peut-on travailler dans la mode et rester sain d'esprit ?

On a demandé à trois designers si le rythme effréné des saisons de la mode ne se révélait pas nocif à leur bien-être, et si ralentir un bon coup était le seul antidote.

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oct. 9 2017, 11:32am

Image via Instagram

Ça y est, on arrive au bout. Le cycle effréné des semaines de la mode de Milan, Paris, New York et Londres arrive à son terme, et on entend comme un souffle de soulagement. Parce que dans son sillon, la période laisse une masse épuisée de créateurs, mannequins, agents, clients, RP, journalistes, photographes, équipes de production, influenceurs, agents de sécurité, chauffeurs ; bref, tous ceux qui font tourner et avancer l'industrie, un like Instagram après l'autre.

La mode a changé. Alimenté par les réseaux sociaux, le désir du consommateur n'arrête plus de gonfler et de pousser les créateurs à vendre, tout vendre, tout de suite ; d'arracher les vêtements des corps qui foulent les podiums pour les jeter dans les mains impatientes d'un public en quête (éternelle) de tout ce qui pourrait s'apparenter au bonheur.

Sur le rythme quelque peu cadencé de la la mode, la Directrice de London College of Fashion Frances Corner explique : « Ça fait déjà longtemps que la mode est en pleine mutation. On demande de plus en plus aux designers d'adopter une approche et une philosophie limitée à une année. Pourtant, je pense que l'essence même de la mode est de creuser bien au-delà du saisonnier. Mais tout le monde travaille sur des collections de plus en plus courtes. Si vous ne les achetez pas dans le mois, elles disparaissent. Tout va beaucoup trop vite, la mode est alimentée par l'attente des consommateurs abreuvés aux réseaux sociaux et habitués aux visuels. Les gens veulent acheter les vêtements à la seconde où ils les voient. »

Et cette pression d'une industrie sans cesse en mouvement retombe toujours sur le bureau des créateurs, qu'ils débutent leur carrière ou qu'ils soient déjà renommés et parvenus jusque-là à imposer leur rythme et leur calendrier. Se caler sur la multiplication des demandes des acheteurs et des consommateurs demande énormément d'argent, de temps et d'énergie. Plus que les designers eux-mêmes, ce sont tous les habitants des labels qui sont forcés de devenir créatifs et visionnaires, de se muer en magnats du business, en experts financiers, en figures publiques, en personnalités immanquables des réseaux sociaux, en managers et bien d'autres choses. Alors les heures de travail s'étirent à n'en plus finir et le pouvoir des réseaux sociaux rend la déconnexion impossible. Ajoutez à cela le poids des responsabilités et la menace d'un burn-out devient malheureusement bien réelle.

Lentement mais sûrement, les designers commencent à confronter ces pressions imposées par l'industrie. La saison dernière, dans la collection de Liam Hodges s'affichait un t-shirt à l'imprimé évocateur : une photo de sa mâchoire pour le moins reconnaissable couronnée par un slogan, « IM OK », suggérant que le designer allait finalement tout sauf bien. L'an dernier, Claire Barrow annonçait qu'elle ne présenterait plus de collections saisonnières. La question se pose alors : la mode doit-elle ralentir pour préserver la santé mentale de ses designers ?

On a demandé à trois designers leur avis sur la question et leur conseil pour atteindre le succès tout en gardant un esprit sain au milieu d'une industrie épuisante à ce point.

Entoure-toi de personnes qui t'aiment
Le designer londonien A Sai Ta a un jour lâché ses prestigieuses études à Central St. Martins à la demande de Kanye West, troquant en quelques secondes sa ville natale, son entourage familial et amoureux contre une vie à l'hôtel et un job avec Yeezy. La saison dernière, A Sai est revenu chez lui pour monter son propre label, ASAI, avec l'aide de Fashion East. Aujourd'hui, il est donc à la tête d'une marque qui s'est construite sur une certaine incertitude et un désir ardent de changement. Le jeune designer a dû apprendre à garder la tête froide, et sur les épaules. « C'est à la fois génial est très dur, raconte-t-il de sa seconde saison avec Fashion East. Cette marque m'offre une vitrine, une plateforme ou mes idées peuvent se matérialiser. Je fais ce que j'aime le plus au monde, c'est déjà incroyable d'avoir cette chance. J'ai appris à être plus confiant dans les décisions que je prends, et à être multi-tâches ! »

Pour A Sai, travailler au rythme des saisons a ses avantages. « Ça me permet de repartir à zéro, de garder une vision fraîche ; d'explorer, d'étendre et d'approfondir mon langage visuel. Puis ça me fixe une deadline pour créer, pour résoudre mes problèmes. C'est tout un processus d'apprentissage : ça me force à croire en mon instinct, à faire confiance à mes choix. J'appréhende chaque collection comme si c'était la dernière, et je me donne à fond. Je n'ai rien à perdre. »

Le designer admet quand même être constamment sous pression, douter de lui-même et avoir souvent peur « de décevoir les autres, mon équipe ». Mais il parvient à combattre ses hésitations et doutes avec humour. « J'essaye de maintenir un équilibre, et je pense que j'y arrive pas mal jusque-là. J'arrive à être productif et à m'amuser en même temps ! J'adore me perdre totalement dans le processus créatif. Je sais que c'est un sacrifice nécessaire pour pousser mon travail toujours plus loin. » Plus important encore, A Sai est entouré de personne qu'il aime et qui l'aime. « J'ai un partenaire très solidaire, qui me soutient énormément, et une famille et des amis qui sont heureux de me voir heureux ! »

« La mode est un travail d'équipe, c'est très important de le comprendre, ajoute Frances Corner. On fait beaucoup de collaborations à la LCF, et on encourage les étudiants à penser les collections comme des créations holistiques. »

Concentre-toi sur ce que tu fais le mieux
Monter et faire vivre un label demande des connaissances commerciales dignes d'un manager de projet expérimenté. Mais tout le monde n'est pas né pour mener une équipe, c'est normal et ce n'est pas grave. L'an dernier, l'artiste et designer Claire Barrow arrêtait de diffuser sa mode de manière saisonnière. « J'avais besoin d'arrêter de donner des instructions aux gens qui m'entouraient, tous les jours, et de commencer à faire les choses moi-même, explique-t-elle. Je suis quelqu'un de très insulaire, j'ai besoin de passer du temps seule pour regrouper mes idées, mais j'avais des tonnes de gens autour de moi, à qui je devais expliquer quoi faire. C'était super, dans un sens, de voir tous ces gens superbes prêts à s'immerger dans ce que je fais, mais c'était aussi trop de pression quotidienne pour moi. »

Aujourd'hui, la création de Claire a changé, elle s'est éloignée du calendrier officiel pour se mettre au service d'une nouvelle temporalité, bien à elle. « Mon but, c'est de créer de belles choses, pas de me débattre saison à saison pour rendre ma copie. Maintenant, j'ai le temps de faire de la sculpture, des bijoux, de la peinture et des vêtements. Ce sont mes envies qui dictent ce que je fais ; ce n'est plus l'emploi du temps qui dicte mes envies. »

Et ça marche : en août, Clair ouvrait un pop-up store dans la boutique culte de Los Angeles, H Lorenzo, et la semaine dernière, elle lançait une collection capsule pour Matches. À côté de ça, elle prépare une exposition solo pour le mois de novembre, et a continué de faire « discrètement de la joaillerie, » dont les résultats se vendent sur internet tous les mois. « Du coup j'ai plein de choses à faire, mais je me sens beaucoup plus en contrôle qu'avant, assure-t-elle. Et puis je pense que ça m'a changé. Je suis beaucoup plus à l'aise qu'avant avec mon esthétique et je peux explorer de nouvelles manières de l'utiliser. »

Claire souligne aussi que la mode telle qu'on la conçoit traditionnellement n'est pas un métier pour tout le monde. « C'est différent pour tout le monde : ça dépend de ton objectif. Le calendrier fonctionne si c'est le nombre de ventes qui t'intéresse, si tu veux vendre le plus d'unités possible en une année ou si tu travailles dans une grande maison de la mode, qui doit se soumettre à ce rythme… Mais c'est beaucoup de pression, mentale et physique. »

Sois ton propre patron
Claire Yurika Davies a lancé son label latex Hanger juste un an après avoir été diplômée. Après un petit moment « chill, passé à bosser en freelance et dans des bars, » Claire s'est un peu trop débattue pour se faire embaucher dans la mode, « donc j'ai décidé de monter ma propre marque pour éviter de passer là. »

Forte d'un cursus au sein de l'East London Small Business Centre et d'un financement, Claire a pu lancer Hanger, qui depuis est passé d'une chimère à une marque référencée sur ASOS. Hanger peut bien gagner de plus en plus de succès commercial, paradoxalement, Claire indique que son inspiration principale pour sa dernière collection est le ralentissement. « Ça fait des années que je m'interroge sur cette idée, de ralentir ! s'amuse-t-elle. Quand tu montes ton propre label, ta routine devient frénétique. Tu te marches presque dessus en essayant de faire 1000 trucs à la fois : apprendre de nouvelles choses, conserver et explorer celles qui marchent et essayer de suivre sur tout l'aspect technique relatif à la gestion d'une marque. Honnêtement, c'est épuisant. Un moment l'an dernier, j'ai eu comme une épiphanie. J'ai compris que je pouvais me créer mon propre calendrier de travail. Je n'avais pas à me conformer aux structures traditionnelles, à ces deux saisons par an, parce que j'étais mon propre boss et que personne ne me dit quoi faire ! Pendant tout ce temps, je m'étais soumise à ce que je pensais être la seule structure possible pour une marque de mode. Ce qui est entièrement faux. C'est juste ce que je projetais. Quand tu te débarrasses de ce poids, de ce rythme intenable, tu en ressors incroyablement libre, et beaucoup plus heureux ! »

Ne fuis pas la contemplation
Ralentir est une option de plus en plus acceptée. Frances Corner observe que la nouvelle génération de designers rejette de plus en plus le rythme traditionnel de la mode. « La plupart de nos étudiants s'intéressent d'abord à l'approche artisane de la discipline, à une mode lente. Il existe d'autres manières de créer de la mode, notamment grâce aux nouvelles technologies qui nous autorisent le ralentissement. C'est très gratifiant d'être étudiant en mode aujourd'hui, dans cette période aussi riche que complexe. »

Une idée qui s'applique à la mode comme au quotidien et à la vie en général. Qui circule. « Tous les gens que je connais évoluent et travaillent dans ce cycle infini d'urgence constante, admet Claire Davies . Je pense que c'est aussi inhérent à la vie londonienne et aux grandes villes en général, peu importe l'industrie dans laquelle tu travailles. Je veux créer un système qui remette ce cycle en question, qui se tourne vers la lenteur, l'artisanat et la contemplation plutôt que de promouvoir une nouveauté incroyablement fugace. »

Comme beaucoup d'autres, Claire considère le ralentissement de la création comme l'antidote au climat anxiogène qui semble ratisser une bonne partie du monde occidental. « Je sais que certaines personnes aiment vivre à 100 à l'heure et sont efficaces à haute fréquence, mais la plupart d'entre nous sont littéralement soumis à ce rythme, » continue-t-elle, notant l'impressionnante augmentation des cas d'états anxieux ou dépressifs. Selon Mind, 1 personne sur 4 au Royaume-Uni doit faire face à des problèmes de santé mentale chaque année, et 1 personne sur 6 déclare avoir eu à gérer un souci de santé mentale (d'anxiété ou de dépression) toutes les semaines. « Je sais que c'est très dur de changer complètement sa vie et son rythme de travail pour se donner plus de temps et baisser un peu la pression, mais c'est une forme d'éthique que les gens devraient encourager et mettre en avant, » finit Claire.

À la fin de la journée, trouve un moyen de te déconnecter
Frances Corner souscrit : « C'est très dur. C'est important de trouver des moyens de se déconnecter du travail et de comprendre ce que l'on veut, ce que l'on cherche et que l'on attend de la vie. » Elle donne comme exemple le yoga ou les longues lectures comme moyens de relaxation. « J'adore lire des articles de 5000 mots, ça fait contrepoids au fil Twitter. »

De son côté Claire Barrow écoute « des vidéos d'hypnose du sommeil sur YouTube, presque tous les jours pour m'endormir ou faire une petite sieste. Grâce à ces vidéos, tu peux entrer dans un état de rêverie lucide, ce qui est génial pour aller piocher de l'inspiration et des idées la tête la première dans ton subconscient. Ma préférée est Jody Whitley. Allez taper son nom, et elle viendra à vous ! »

Pour A Sai, se déconnecter c'est tout simplement « jouer avec mon chat et voir mes neveux ». De son côté, Claire a une une tonne de conseils à dispenser aux aspirants designers : « J'ai quelques règles très simples qui me permettent de garder mon niveau de stress très bas. D'abord, je m'assure de ne jamais ramener de boulot à la maison. Quand tu es à la tête d'une entreprise, ton travail c'est ta vie, et si tu l'autorises à entrer dans ton intimité, ça devient épuisant ! Et puis, quand je sais que je ne vais pas être efficace au boulot, je l'accepte et je m'autorise à prendre du temps pour faire autre chose. Quand je suis dans une période particulièrement chargée, ça devient très compliqué d'appliquer ces deux règles, et je me retrouve vite à bosser le soir et le week-end. Mais quand ton emploi du temps est à ce point frénétique, il faut se réserver un objectif, un petit plaisir dans le futur, une pause vers laquelle tu travailles. J'essaye toujours de prendre une pause après une période très chargée, pour me détendre et sortir de cet esprit de bureau, et puis aussi m'échapper un peu d'internet ! »