All images courtesy of Bottega Veneta

Premier défilé chez Bottega Veneta pour Matthieu Blazy

La collection AW22 du créateur franco-belge, la première qu’il créait pour la maison, était un véritable festival de « savoir-faire en mouvement ».

par Osman Ahmed
|
28 Février 2022, 4:21pm

All images courtesy of Bottega Veneta

Connaissez-vous Matthieu Blazy, le nouveau directeur artistique de Bottega Veneta ? Né en France et formé à Bruxelles, le créateur âgé de 37 ans a fait ses classes auprès de Raf Simons (à la fois pour son label éponyme et chez Calvin Klein), de Phoebe Philo chez Céline, et enfin chez Maison Martin Margiela — où il avait créé les masques incrustés de cristal que l’influenceur par excellence de la pop culture actuelle, Kanye West, portait lors de sa tournée de 2013. En termes de CV, il est au niveau d’un candidat à la présidentielle ! Au cours des deux dernières années, il s’est patiemment appliqué à diriger le studio de création de Bottega Veneta, aidant Daniel Lee à redonner son statut incontournable à la maison, avec un intérêt particulier pour des accessoires d’exception capables de déchaîner les passions en ligne. À l’instar de son compagnon Pieter Mulier, directeur artistique chez Alaïa, c’est un créateur de grande envergure, mais qui fait depuis longtemps preuve d’une grande discrétion envers les médias, et reste donc relativement inconnu du grand public. Mais le moment est enfin venu de découvrir toute la puissance de son esthétique, puisque Matthieu a réussi son entrée dans l’arène de cette Fashion Week de Milan. Comme il l’expliquait lui-même au siège de Bottega Veneta dans la cité lombarde, au sortir de son premier défilé pour la marque : « Je sentais vraiment que c’était le bon moment, je me sens maintenant assez confiant pour faire tout ça. Je sais très bien faire mon travail, et ça reste un travail, justement ». 

Bottega Veneta est l’une des perles de l’empire Kering, et le travail de Matthieu Blazy est loin d’être un petit boulot. Le créateur a commencé à travailler sur la collection à la fin de l’année écoulée, se concentrant sur la meilleure manière de développer l’offre de la maison — ce qui est d’autant moins évident qu’il était déjà en première ligne depuis quelques temps. Mais à force de réflexion et de travail, il s’est débrouillé pour renouveler les propositions de la marque, vers une certaine légéreté, claire et sobre, et vers une multiplicité d’individualités, relativement indépendantes de tout concept ou référence trop marqués. Cela contribuait largement à rendre les pièces plus accessibles — quoique qu’elles démontraient un niveau de savoir-faire artisanal absolument stratosphérique, propulsant la marque au firmament de la mode et justifiant le slogan « Luxury in motion » [Le luxe en mouvement]. Matthieu expliquait d’ailleurs en partie la collection par « un désir de retrouver une certaine énergie, des silhouettes qui expriment le mouvement, le dynamisme. Bottega est d’abord une maison de maroquinerie, et quand on a un sac, on ne reste pas chez soi, on va ailleurs ». 

C’était en effet une collection mettant à l’honneur le savoir-faire des artisan·e·s, et pour de vrai. Car je sais ce que vous allez me dire, on met le « craft » à toutes les sauces aujourd’hui, un peu comme « luxe », et on brandit souvent l’artisanal comme talisman contre le péché originel de la mode, son bilan environnemental irrémédiablement catastrophique. Mais faites-moi confiance, la prouesse était réelle : les cuissardes et les sacs à main étaient remarquablement taillés dans une seule pièce de tissu ou cuir, sans aucune couture, et les robes pleines de couleurs étaient faites de jersey synthétique ultra-contemporain, mais tissées sur des métiers Leavers datant du xviiie siècle. Et le génie de Matthieu tenait aussi à une collection n’ayant pas peur d’explorer l’artisanal à petite comme à grande échelle. La collection comprenait beaucoup de cuir, évidemment, mais avec des surprises. La tenue qui ouvrait le défilé, un ensemble débardeur-jeans ostensiblement très simple, était en réalité faite de cuir nubuck imprimé. Les basiques les plus rudimentaires étaient ainsi transformés en pièces d’exception pour vestiaire grandiose. Même certaines chemises à rayures se révélaient, vu de près plutôt qu’en photo, n’être pas tissées en coton, mais bien constituées de cuir. On se prit à penser au vers célébre de John Keats, nous encourageant à voir l’univers entier dans un grain de sable.

00001-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg

Mais Matthieu Blazy ne s’arrêtait pas à la finesse d’exécution de l’artisanat de luxe, qui mobilise des moyens en vue d’un but, dans un beau processus empreint de délicatesse et d’expertise. Le créateur sait que la Mode, avec un « M » majuscule, tient d’abord à une certaine immédiateté, une évidence de formes, de surfaces, de silhouettes — et ce défilé était incontestablement un grand moment de Mode. Son héritage franco-belge se sentait dans les lignes typiquement parisiennes de ses tenues, assimilées lorsqu’il travaillait pour des maisons françaises, ici célébrées en trois dimensions. On remarquait la construction et la courbe parfaites des dos de manteaux caban, de chemises à rayures en coton, et même de blousons en cuir — évoquant la sculpture en bronze de l’artiste futuriste Umberto Boccioni, Unique Forms of Continuity in Space (1913), une figure qui marche, enveloppée de flammes. Je ne sais pas comment Matthieu a réussi son affaire, mais sa maîtrise des volumes est tout simplement impressionnante : le vêtement le plus stéréotypé devient instantanément spectaculaire, et ainsi intemporel. Et le fait que cette exigence s’attache à mettre en valeur le profil des silhouettes était d’autant plus remarquable que l’immense majorité des collections se découvre aujourd’hui de manière frontale, dans des photos prises de face ou des défilés linéaires.

Tout était lié à ce dynamisme omniprésent, comme un assaut précipité, une chevauchée vers l’avant, sensible dans ces dos spectaculairement courbés mais aussi dans la coupe des pantalons, taille haute à l’avant et bien plus basse sur les reins, suggérant à nouveau la bascule d’un pas en avant, ou encore dans le tremblement réjouissant des longues fibres de cuir effrangé ornant en plumeau les épaules de robes en cuir ou rebondissant en pluie sous des jupes trapézoïdales. « Cette collection est en fait un voyage, remarquait Matthieu. Il y a beaucoup de personnages, chacun a une destination à atteindre, et tout le monde se sent libre ».

Un bon nombre de ces personnages provenaient des grands classiques du cinéma italien, et les plus étonnants étaient des icônes féminines, dont la sensualité est toujours une source de puissance aux yeux de Matthieu, « même lorsqu’elles sont nues ». Et si on a beaucoup évoqué un côté pratique et artisanal, le défilé affichait aussi son côté glamour, sensuel, sexuel — et heureusement. On se régalait de robes à enfiler d’un coup constellées de sequins, parées de plumes en mousseline, portées avec des bottes métalliques et de longs gants d’opéra en velours. L’une d’entre elles s’ornait même de tétons brodés sur le bustier traité comme une pièce de lingerie. Le genre d’habits qui prend tout son sens sur la piste de danse. Et après, la femme Bottega Veneta peut rentrer dormir où bon lui chante, grâce à ses grands sacs mœlleux comme des oreillers. D’ailleurs, les bottes montantes et les chemises de garçon ne suggèrent-elles pas qu’elle a déjà découché ?

Il n’en fera pas étalage, mais Matthieu est un amoureux de la mode. On peut retrouver dans son défilé les traces de sa collection d’habits vintage et de sa connaissance encyclopédique du textile et de la mode. (On se rappelle d’une collection chez Margiela où étaient revisitées des robes de bal de promo des années 1950, des pièces « exotiques » de Paul Poiret, des costumes de scène de l’Opéra de Pékin, des rideaux Art Nouveau, des tissus imprimés de motifs Frank Lloyd Wright, des tapisseries Bauhaus…) Ce sont toujours des touches subtiles, mais parfois limpides aux yeux de toutes et tous, comme pour ces chaussures en fausse fourrure couleur orange fluo, ou ces pièces en tricot aux couleurs et textures détonnantes. En fin de compte, c’est à ce triomphal premier look qu’il faut revenir pour saisir tout l’intérêt de la tabula rasa offerte par Matthieu à Bottega Veneta, un reboot de reboot entre simplicité et beauté. La Mode, la vraie, tient à la fois à la signification socio-culturelle des habits et au potentiel créatif s’exprimant dans les lignes ou surfaces des silhouettes. Matthieu Blazy a su s’approprier cette notion si redoutée, l’artisanat — encore plus quand on lui accole le « luxe » —, et sa vision est l’une des plus habiles et belles que l’on ait pu voir depuis longtemps. 

00002-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00003-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00005-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00006-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00009-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00016-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00019-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00020-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00023-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00025-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00026-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00029-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00032-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00034-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00035-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00037-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00038-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00039-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00043-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00044-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00046-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00054-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00060-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00061-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00063-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00065-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00066-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
00069-bottega-veneta-fall-2022-ready-to-wear-milan-credit-alessandro-lucioni-imaxtree.jpeg
Tagged:
défilés
bottega veneta
matthieu blazy
AW22