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et dieu créa tommy genesis

Tommy Genesis

La rappeuse Tommy Genesis nous parle d’identité et de sexualité dans une tribune déroutante et magnifique de franchise, et partage au passage un nouveau morceau, en exclusivité pour i-D.

Cet article a initialement été publié dans le n°350 d'i-D, The Sounding Off Issue, Hiver 2017.

Quand je suis née, ma mère m'a appelée Genesis. Mon père ne voulait pas, il avait peur qu'on se moque de moi. Mais finalement, ce nom a parfois été la seule chose qui me donnait confiance en l'avenir. Je m'y suis accroché comme une promesse de Dieu. Quand je me sentais mal, que j'avais l'impression de ne servir à rien, je me disais : « Tu es Genesis. Tu as quelque chose à accomplir, sinon ta chance aurait tourné depuis longtemps. »

Mes parents se sont rencontrés à l'église. La première fois que mon père a vu ma mère jouer au piano, c'était plié pour lui. Mon père a émigré depuis l'Inde quand il était très jeune. Mon grand-père était un scientifique, ma grand-mère une infirmière. Ils vivaient dans une ville rurale, dans le sud de l'Inde, quand ils sont tombés sur une annonce dans un journal, demandant les services d'un scientifique et d'une infirmière. Ils sont partis pour le Canada sans aucune promesse, juste leurs sacs et leurs fringues. Leur décision, de quitter leur famille et leurs traditions, a changé le court de nos vies.

Tommy porte une veste et une combinaison Miu Miu. Chapeau du studio.

Quand j'étais petite, je passais un temps fou en voiture. On était toujours en mouvement. Le travail de mon père le faisait voyager de ville en ville. La voiture est devenue mon sanctuaire. Ma maison. Parfois on restait dans une nouvelle ville pendant quelques semaines ; parfois ce n'était que quelques jours. Mais ma mère trouvait toujours de quoi nous occuper, elle nous faisait faire des choses, elle nous faisait jouer dehors. Elle nous faisait sentir à notre place. Ma mère et mon père formaient un couple mixte, en banlieue. En grandissant, il se passait plein de choses que je ne comprenais pas. Mon père était traité bizarrement. J'étais traité bizarrement. Ce n'était pas le cas de ma sœur, à la peau et aux yeux plus clairs. Je me souviens d'avoir prié tous les soirs pour des yeux d'une couleur différente. Mais je me souviens aussi de la première fois où j'ai été fière d'être moi-même. C'était pendant un été, en colo. J'avais 8 ans et aucune des autres filles ne voulait jouer avec moi. Quand je leur demandais pourquoi elles ne me parlaient pas, elles me disaient qu'elles n'avaient pas le droit de parler aux gens comme moi. Je ne comprenais pas. Je disais : « Qu'est-ce qui cloche chez moi ? » Elles me répondaient : « Ta peau est trop foncée ». J'étais troublée, alors j'ai appelé mon père. Il est venu sur le site de la colonie et a dit aux filles que toutes leurs tâches de rousseur réunies étaient plus foncées que moi. Il leur a parlé de mon héritage, d'où je venais et leur a demandé comment elles se sentiraient si personne ne voulait jouer avec elles parce que leur peau est trop claire. À la fin de la journée, elles étaient toutes en pleurs. Si seulement les choses étaient restées aussi simples.

Veste et haut Saint Laurent par Anthony Vaccarello.

J'ai plein de souvenirs très bizarres. Je viens d'un monde d'abus, de colère et de douleur. En Inde, mes ancêtres étaient divisés. À la base nous étions des prêtres Hindu, mais certains décidèrent de se convertir au christiannisme et furent exilés. C'est l'apôtre Thomas qui a converti la plupart des Indiens du sud au christiannisme. Je ne suis pas une descendante typique. Je suis peut-etre même la variante la plus controversée possible : une rappeuse métisse diplômée des Beaux-Arts.

Je n'ai jamais trop pensé à la musique, et c'est encore le cas. J'ai commencé par la vidéo, c'est d'ailleurs pour ça que je continue à réaliser et monter tous mes clips. Je suis une personne très privée. Être fière et timide à la fois, c'est sûrement l'un des sentiments les plus inconfortables. Je n'aime pas parler de mon art et je n'aime pas parler de moi. Les interviews sont une épreuve pour moi, je ne suis jamais à l'aise. Je ne fais suffisamment confiance à personne pour révéler ma vraie personnalité. Je fais de la musique pour ne pas avoir à parler, justement. Je crois en la phénoménologie. Avec l'art tu crées quelque chose qui est quelque chose, pas qui parle de quelque chose. Je ressens la même chose avec la musique et les interviews. Si je dois m'asseoir devant toi et t'expliquer pourquoi un morceau est bien, ça veut dire que ce morceau a déjà foiré. S'il ne peut pas se lire et s'apprécier seul, sans l'artiste, est-ce que c'est de l'art ? J'ai commencé à rapper parce que je ne pensais vraiment pas pouvoir chanter, mais récemment, j'ai commencé à chanter parce que je n'ai plus vraiment avoir envie de rapper.

Peignoir Supreme. Body Malin landaeus. Baskets Fenty x Puma.

J'ai une petite sœur de 14 ans. Je n'aime personne plus qu'elle. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi compatissant, indulgent et intelligent depuis ma mère. En 14 ans, je n'ai jamais vu cette petite chose en colère. Pas une seule fois. Elle appréhende chaque situation avec une mentalité qui dépasse de loin son âge. Jusqu'à cette année, elle n'avait pas le droit d'écouter ma musique. Mon père est mon plus grand fan, mais il m'a dit : « Si tu veux que ta petite sœur puisse écouter ta musique, fais un morceau qu'elle peut écouter. » En gros, arrête de parler de chatte et de cul. J'étais chez mes parents au Canada, je suis monté à l'étage, j'ai foutu des chaussettes sous ma porte, j'ai demandé à mon père de baisser sa musique, j'ai passé ma chambre en mode studio et j'ai lancé Logic. Le morceau que j'ai composé ce jour-là s'appelle « I'm Yours ». C'était le point de départ de mon album.

La semaine dernière à New York, une fille dans un bar est venue à moi en me disant qu'elle pouvait voir les anges. Je crois aux anges. Je n'ai pas toujours l'impression de mériter la plateforme que j'ai. J'espère que ça changera avec mon prochain album, Genesis. On m'a demandé de parler de ma sexualité, mais dernièrement, ce n'est pas vraiment le sexe qui a stimulé ma musique. Plus je vieillis, plus je m'ouvre à différentes énergies. Le monde est comme un mec de 19 ans qui confondrait ses envies et ses besoins. Il m'arrivait de faire ça, avant, mais maintenant je réalise qu'il n'y a rien que l'on puisse me donner que je n'ai pas déjà. Sans mon esprit, je ne suis que des tripes, des os et du sang.

Pull, chemise et chapeau Raf Simons.
Veste Supreme. Chapeau Louis Vuitton. Boucles d'oreille Chloé. Chaussettes nike. Bottes Rockport.
Peignoir Supreme.
Hoodie Balenciaga.
Kimono et body Chanel. Chaussettes Nike. Bottes Timberland.
T-Shirt Gucci. Bracelet Balenciaga. Bandana du studio.
Hoodie Raf Simons.

A Free Freestyle for Anyone to Perform by Tommy Genesis

so small and so new my spine straightens
I see the ruler it makes sense
the window is foggy the history soggy
my pain is so boring the trees are so golden
we look to the sky and it drops on our eyes –
see the fire at night the emblem it lights up the rights up
we make all our signs but have nothing to say
we make all our beds but have nowhere to lay
I am poison I manifest moments of pain
I am toxic I talk like it matters to men
I am donkey not horse I don't run the race
they will ride me but they mean won't use me to chase shot of the henny I don't eat leaves and drink water like chimpanzee
in the dark we will fight for our heart when our heart eats a heart
let me eat you not in a sexual way- let me eat you with what I need to fill this pain

big emblem across your forehead reads all thoughts are foreign
stay inside your car don't lock the doors don't chip the paint
don't drive too fast – don't invite me to places that make memories that last
look inside your tolerance can you see that it's bent – can you see that I'm twisted
my eyes and my hair you stare like stairs it's twisted in there
tongue swirls and it works I can swallow the hurt but I won't let you look at me pebbles to dirt
I am twisted I walk on my hands and my wrists I am circus, a lion I talk like a kid
but the kid sees a lion, a lion within and I will not untwist and I will not unhinge

want to open the door then just knock from within
want to open the door then just knock from within

dark waters dark part dark skin is God's art
dark heavens dark patterns the cyclical lantern
when stars die and regenerate like star-fish with their arms in the way that we see all this bodily harm
we don't eat we are girls and we like to be skinny
we like to be light so you throw us and use us and make us your wife
we like to feel hungry
we like to feel lonely
we like to be on our knees crawling for home
we want to be wanted but will not leave if you don't want us
we like to be trusted but will not go if you don't trust us
we like to be loved but will not be defeated if you just don't love us
our fetus will crust us and make us your side chick –
from now till forever the sunrise will catch us alone with the weather

we fly
cause we're pretty
we're girls
with legs and the wings
we like to feel pretty
but will settle for sin

one day you'll invite me said the voice in my sky
one day you will love me said the voice in my high
my vision is changing my limits are shaking my chin is fresh shaven my mind is wet pavement
I cannot get in but I won't sit it out
so i just walk in a circle and open my mouth
the best is the issue cause once it is good all you want is the good
while the worst is the part that converts half the heart

Credits


Photographie Mario Sorrenti
Direction mode Alastair McKimm

Coiffure Bob Recine, The Wall Group avec Rodin. Maquillage Francelle, Art + Commerce. Manucure Alicia Torello, The Wall Group avec Essie. Assistance photographie Javier Villegas et Kotaro Kawashima. Lumière Lars Beaulieu. Assistance stylisme Desiree Adedje, Sydney Rose Thomas et Madeleine Jones. Assistance coiffure Kabuto Okuzawa. Assistance maquillage Ryo Yamazaki. Production Katie Fash et Steve Sutton. Directeur casting Samuel Scheinman, DM Fashion Studio.