Photographie Tseng Kwong Chie

30 ans après sa mort, basquiat s'expose à la fondation louis vuitton

C'est magnifique, et ça dure jusqu'au 14 janvier 2019.

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03 octobre 2018, 8:44am

Photographie Tseng Kwong Chie

Il est des artistes tellement omniprésents, dans la culture populaire, dans nos têtes, qu’on en oublie parfois la force brute et l’effet de la rencontre entre nos yeux et leurs œuvres. Jean-Michel Basquiat fait partie de ces êtres qui transcendent les générations, dont l’art et l’histoire personnelle résonnent plus fort à mesure que la date de sa mort s’éloigne. Une comète, née en 1960, morte en 1988, dont la traîne continue d’éclairer les pupilles du monde de l’art et du monde tout court. Un artiste qui a inspiré, a été copié, objet d’hommages, de documentaires, d’innombrables bouquins mais dont l’œuvre reste toujours mieux palpable quand elle est face à nous. Cette semaine, elle est justement présentée jusqu'au 14 janvier 2019 à la Fondation Louis Vuitton dans le cadre d’une double exposition « Jean-Michel Basquiat – Egon Schiele », deux maîtres de leur art morts à 28 ans, deux virtuoses, deux amoureux des corps et de la subjectivité. Un duo d'écorchés merveilleux aux deux extrémités de leur siècle.

Se plonger dans l’œuvre de Basquiat est un exercice aussi passionnant que vertigineux, et l’on peut sans peine imaginer la difficulté de curation d’une exposition le concernant. Dix ans. Dix petites années pour des milliers de toiles et encore bien plus de dessins : voilà la carrière à démêler. La fulgurante productivité de Jean-Michel Basquiat est une mine d’or de thématiques, de pratiques et d’engagements. Le fruit d’une époque - les années 1980, l'effervescence artistique d'une ville - New York, mais un regard unique sur le monde qui ne cesse de nous poursuivre et sert de clé de lecture à des contradictions encore brûlantes. Sur les étages du bâtiment de la Fondation Louis Vuitton dessiné par Frank Gehry, c’est tout ce poids de l’histoire de l’art qui prend au corps. Pénétrer dans la première des onze galeries consacrées à ses œuvres, issus de collections privées, c’est entrer dans un monde où rien ne nous sépare de ce, qu’un jour, Basquiat a voulu raconter de lui et de ce qui l’entourait.

C’est d’abord sur les portes du Lower Manhattan que Basquiat s’est exprimé, au côté d’Al Diaz, graffeur renommé de l’époque. Il signe alors « Samo » (« same old shit »), avant de tuer son avatar de poète urbain en 1979 sur un mur griffé « Samo is dead ». Mais Jean-Michel Basquiat est né. La curation de l’exposition est un voyage au milieu de tout ce qui a suivi, une rétrospective qui paraîtrait presque futuriste tant l’esthétique et les messages sont précurseurs. Chaque pièce aborde un thème: y avancer, c’est saisir bouche bée la versatilité et la perspicacité d’un artiste alors âgé d’une vingtaine d’années. Là c’est l’inspiration de la rue, de l’école du graffiti qu’il a faite qui subjugue. Puis cette technique des papiers collés où les dessins se superposent à la peinture ; son héroïsation des athlètes, des musiciens, des combattants ou condamnés, souvent noirs ; son jeu avec les mots, les signes, les pictogrammes qui forment un « rap visuel » unique en son genre ; la virtuosité de ses supports, quand les portes brisées et les planches remplacent les toiles ; sa transposition de la musique, son amour du hip-hop qui se lit dans le sampling visuel qui ressort de certaines œuvres, et l’improvisation jazzesque d’autres ; ses emprunts à la culture africaine, à certaines déités ou à la figure du griot d’Afrique de l’Ouest dont il se fait peut-être sans le savoir l’un des plus beaux héritiers.

Impossible de rester impassible devant l’immensité physique des peintures, l’intensité de la créativité et l’œuvre d’un homme guidé par le sentiment d'être missionné. La peinture étant pour lui une pulsion, une obsession, une urgence non pas forcée par l'impératif de laisser une trace mais par le désir d'essayer, lui-même de comprendre les traces que laisse le monde. De réhabiliter aussi l’art figuratif à une époque où le minimalisme faisait loi, et plus important encore, de faire exister l’expression artistique noire à une époque où elle brillait par son absence dans les allées des musées. En sortant de cette longue exposition dont on voudrait qu’elle ne s’arrête pas, on se demande ce qu’aurait été l’art du 20 ème siècle sans ce surdoué possédé, en espérant que sa géniale ombre cosmique continue de nous couvrir pendant encore très longtemps.

Museum Security (Broadway Meltdown), 1983
Pez Dispenser, 1984
Untitled (Boxer), 1982
Untitled, 1987
Untitled, 1982
Dos Cabezas, 1982
Grillo, 1984
Riding with Death, 1988

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