Courtesy of François Prost

«Le retour d’une nuit jubilatoire»: la vie nocturne post Covid

Après un an vidé de démarcation entre jour et nuit, la réouverture récente des terrasses le soir symbolise un retour à l’obscurité et ses regroupements, ses trajectoires, ses lâcher-prises essentiels.

par Alice Pfeiffer
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11 Juin 2021, 11:16am

Courtesy of François Prost

Les dégâts psychologiques du confinement furent multiples. Parmi les grands oubliés, on peut compter la fin de toute vie nocturne. Pour beaucoup, notamment nombre de communautés minorées, la nightlife représente habituellement un moment identitaire central à une construction personnelle et à un sens d’appartenance au groupe. i-D est allé à la rencontre de Patrick Tacussel, professeur de sociologie à l’université de Montpellier 3, et co-directeur de Cahiers Européens de l’Imaginaire, dont un numéro récent s’intitulant « la Nuit ». Impulsions, libération, identification : discussion autour de la nuit après un an confiné.

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​Courtesy of François Prost

Que symbolise la nuit dans notre inconscient et dans notre société ?

Le jour et la nuit sont tous deux des modèles d’identification sociale. Gaston Bachelard a expliqué qu’il y avait l’univers de la nuit et l’univers du jour : d’une part, il y a le monde du travail, le monde ordonné, et d’une autre le monde qui échappe à la surveillance de la société sur nos corps. Depuis les éclairages des rues lors du Second Empire, la nuit a été considérée comme l’antre d’un monde à mettre sous contrôle social. Marx disait que l’on gouverne le jour et que le fait des complots la nuit. La nuit a été perçue comme le temps des affaires que l’on ne peut pas faire le jour, comme le temps d’un monde hors la loi, régulée par des autorités. 

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​Courtesy of François Prost

La nuit est-elle aussi relative à sa classe sociale et économique ?

Avec le Covid et notamment lors du tout premier confinement, on a effectivement été secoué par l’abolition de la différence entre le jour et la nuit. Il n’y avait plus rien, ce qui a été extrêmement pesant pour multiples strates de la société. Evidemment, si on a une villa à Saint-Tropez avec piscine c’est une chose, mais si on vit à plusieurs dans un petit studio, la nuit chez soi peut devenir un enfer à la façon de Dante. On a noté un pic de violences conjugales, de féminicides, parfois par des individus soudain interdits de sortie, bloqués chez eux et à l’origine de cette véritable intensification de violences. La distinction estompée entre jour et nuit intensifie les travers psychologiques des individus.

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Pour les communautés minorées - notamment les groupes LGBTQIA+ ?

Pour ces communautés, le phénomène de distanciation a été encore plus radical.  On  dit aussi que la nuit, tous les chats sont gris : la nuit protège des caractéristiques que l’on présente le jour et qui peuvent être source d’oppression, on cesse d’être identifié par ce que l’on est le jour. Alors, pour ces personnes dont l’appartenance à un groupe se fait par des rituels festifs, le confinement a été l’équivalent d’un couvre-feu de guerre. Chez ces individus, la nuit est un espace de libération dans lequel on exprime sa place, donc ces contraintes confinées étaient supérieures à la moyenne. On a pu assister à une forme de désocialisation, des gens qui broyaient du noir, avaient des idées plus sombres que jamais.

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Que va-t-il advenir de la nuit après un an de confinement ?

Je pense que nous allons revenir à une nuit jubilatoire. La nuit va redevenir ce qu’elle n’aurait jamais du cesser d’être. On va assister à une nouvelle cyclicité par rapport à nos modes de vies, à des modes d’existence de jour comme de nuit tels qu’ils étaient avant la pandémie. La nuit, on dort ou on sort !

De façon générale, savoir où l’on est le jour et la nuit, c’est savoir où l’on est tout le temps. La nuit, c’est le ciel étoilé où l’on suit les constellations. Cette réouverture des terrasses en plein été nous rappelle également la cyclicité naturelle de la nuit. La nuit et le jour sont à la fois naturels et culturels, c’est l’enveloppement de la nature par la culture et vice versa, spécifique à chaque culture et à chaque endroit sur terre.

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