Photography Arnaud Lajeunie. Images courtesy of Jean Paul Gaultier

La collection de Glenn Martens pour Jean Paul Gaultier a réveillé la semaine de la haute couture à Paris

Le créateur belge a imposé sa vision délicieusement décalée de la mode tout en haut du Royaume du chic.

par Osman Ahmed
|
31 Janvier 2022, 1:03pm

Photography Arnaud Lajeunie. Images courtesy of Jean Paul Gaultier

Sérieusement, y a-t-il quelque chose sur cette terre que Glenn Martens ne puisse pas faire ? Alors que la plupart d’entre nous essaient tant bien que mal de ne pas boire d'alcool et de faire plus de sport, du côté de Glenn, ce début d’année 2022 a été très chargé. Après seulement trois semaines, le designer belge était déjà accidentellement devenu l’un des architectes du relooking de Julia Fox, avait présenté une sensationnelle collection de prêt-à-porter pour sa marque Y/Project, et faisait ses premiers pas dans la Haute couture en devenant le deuxième designer à endosser le costume de Jean Paul Gaultier. Ce projet, qui s’inscrit dans le cadre de la carte blanche offerte par la maison française à certains designers, invite chaque saison l’un d’entre eux à utiliser les archives et les ateliers JPG afin de mettre au point une collection Haute couture. Bref, un poste de directeur de création en intérim, mais sans réunions marketing ni feuilles de route. Existe-t-il un seul créateur qui pourrait refuser une telle proposition ? Pour Glenn, c’était également l’occasion d’apprendre des couturières et des experts de la Haute couture, tout en s’inspirant des archives pour sa propre marque.

Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22

La saison précédente avait vu la designer de Sacai, Chitose Abe, puiser son inspiration dans le streetwear 80’s de JPG pour l’« hybrider » à travers son habituel sens de la (dé)construction. Glenn, qui possède déjà une ligne de jeans chez Diesel, s’est quant à lui attaqué à la jugulaire de la maison : des robes uniques en leur genre. Car dans l’esprit de la plupart des gens, la Haute couture reste le champ Élyséen des robes fantaisistes, des gants parfumés et des traînes savamment gonflées. Glenn est donc allé droit au but et a donné au peuple ce qu’il voulait : une dramaturgie spectaculaire qui vous stoppe net dans votre scroll matinal. Après tout, le Belge n’avait qu’une saison pour laisser sa trace, et ce n’est pas comme s’il était tout d’un coup chargé de repenser la marque. « Il ne s’agit pas vraiment de réinventer toute la maison ou d’apporter un nouvel univers. Il s’agit davantage d’une célébration », a-t-il déclaré lors d’une avant-première. « Gaultier était l’un des plus grands pionniers de l’histoire de la mode. J’ai pris les choses qui m’ont touché et j’ai essayé de les revisiter à la manière de Y/Project. »

Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22

Bingo. On a y retrouvé tous les gaultiérismes qu’on adore : les corsets et leurs Y plongeants sur le bassin avec leurs crinolines en forme de cerceaux ; la marinière brodée à la main d’une myriade de coraux rouges ; des graphiques Op Art délirants rendus encore plus zinzins par des couches de mousseline superposées. « On a vraiment l’impression d’être complètement ivre et de n’avoir aucune idée de ce que l’on regarde », dit Glenn avec un malice. Le mot qu’il n’a cessé de mentionner est off, comme devant ces merveilleuses robes en velours rouge ou satin rose-pêche, illusionnées par une asymétrie désinvolte ou des hanches exagérément saillantes. Des chutes de tissu ont été recyclées en robes tourbillonnantes, recouvertes de bandes d’organza parfois enroulées autour des têtes comme un hommage aux coups de pinceau fugaces de Boldini. Transformer les déchets de la salle de coupe en pièces de Haute couture ? Très Glenn, tout ça. C’est un créateur qui aime les extrêmes, le baroque grandiloquent, les airs d’opéra (qui ont d’ailleurs rythmé le défilé), et qui n’hésite pas à nous faire voyager d’un bout à l’autre sur le spectre du bon/mauvais goût. Un exemple concret ? Sa paire de Uggs à hauteur de cuisse et talon aiguille.

Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22

Ce qui rend Glenn foncièrement intéressant, c’est qu’il fait partie, avec Demna et Jonathan Anderson, d’une génération de créateurs sur la fin de la trentaine qui s’attaquent à bouleverser le complexe industriel du designer. En évoquant son travail chez Diesel, célèbre marque de jeans, il affirmait qu’il était bien plus intéressant pour eux de travailler sur un produit de masse. Et si ça ne sous-entendait pas nécessairement des productions de masse, il faut au moins que l’approche soit plus mass-minded que celle proposée par la mode de luxe pyramidale. Au fil des ans, Glenn a acquis la réputation de vouloir transformer l’opulence médiévale en vêtements expressément moches (ou du moins, si-laids-qu’ils-en-deviennent-beaux), avec des pièces ayant souvent l’air de tomber en lambeaux ou d’être intentionnellement, voire accidentellement, défectueuses. La Haute couture, en revanche, est synonyme de contrôle et de construction de la plus haute qualité. Le genre de magie technique qui peut miraculeusement donner lieu, grâce à des mètres de tissus structurés par des fils invisibles, à des drapés gonflés de vent ou à du satin figé dans le temps, style Van Dyke. « Parfois, la beauté et les beaux vêtements me manquent. C’est peut-être ce que nous faisons avec la Haute couture : des créations qui ne sont pas forcément nécessaires, mais simplement sublimes », a-t-il poursuivi. « Les êtres humains ne sont pas les seuls à faire ça. Prenez les oiseaux : ils se construisent de magnifiques châteaux et arborent ces plumages hauts en couleur. Même si en fin de compte, il s’agit surtout d’un moyen pour eux de s’envoyer en l’air. »

Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22

Si la vulgarité était auparavant sa méthode de subversion préférée, l’érotisme est le disrupteur qu’il a choisi pour la Haute couture. D’où l’accent mis sur cette « féminité féminine » et ces « déesses sculpturales » qui font partie de l’ADN de Gaultier. Des robes épaisses en tricot câblé — encore une fois, très Gaultier — ont été confectionnées en une seule pièce, parfois même tressées avec du denim, mais arborant toujours une silhouette exagérée en forme de sablier. Des rubans de satin ont été tissés dans des robes body-con et des bodys, donnant l’impression d’apercevoir une Cléopâtre momifiée sortant de sa tombe pour aller faire la teuf. Et parce que nous sommes en 2022, les échancrures et autres fentes ne dévoilaient plus seulement les dessous de la corsetterie, mais également beaucoup de peau. Évidemment, Jean Paul Gaultier lui-même n’a jamais été étranger à la sexualité. Mais compte tenu des autres défilés Haute couture assez guindés de cette semaine, voici enfin un petit clin d’œil incendiaire de la part d’un enfant terrible entré par effraction dans les salons dorés du Royaume de la couture.

Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22
Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22
Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22
Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22
Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22
Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22
Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22
Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22
Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22
Jean Paul Gaultier Haute Couture SS22

Crédits


Photographie Arnaud Lajeunie.
Images courtesy of Jean Paul Gaultier.

Tagged:
Jean Paul Gaultier
Paris Fashion Week
haute couture
défilés
glenn martens
SS22