La jeunesse ukrainienne n’a pas l’intention de baisser les bras

A quoi ressemble aujourd’hui la vie des jeunes ukrainiens en période de guerre ? Nous sommes partis sur place pour interroger une jeunesse fière, solidaire et optimiste qui ne laissera pas son pays sombrer aux mains des russes sans se battre jusqu'au bout

par Patrick Thévenin
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23 Mars 2022, 2:52pm

Emma Ball-Greene a 25 ans, elle est franco-anglaise, vit à Berlin et est photographe. Quand elle nous a proposé à la rédaction d’i-D d’aller photographier la jeunesse ukrainienne et d’interroger ses doutes, ses craintes et ses envies, on lui a tout de suite donné carte blanche. En 10 jours d’un voyage sans répit, dur et intense, mais aussi beau et très touchant, qui l’ont menée en Pologne (à Przesyml, Medyka et Cracovie) et en Ukraine (à Lviv et à la bordure de la frontière avec la Pologne), Emma a rencontré des jeunes ukrainien.nes, qui malgré l’horreur de la guerre, ont décidé de se battre pour la liberté de leur pays.

Anna Dohvan, 19 ans, habite à Kyiv.

Anna est en école d’art car elle rêve de devenir plus tard une artiste contemporaine. Elle est aussi passionnée de théâtre et préparait une pièce mais la guerre en a décidé autrement.

« Tous mes projets ont été annulés, je ne sais plus que faire désormais. J’ai beaucoup de mal à me projeter dans le futur. »

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Dmytro Patelepen, 23 ans, vit à Kyiv.

Dmytro est vendeur dans une boutique de fringues. Il a fait des études de metteur en scène, a travaillé comme accessoiriste dans le cinéma, et est venu habiter à Kyiv juste après avoir annoncé son homosexualité à ses parents, avec l’idée de commencer une nouvelle vie. Mais la guerre a foutu en l’air tous ses plans. Chaque jour il craint de n’être pas au bon endroit et ses proches lui manquent.

« Avant la guerre j'étais au carrefour de mes aspirations et je voulais améliorer mes compétences en couture. J'attends avec impatience la fin de la guerre car je veux continuer à avancer dans cette direction, et peut-être un jour devenir un célèbre créateur de mode. »

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Mariya Salyuk, 25 ans, vit à Lviv.

Mariya est restauratrice d’art, elle s’est portée volontaire pour donner les premiers secours aux blessé.es ainsi que de la nourriture aux combattants dans ce qui était l’ancien bureau de son père. Elle commence ses journées à 6 heures du matin et termine rarement de travailler avant 22 heures.

« Tous ces bâtiments en Europe que vous éclairez en bleu et en jaune par solidarité avec les Ukrainiens, ce n’est absolument pas nécessaire ! Ça coûte beaucoup d’argent et nous, nous avons surtout besoin de munitions. Beaucoup de soldats n’ont même pas de gilets pare-balles. C’est ce dont nous avons besoin, tout de suite. Pas ces illuminations. C’est touchant, mais c’est loin d’être crucial. »

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Maksym Herbej, 25 ans, vit à Ivano-Frankove.

Maksym est restaurateur d’art, il a été à l’école militaire de Kharkiv, il s’est porté volontaire pour combattre car pour lui « ce n’était même pas une question. Je n’ai envie de tuer personne, juste besoin de protéger mon pays et d’aider comme je peux. »

« Peut-être que cette relation toxique entre la Russie et L’Ukraine va enfin se terminer et que nous serons enfin indépendants. J’espère que le monde va enfin nous reconnaître comme un pays à part entière. »

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Bohdan Yermak, 22 ans, vit à Kyiv.

Étudiant en design graphique et mode, Bohdan est aussi vidéaste et DJ. Il s’est porté volontaire, est resté en Ukraine à Lviv et a conduit les réfugié.es à la frontière. Il avait besoin de mettre toute son énergie dans cette guerre comme il le dit : « aider les autres m’aide à me sentir mieux, je ne pouvais pas rester assis et ne rien faire. »

« Mon père m’a dit : tout va bien se passer mon fils. Nous allons gagner ! »

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Katja Tsyvinshka, 14 ans, vit à Zhytomyr.

Katja est une passionnée de danse, elle a dû fuir pour se réfugier en Pologne avec sa mère et sa cousine dont elle est très proche, son père n’a pas pu l’accompagner comme tous les hommes âgés de plus de 18 ans qui n’ont pas le droit de quitter le pays.

« Mon école a été bombardée. Je suis désormais en sécurité en Pologne. J’ai entendu un avion voler au-dessus de l’abri où nous nous trouvons actuellement, le bruit m’a rappelé les frappes aériennes avant qu’on prenne la fuite et ça m’a terrifié à un tel point que je n’entendais plus que ça. »

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Nana Yaroshenko, 23 ans, vit à Kyiv.

Nana travaille dans les technologies de l’information, elle s’est enfuie à Lviv avec toute une bande d’ami.es. A chaque fois qu’elle pense à Kyiv elle a, dit-elle, envie de pleurer. Avant avec ses potes elle parlait en russe, depuis l’annonce de la guerre ils n’utilisent plus que l’ukrainien.

« Nous reconstruirons notre pays. Nous survivrons parce que le monde entier est avec nous et que les Ukrainiens n’ont jamais été aussi soudés. C’est juste une question de temps, mais nous gagnerons et aurons enfin la paix. »

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Maxym Solovey, 21 ans, vit à Kyiv.

Étudiant en théologie, Maxym a dû arrêter ses études, il a rencontré Nana dans le métro de Kyiv et ils ont décidé de s’enfuir ensemble à Lviv même si Maxym reste lucide : « S’ils pénètrent dans Lviv, je me battrai. Je veux absolument aider, tout le monde en Ukraine combat les assaillants, il en va de notre santé mentale. »

« Avec la Russie, nous sommes voisins, pas frères. Nous pourrions être de bons voisins, mais là c’est comme si l’URSS renaissait de ses cendres ! »

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Olena Yaschenko, 29 ans, vit à Lviv.

Olena touche un peu à tout, elle est prof de yoga et d’escalade, mais aussi serveuse et stripteaseuse un peu partout dans les clubs européens où elle gagne mieux sa vie qu’en Ukraine. Elle s’occupe de la bonne gestion de l’abri Dykyi Dim (dans la ville de Lviv) installé dans ce qui était un bar et malgré ses journées chargées et occupées, elle ne peut s’empêcher de cauchemarder toutes les nuits ressassant des images de guerre continuellement.

« J’aide en procurant un refuge, en aidant les gens à mieux se nourrir, à dormir et se reposer un peu. J’aide aussi certain.es à trouver des moyens de transport et souvent juste en parlant avec les gens, en partageant une cigarette et un café avec des personnes qui ont besoin qu’on les écoute. »

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Anastasia Kucherenko, 20 ans, vit à Kyiv.

Anastasia, étudiante en design, vivait entre Kyiv et Berlin, elle s’est réfugiée en Allemagne. En fuyant la guerre en voiture, elle se souvient avoir vu des corps amoncelés sur plus de 50 mètres sans savoir s’il s’agissait de civils, de soldats russes ou ukrainiens, et ça l’a traumatisée. « C’est à partir de ce moment que j’ai enfin accepté la difficile vérité, à savoir que mon pays était en guerre et que j’avais perdu ma maison. »

« Être apolitique avec tout ce qu’il se passe est un choix criminel. »

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Maxym et Dmytro passent un moment tendre et affectueux dans le salon de Yeva. Ils ont deux canapés qu’ils ont rapprochés, c’est là qu’ils dorment.

« Être queer c’est surtout une question de droits humains. Il n’y a plus de temps pour l’homophobie en Ukraine désormais, tout le monde est rassemblé et uni contre la guerre, nous sommes tous et toutes solidaires les un.es des autres. » (Maxym)

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​Courtesy of Emma Ball-Greene

Emma Ball-Greene : “Nous nous sommes assis tous ensemble, je leur ai expliqué clairement que j’étais photographe, que j’avais 25 ans et que j’appartenais à la même génération, que je voulais savoir comment leur vie avait changé, ce qu’ils et elles avaient en tête et dans le cœur. Ils m'ont invitée dans la cuisine qui est la pièce la plus importante, celle où ils peuvent fumer et se réunir tous ensemble. Nous avons tous commencé à allumer des cigarettes, à boire du café et à rire. J'ai gentiment sorti mon appareil photo et leur ai demandé de m'ignorer, de continuer à parler et à fumer. Je tenais mon appareil photo le plus souvent sur le côté de mon visage et je continuais à parler avec eux tout en les photographiant, leur demandant de parler avec moi et non avec mon appareil photo. Voici ce qui en est ressorti. Nous avons parlé plus d’une heure et demie, au fur et à mesure qu’ils et elles se confiaient à moi, tout en partageant des cookies et allumant des bâtons d’encens, je pouvais percevoir un mélange d’anxiété et un besoin de confidences dans leurs paroles. Ils et elles, d’ailleurs, n’arrêtaient pas de se faire des câlins, de se sourire, de se caresser les cheveux, comme une vraie famille.”

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​Courtesy of Emma Ball-Greene
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