs. « C’est notre moyen à nous de partir le temps d’un instant, assure Momo. De ne pas êtres nous-mêmes, d’être ailleurs le temps de 3, 4, 5 ou 10 minutes. De parcourir le monde. »

Rapidement, trop rapidement, on a posé le groupe comme des cousins éloignés de PNL, de représentants d’un spleen qu’ils assument. « Quand on fait de la musique, on n’envoie jamais toutes les facettes de soi, explique Sanguee. On développe un truc en particulier. Nous, on a toujours été inspirés par les galères de la vie, les peines. Je n’arrive pas à écrire quand je me sens trop bien. Je n’arrive pas à extérioriser le bonheur. Après on tend davantage vers la profondeur que le spleen. » Une profondeur qui devient impossible à leur nier, confirmée à coups de nappes mystiques et éthérées à chaque sortie, depuis Eau Calme en 2013, Putana en 2014, Eau Max en 2016 et 2020 l’année dernière. Une cohérence qui ne se passe pas de surprise et d’évoluer, de se trouver de plus en plus précisément. « On ne peut pas faire deux fois le même projet. C’est pas notre optique de trouver une recette et de la balancer. On veut tout le temps aller plus loin, évoluer et pousser le truc. »

La prochaine étape, c’est donc Machakil (les problèmes, en arabe) attendu avec impatience et qui devrait arriver « #bientôt ». « Ce projet, ce qu’il a de différent avec 2020, c’est qu’il est beaucoup plus personnel. Plus qu’avant, où il y avait une pudeur, qui a sauté, » assure Sanguee. On peut s’attendre au même vent mélancolique, et espérer toujours la même efficacité qui se joue dans le fait que les deux artistes ne s’encombrent jamais de calculs. « C’est une des règles qu’on s’est fixée, rappelle Sanguee. Si demain on a envie de faire un truc hyper happy et que c’est sincère, on le fera. Mais là c’est le monde actuel qui veut ça. On raconte notre vie. C’est de l’instinct. » « Il n’y a pas que la déprime, ajoute Momo, mais c’est souvent sombre. Parfois, il y a quand même des petits couchers de soleil magnifiques qui te font dire ‘la vie est belle, quand même’. »

Ce qui est en tout cas beau dans la musique de TripleGo, au-delà de leur douceur crue, de leur dureté cotonneuse, c’est aussi l’ouverture musicale qui sous-tend à leur créativité. L’ouverture que Momo, « fan d’électro, de Daft Punk, de la french touch », a inspiré à son pote d’abord à fond de rap français, qui a logiquement fini par se dire « que ça pourrait être sympa de rapper sur de l’électro. C’est ça le déclencheur. À partir de là on a voulu créer notre sauce. » La logique de leur association ressurgit quand Sanguee évoque ses premiers pas, ses premières rimes affinées en ateliers d’écriture avec les grands du quartier. « Ma première phase c’était un truc genre ‘je débarque et je bastonne’, un truc d’enfant ! C’était comme maintenant, mais en nul ! » Et Momo de rajouter, résumant la saveur TripleGo : « C’était brut. C’était pas encore assaisonné. C’était fade. Après, on a appris à cueillir les épices. » Les épices les plus rares de leur coin, parce que le motto de base, c’est quand même de « créer une sauce, aller là où les autres ne sont pas allés. C’est notre démarche depuis qu’on est petits. »

Et le timing est parfait, à l’heure ou le rap prend toute l’ampleur qu'il mérite, à l’heure où l’auditeur affine son oreille et clique ailleurs que sur les cases que la télé accorde au rap, à l’heure où la concurrence du milieu fait pousser les exigences de tous, l’originalité de TripleGo est une force rare. « Avant, t’étais underground tu mourrais dans ta cave. Ce succès aujourd’hui, ça crée des opportunités qu’il n’y avait pas avant. Tu peux plus négliger le rap. C’est le rock & roll des années 60, la musique populaire. Plus ça s’étend, plus le noyau grossit et ça crée une sorte de mini-société, » se réjouit Momo.

Et on peut clairement se réjouir que, au sein de cette mini-société, les problèmes soient déclamés par la poésie douce-amer de TripleGo. On voit difficilement qui le ferait mieux, qui ferait passer la pillule avec plus d’aisance, et en plus on ne désespère pas d’un chant de joie du groupe dans les mois à venir. « Si cette année, on a une finale de la Coupe du Monde entre le Maroc et l’Egypte, on sort un album le jour même ! Un album de fête, de partage, fini la déprime, s’amuse Momo, concluant comme on ne saurait mieux le faire : mais en vrai les problèmes, t’en aura tout le temps. Faut savoir les gérer, être combatif. Tant que t’es en vie, en bonne santé, ça va. » Longue vie.

TripleGo est en concert ce samedi 17 mars dans le cadre d'une soirée Bon Esprit au 142 rue Montmartre, avec Jimothy Lacoste, Lewis OfMan, Johan Papaconstantino et Adress Hymen.