yo! mtv raps : l'émission qui a télévisé la révolution hip-hop

Le 6 août 1988, MTV lançait Yo! MTV Raps, une émission qui allait accompagner pendant sept ans la montée en puissance du hip-hop. Sa recette ? Des interviews exclusives, des gags foireux, des reportages et tout un tas de freestyles mémorables.

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juil. 12 2018, 10:00am

De Yo! MTV Raps, les gens se souviennent généralement des sketchs plus ou moins débiles d’Ed Lover et Doctor Dré, des reportages de Fab 5 Freddy, célèbre graffeur new-yorkais, des différentes excursions au cœur du spring break américain, de quelques pas de danse mémorables ou de tenues vestimentaires un peu moins recommandables aujourd’hui. Et Yo! MTV Raps, ça a effectivement été tout ça, pendant sept ans, du 6 août 1988 au 17 août 1995, dans ce qui constituait, plus qu’un vulgaire rendez-vous télévisuel, les bases d’une culture nouvelle, impossible à enrayer. Ce que l’on rappelle peu, en effet, c’est à quel point ce programme a été bien plus qu’un simple lieu de promotion pour les rappeurs et les labels : Yo! MTV Raps, c’était non seulement l’un des seuls relais médiatiques spécifiquement hip-hop au croisement des années 1980 et 1990 (les autres étant la radio californienne K-Day et, dans une moindre mesure, l'émission Rap City), mais aussi le reflet de l’évolution du rap, de ses coups d’éclats comme de ses différents coups durs ou de ses tournants historiques.

Parmi tous ces moments à surligner au stabilo jaune dans les livres consacrés à la grande épopée du hip-hop, il y a notamment ces deux-là : Ice Cube qui annonce en direct depuis les rues de L.A. son retrait de N.W.A. (dans la foulée, le crew de Compton exigera un droit de réponse…) et 2Pac qui, vexé de s'être fait virer du tournage du film Menace II Society des frères Hughes, se vante en direct d'avoir frappé l'un des deux jumeaux réalisateurs, Allen : « Ces mecs m’ont viré d’une manière hyper lâche, comme des balances. Je suis allé les trouver dans la rue et je leur ai botté le cul ! J’ai été une menace pour les frères Hughes et ce n’est pas fini ! J’ai lu ce que vous avez dit ! Je vais vous niquer ! Je vais vous coincer et vous goûterez à mes poings ».

La révolution sera télévisée

Yo! MTV Raps pourrait se résumer à ces deux évènements que ce ne serait déjà pas si mal. Mais l’émission en compte des dizaines d’autres, au point de s’imposer comme un lieu de passage inévitable pour les rappeurs. Dans le documentaire Yo! MTV Raps, PMD du collectif EPMD confirme : « La plupart des directeurs de labels savaient que si tu voulais que ton album soit numéro un des ventes ou qu’il devienne disque de platine ou d’or, Yo! MTV Raps était LE show où il fallait passer. » Ce qui n’était pourtant pas gagné : on est alors au début des années 1980, et MTV a encore un gros problème avec le rap naissant. Avec tout ce qui touche de près ou de loin la Great Black Music, pour être honnête.

Créée en 1981, la chaîne américaine attend trois ans avant de diffuser son premier clip de hip-hop (Rock Box de Run DMC) et accorde très clairement plus d’intérêt aux productions de Duran Duran ou de Genesis qu’à celles de Prince, de Lionel Richie ou de Michael Jackson. « MTV est le produit de cette ségrégation raciale, explique Dan Charnas, l’auteur de The Big Payback : The History of the Business of Hip-Hop, dans le documentaire Yo! MTV Raps. Si vous regardez les premières années de MTV, ils ne prêtent presque aucune attention aux artistes blacks… » Un grand merci donc à Ted Demme et Peter Dougherty, producteurs de l’émission, d’avoir lancé et développé un tel programme à une époque où les rappeurs avaient très peu l’occasion de défendre leurs projets à une heure de grande écoute.

Des reportages, des lives et Mel Gibson en kilt

Dans un article pour Vulture, le journaliste Jesse Serwer dresse le même genre de bilan : « Pour les générations d'enfants qui ont découvert le rap quelque part entre « Just a Friend » de Biz Markie et « Shook Ones » de Mobb Deep, Andre "Doctor Dré" Brown et Ed Roberts, a.k.a Ed Lover, ont servi de passerelles vers une culture hip-hop authentique. » Vrai : tandis que Fab 5 Freddy refuse d’animer son émission depuis les studios new-yorkais de MTV, préférant à cela aller à la rencontre des différents rappeurs chaque week-end (Big Daddy Kane, LL Cool, N.W.A., etc.), parfois même à Londres (London Posse) ou à Paris (MC Solaar), les deux présentateurs font le show quotidiennement au sein de Yo! MTV Raps Today. À cette époque, Doctor Dré et Ed Lover sont déjà des figures bien connues du hip-hop new-yorkais : le premier a produit quelques sons pour Run-DMC et les Beastie Boys ; le second est un rappeur signé un temps chez Def Jam et pose en featuring avec le 2 Live Crew sur « You Dropped a Bomb On Me ».

En les réunissant à l’antenne, MTV leur offre toutefois l’occasion d’aller encore plus loin dans leur démarche. La rémunération est faible (Ed Lover conserve même son job d’agent de sécurité jusqu’au début des années 1990), mais, entre deux gags foireux (parodies douteuses, concours de bouffe, etc.), les deux compères invitent chaque soir de la semaine différents artistes à se produire sur le plateau de l’émission. Et tous s’y empressent : il y a d’abord eu le pilote avec DJ Jazzy Jeff & The Fresh Prince et Run-DMC, en direct depuis un disquaire, puis 2Pac, Public Enemy, Ice Cube, Biggie, Mary J. Blige ou encore le Wu-Tang, tandis que les stars hollywoodiennes viennent parfois effectuer un caméo (Bill Cosby, Carole King, Mike Tyson ou un Mel Gibson en kilt…), que des clips sont diffusés en exclusivité ( Keep Ya Head Up de 2Pac) et que de futurs grands suivent le show religieusement. À l’image de Questlove du groupe The Roots qui parle de Yo! MTV Raps comme du « remède parfait pour s'amuser après les cours. »

À lire les différentes interviews données ça et là par Ed Lover, Doctor Dré ou Fab 5 Freddy, Yo! MTV Raps semble de toute façon n'avoir été qu’une grande et longue cour de récréation pour les amateurs de hip-hop. Là encore, deux épisodes illustrent cette ambition mieux qu'aucuns autres. Le premier se déroule en 1992 : l'équipe se rend alors à Daytona pour couvrir le Spring Break et donner un concert devant plus de 50 000 jeunes tout euphoriques à l’idée de consommer des dizaines de litres d'alcool face aux performances de Biz Markie, A Tribe Called Quest ou Leaders Of The New School.

Le second est daté au 17 août 1995. C’est la dernière de Yo! MTV Raps, les audiences ont clairement chuté depuis quelques mois – à vrai dire, MTV ne programme plus Yo! MTV Raps qu'une fois par semaine depuis 1993, pendant deux heures, le vendredi après minuit – mais les producteurs ont décidé de marquer le coup avec un freestyle de neuf minutes de Rakim, KRS-One, Erick Sermon, Method Man ou encore Redman !

Un peu comme s’il s’agissait de s’offrir un dernier baroud d’honneur avant de faire ses adieux aux téléspectateurs (Yo! MTV Raps retrouvera l’antenne de 1996 à 1999, mais sans les présentateurs vedettes et sans émission quotidienne), un peu comme s’il s’agissait pour les rappeurs de se réunir une dernière fois sur un plateau qui a accompagné les grandes évolutions du hip-hop jusqu’au mi-temps des années 1990, un peu comme s’il fallait dire dignement au revoir à cette génération (de MC’s, de producteurs, de spectateurs, d’animateurs) qui, selon Dan Charnas dans le documentaire éponyme, finira par élire quelques années plus tard le « premier président noir américain ».