Courtesy of Wolfgang Volz

Le triomphe de Christo et l’effacement de Jeanne-Claude

Si la majorité d’entre nous est incapable de citer plus de cinq grandes artistes femmes, ce n’est pas qu’elles n’ont jamais existé, mais bien qu’elles ont été effacées de l’Histoire. Démonstration de ce processus avec le cas de Christo et Jeanne-Claude.

par Margaux Brugvin
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21 Septembre 2021, 4:22pm

Courtesy of Wolfgang Volz

Ce samedi 18 septembre 2021 était une journée doublement historique pour les artistes Christo et Jeanne-Claude. Une date qui marque la fin d’une épopée de 60 ans, entammée un jour de 1961 alors que le couple, observant l’arc de triomphe depuis la fenêtre de leur appartement, a une idée folle : empaqueter cette icône parisienne, symbole à la fois de la grandeur militaire française et du sacrifice des soldats morts pour leur patrie. Ils n’envisagent pas cette action comme un acte politique, ce n’est jamais le cas avec ces artistes. Ils défendent plutôt une façon de révéler en cachant ; inviter les passants à porter un nouveau regard sur un objet reproduit à l’infini, si ancré dans l’imaginaire collectif et dans le quotidien des parisiens que son aura en a été, selon eux, diminuée. Il leur aura fallu soixante ans pour acquérir la légitimité artistique et les appuis politiques pour mener à bien cette entreprise a priori irréalisable, mais aussi pour que leurs œuvres atteignent une valeur suffisante sur le marché et leur permette de financer ce projet chiffré à 14 millions d’euros. Christo et Jeanne Claude ont finalement triomphé samedi dernier. L’Arc de Triomphe est devenu « cet objet sensuel » qu’ils ont rêvé de créer. les parisien.ne.s se sont pressé.e.s sur la place de l’Étoile pietonnisée pour immortaliser ce spectacle éphémère.

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Courtesy of Wolfgang Volz

Cependant, le 18 septembre 2021 marque un autre événement majeur dans l’histoire de ce duo de créateur.ice.s : le début de l’effacement de Jeanne-Claude de l’Histoire de l’art. Le constat est amer après ce week-end inaugural. Sur les réseaux sociaux, on compte des milliers d'occurrences du hashtag officiel de l’événement, « christoparis ». Google Actualités comptabilise des centaines d’articles de presse titrant sur « le triomphe de Christo », « la folie Christo » ou « la polémique Christo ». La ministre de la culture a à peine mentionné Jeanne-Claude dans son discours inaugural ; après 30 secondes de prise de parole « eux » et « ils » ont cédé la place à « lui » et « il ». Jeanne-Claude a déjà disparu. On célèbre Christo, le génie et l’entrepreneur, des termes qui ne se déclinent pas au féminin.

Pourtant, le couple a conçu l’ensemble de leur œuvre à quatre mains. Ils se considéraient comme un artiste bicéphale et prenaient soin de ne pas révéler qui avait eu l’idée initiale de chacun de leurs projets, insistant sur le fait que la phase de conception d’une oeuvre était un travail qu’ils menaient en commun. Pour ce qui est de la réalisation des installations monumentales qui étaient leur signature, le travail était divisé de façon plus évidente : Christo, qui avait étudié l’art et l’architecture en Bulgarie, réalisait les croquis, collages et schémas tandis que Jeanne-Claude, qui avait étudié la philosophie et le latin en Tunisie et était réputée pour sa pugnacité, se chargeait de convaincre les différentes parties prenantes, de gérer les démarches administratives, de coordonner les opérations et de se faire la porte-parole du duo auprès de la presse, défendant ardemment une démarche souvent mal comprise.

Dans un premier temps, le duo a signé ses œuvres sous le nom de « Christo ». Pourquoi Jeanne-Claude a-t-elle accepté de disparaître derrière son mari ? Peut être parce qu’elle n’avait pas étudié l’art et ne se sentait pas légitime à se présenter comme une artiste. Peut-être parce que l’histoire de l’art s’est construite autour de l’idée de génie individuel et qu’ils savaient qu’il serait difficile de défendre une oeuvre créée collectivement. Peut être parce que le couple avait internalisé cette idée parfaitement sexiste que « derrière chaque grand homme il y a une grande femme », dont le rôle est d’assumer, à titre gratuit et dans l’ombre, une large part du travail qui permet à son partenaire d’accéder à la gloire et à la postérité.

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Courtesy of Matthias Koddenberg

Cependant, en 1994, le duo prend une décision radicalement féministe : dorénavant, iels n’existeront plus que sous le nom de « Christo et Jeanne-Claude ». Il s’agit d’une véritable rupture, d’une décision courageuse qui va à l’encontre de leurs intérêts en termes de communication, puisque le couple a déjà créé la « marque » Christo. Ils existent sous ce nom dans le monde de l’art ainsi que dans le souvenir de ceux qui ont foulé le pont-neuf empaqueté ou admiré les îles encerclées de rose fuchsia dans la baie de Biscayne à Miami. Mais Christo et Jeanne-Claude refusent de se faire les garant.e.s d’un schéma patriarcal qu’ils contribuaient à perpétuer jusque-là. C’était il y a 25 ans. Jusqu’au décès de Jeanne-Claude en 2009, le couple a lutté pour que l’intégrité de leur duo soit respectée, que Jeanne-Claude ne soit plus jamais réduite au statut de « femme de » ni que son rôle ne soit minimisé. Après la disparition de sa partenaire, Christo a continué à porter cet idéal de parité. Il est mort à son tour en 2020.

Cet effacement des artistes femmes de l’Histoire après leur mort est un schéma qui se répète inlassablement. Si l’immense majorité d’entre nous est incapable de citer plus de cinq peintresses ou sculptrices aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’elles n’ont jamais existé, mais bien parce que notre société patriarcale a oblitéré le nom de celles qui ont marqué leur temps, siècle après siècle. L’exemple le plus spectaculaire est probablement celui d’Artemisia Gentileschi, peintresse italienne du XVIIe siècle dont la renommée était telle que ses commanditaires lui demandaient de prêter ses traits aux personnages féminins de ses oeuvres afin que leurs visiteur.rice.s reconnaissent immédiatement qui en était l’autrice. On a retrouvé des médaillons à l’effigie de l’artiste, vendus à l’époque comme on commercialise aujourd’hui des tee-shirts ornés des visages de superstars, attestant du statut d'icône qu’elle avait acquis. Pourtant, trois siècles plus tard, son nom avait disparu des livres d’Histoire. Son chef d’oeuvre, Judith décapitant Holophèrne, était conservé à la galerie des Offices de Florence sous le nom du Caravage. Ses autres œuvres avaient été attribuées à son père ou à d'autres artistes hommes.

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Courtesy of Wolfgang Volz

Les historiennes de l’art féministes qui ont œuvré à réhabiliter la mémoire d’Artemisia ont décrypté le processus qui a pu mener à l’effacement de cette artiste majeure. Il est difficile d’accepter que ces mécanismes soient toujours à l'œuvre en 2021. Pourtant, avec l’exemple de Jeanne-Claude, nous assistions en direct à l’écriture d’une Histoire qui continue à nier le rôle des femmes dans notre société.

Bien entendu, chacun.e des acteur.rice qui contribue à ce système se défend de vouloir invisibiliser le travail des artistes femmes. L’équipe du Centre des Monuments Nationaux, épinglée sur les réseaux sociaux pour avoir choisi le hashtag officiel « christoparis », a envoyé un message à chacune des personnes qui avait mentionné l’institution, arguant que ce hashtag avait été choisi pour répondre aux « contraintes de caractères inhérentes à Twitter ». Le message est clair : quand une femme prend trop de place, on l’efface.

La revue Cahiers d’Art et la galerie Léo Arte, qui profitent du momentum de l’Arc de Triomphe empaqueté pour procéder à une vente d'œuvres du couple, annoncent tous l’ouverture de leur exposition consacrée à… Christo. Cahiers d’Art est le seul à tenter de se justifier, défendant l’idée que puisque Christo a réalisé de sa main les dessins et collages qu’ils présentent, il est légitime d’exclure Jeanne-Claude du titre de leur exposition comme de la monographie qu’ils publient.

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Courtesy of Benjamin Loyseau

La plupart des organes de presse ont choisi de ne pas réagir aux critiques. Le Monde a toutefois pris le contrepied de l’article qui lui a valu un déferlement de remarques en choisissant d’inverser les noms du duo dans ses deux articles suivants. Christo et Jeanne-Claude sont ainsi devenu.e.s « Jeanne-Claude et Christo ». L’ensemble des médias culturels qui ont omis de mentionner Jeanne-Claude, eux, ne peuvent légitimement pas prétendre qu’ils ne savaient pas qu’il s’agissait d’un duo, ni admettre qu’ils ont choisi d’effacer Jeanne-Claude pour répondre à des contraintes de longueur de titre ou une volonté d’optimiser leur référencement. L’immense majorité d’entre eux continue à évincer Jeanne-Claude jour après jour, alors même que le problème leur a été signalé par leur lecteur.rice.s.

Ces documents - discours officiels, expositions, articles de presse et peut-être même tweets et publications instagram - constituent les futures archives à partir desquelles les chercheurs écriront le récit de l’art. Chaque personne qui choisit de ne pas citer Jeanne-Claude devient donc un.e acteur.ice de son effacement de notre Histoire. Seul espoir pour cette artiste et, plus largement, pour l’ensemble des artistes femmes : les internautes, femmes et hommes, qui refusent de laisser ces schémas patriarcaux se répéter et dénoncent les biais sexistes des médias et des institutions culturelles sous chacune de leurs publications sur les réseaux sociaux. Le combat est loin d’être gagné mais plus personne ne peut les ignorer.

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