Images courtesy of Prada

Jeff Goldblum et Kyle MacLachlan ont défilé pour la collection homme automne-hiver 2022 de Prada

En faisant endosser leurs créations à des acteurs hollywoodiens, Miuccia Prada et Raf Simons ont remporté la Fashion Week de Milan avec leur show d’inspiration workwear.

par Osman Ahmed
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17 Janvier 2022, 4:19pm

Images courtesy of Prada

Comment vous habillez-vous pour aller travailler ? Si vous lisez ces lignes, il y a de fortes chances pour que vous fassiez partie de cette jeunesse individualiste n’ayant jamais vraiment adhéré aux codes vestimentaires professionnels, celle qui considère plutôt les fringues comme un moyen d’expression personnelle. Costumes et cravates bien repassés ? Merci mais ça, c’était plutôt la garde-robe de nos parents, cette génération qui nourrit aujourd’hui nos satires de cette ancienne vie d’employés de bureau tristounets. Les salopettes, bleus de travail, gilets utilitaires et autres pantalons de charpentier ? Là par contre, il se pourrait bien que vous les portiez dans la vie de tous les jours. Après tout, les pièces workwear sont aujourd’hui portées par de nombreux individus qui n’en ont absolument pas besoin pour faire leur job comme il faut.

Ce qui servait autrefois de code vestimentaire aux professions industrielles et d’étiquette de statut social, distinguant cols bleus et cols blancs pour une hiérarchie socio-économique visuelle, est actuellement au cœur de toute garde-robe masculine qui se respecte. Prenez le denim : il était autrefois réservé aux travailleurs manuels mais est aujourd’hui aussi répandu que le Coca-Cola.

Le défilé homme AW22 de Prada, qui s’est tenu dans les entrailles de la Fondazione Prada à Milan il y a deux jours, avait pour objectif de fusionner les notions traditionnelles de workwear avec le côté formel et le sens de la construction propres au tailoring. Ou, du moins, à présenter ce à quoi pourrait ressembler le vêtement de travail du futur, comme l’a suggéré le vortex d’inspiration science-fiction conçu par Rem Koolhaas. Les bleus de travail d’usine, confectionnés dans des satins techniques pastel ou dans de la soie damassée, ont donné le ton d’une célébration de l’homme ordinaire. Les combinaisons en cuir souple se sont affichées comme les versions luxueuses des uniformes de mécano ou de scientifiques. Les parkas en forme de trapèze et les trenchs en cuir portés avec gants et bottes soulignaient l’allure militaire, tandis que les sacoches de médecin et les sacs à dos bouffants évoquaient les concepts de métro-boulot-dodo — même si dans la plupart des entreprises actuelles, le télétravail nous fait délaisser les transports en commun.

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Photography Rosario Rex Di Salvo

Dans un monde où les colis sont livrés par drone et où les jobs dans les entrepôts d’Amazon sont de plus en plus mécanisés, les vêtements fonctionnels conçus pour le travail physique peuvent sembler romantiques, voire désuets. Ce sont des symboles d’un autre temps, souvenirs lointains d’une époque plus simple, reliques d’un passé plus respectueux.

Le terme « réalité » a d’ailleurs été utilisé à profusion dans les notes du défilé, tandis que le quatrième mur a été savamment brisé par la présence de dix acteurs stars d’Hollywood, tous âges confondus : Thomas Brodie-Sangster, Asa Butterfield, Jeff Goldblum, Damson Idris, Kyle MacLachlan, Tom Mercier, Jaden Michael, Louis Partridge, Ashton Sanders et Filippo Scotti. On pourrait supputer que dans un monde fait d’avant-premières, de tapis rouges et de partenariats avec les marques, les vêtements ultra-luxe font partie intrinsèque du job d’acteur et peuvent donc être considérés, à proprement parler, comme des tenues de travail. Mais si cette brochette d’acteurs se trouvait là, c’était sans doute finalement pour récupérer l’attention perdue sur les mannequins anonymes afin de la ramener sur une force de caractère. Après tout, les acteurs représentent de « vrais hommes » — quoi que cela puisse vouloir dire —, à l’aise dans leurs rôles. Les notes du défilé les présentent ainsi comme « des interprètes de la réalité, employés pour faire écho à la vérité à travers leurs représentations… Hommes authentiques, figures reconnues, ils mettent en lumière une nouvelle facette de la réalité. »

Il semblerait logique que dans la vie professionnelle des jeunes d’aujourd’hui, le besoin de tels uniformes n’existe plus. Le nombre de télétravailleurs n’a jamais été aussi élevé et les bureaux de jeunes start-up technologiques sont remplis d’êtres humains ayant postulé pour des emplois qui n’existaient même pas il y a cinq ans. Pourtant ces dernières années, on a pu voir fleurir les badges à clipser chez Prada, les uniformes d’infirmière chez Louis Vuitton, les vestes de pompier à haute visibilité de Raf chez Calvin Klein, les chaussures plates à effet peinture de Margiela, ainsi que le célèbre T-shirt DHL de Vetements. De leur côté, Yohji Yamamoto s’attaque au workwear de luxe depuis des décennies et Junya Watanabe a été le premier à collaborer avec des géants du workwear tels que Dickies, Carhartt, Hervier et The North Face.

En d’autres termes, le vêtement de travail reste une source d’inspiration éternelle pour les designers. Si pour certains il est trop austère, dénominateur excessif d’une vie ouvrière remplie de dures journées de labeur, pour d’autres, il reste le symbole ultime de l’authenticité anti-mode. Le workwear offre en effet l’anonymat à celles et ceux qui désirent marcher en paix dans la rue, mais reste très bien vu chez celles et ceux qui se savent hype sans pour autant vouloir en faire trop. En bref, il possède ce genre d’attrait subculturel que tant de labels streetwear ont perdu en se transformant en marques internationales.

Si l’on devait illustrer le pouvoir du contexte vestimentaire et comment il peut modifier la perception du coût et de la valeur d’une pièce, il n’y a qu’à prendre en exemple les boots de travail Red Wing #3094 que Kanye West a portées pendant son idylle avec Julia Fox. Fabriquées au Minnesota et disponibles en ligne, elles étaient encore vendues pour la modique somme de 66 dollars en novembre dernier. Il y a quatre jours sur eBay, mjean80 a vendu une paire en pointure 47,5, identique à celles portée par Ye (qui a déjà arboré une veste de travail Dickies à 43 dollars au Met Gala, soit dit en passant) pour la somme astronomique de 3 050 dollars. Hé oui.

Alors, qu’est-ce qui fait que la combi et le pantalon en nylon croustillant que nous avons vus défiler sous nos yeux « feel like Prada », pour citer les récentes campagnes publicitaires de la Maison ? Après tout, il ne s’agit pas de n’importe quelle combi en coton ou de n’importe quel pantalon de travail. Ce sont là des vêtements aux silhouettes structurées, aux carrures exagérées et aux tailles sculptées, proposés dans des tissus difficilement disponibles pour une production ouvrière en série. Plutôt que d’introduire toute sorte de détails clinquants (bon, il y a quand même eu pas mal de brassards et d’ourlets en shearling), Miuccia et Raf ont déployé l’audace de leurs silhouettes avec parcimonie. Les effets exagérés — les épaules enflées d’un pull en cachemire ou les vastes proportions d’un bombers MA1 en nylon par exemple — ont été obtenus grâce à un sentiment de richesse intérieure.

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Photography Rosario Rex Di Salvo

Les créateurs sont allés puiser dans leur savoir-faire de couturier pour insuffler une dimension dramatique à des pièces élémentaires, alliant simplicité et impact magistral. Sous les manteaux en laine sculptés et les costumes deux-pièces se laissaient apercevoir des pans de combi en soie technique dépassant des ourlets, suggérant une dualité intérieure — un peu comme dans American Psycho. « La réalité quotidienne est valorisée, ses signes et significations sont échangés contre ceux de l’élégance et de la sophistication », peut-on lire dans les notes du show.

« L’approche consiste à accorder la même importance à tous les vêtements », a expliqué Raf Simons. « Les combinaisons légères et les costumes deux-pièces, qui font référence à l’idée de travail, de mouvement, d’activité et de loisir, sont rematérialisés afin de marquer une différence importante… Ils remplacent le traditionnel duo chemise/cravate et proposent une nouvelle énergie pour une autre réalité, avec une attitude plus jeune. »

Il est intéressant de noter qu’à l’ère du télétravail, les tailleurs et costumes n’ont pas disparu des podiums, au contraire. Ils sont plus que jamais utilisés comme symboles d’espoir vers un retour à la normale. Mais au fond, qui souhaite vraiment retourner dans un bureau où le port du costume est exigé ? Car dans le monde professionnel, seule une petite proportion d’hommes doit encore porter chemise, cravate et complet tous les jours. La jeune génération d’employés qui a pris leur place a rejeté le look The Office au profit de pièces sportswear décontractées, voire de survet’ en cachemire, doudounes en plume d’oie et T-shirts parfaitement ajustés pour les plus friqués.

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Photography Rosario Rex Di Salvo

Cependant, dans un grand nombre d’autres professions, l’uniforme est toujours de rigueur. Pensez à nos héros du confinement : infirmières, ouvriers, médecins et laborantins, que nous avons applaudis des mois durant. Même si ces derniers n’aspirent sans doute pas à se fringuer dans des versions luxe de leurs tenues de travail, voici peut-être une collection qui tente de célébrer leur héroïsme en plaçant leurs uniformes comme it-pieces hautement désirables.

« La collection célèbre le travail dans toutes les sphères et selon toutes ses significations différentes », poursuit Miuccia. « C’est une chose pratique, quotidienne. Mais ici, votre importance se montre d’un point de vue formel. Vous n’êtes pas casual. À travers ces vêtements, nous soulignons que tout ce que fait un être humain est important. Chaque aspect de la réalité peut être élégant et digne. Élevé, et célébré. »

Peut-être bien que le message que Mme P. et M. Raf ont essayé de faire passer, même si c’était avec des acteurs hollywoodiens et un tas de cuir et de peaux hors de prix, c’est que nous avons bien plus à piquer à ces gens qui travaillent dur que leur sens du style. On pourrait par exemple prendre le temps d’enfin les considérer comme des parangons de compassion, des éléments essentiels pour que la société prospère. Car tous les héros ne portent pas de capes, comme on dit.

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Photography Rosario Rex Di Salvo
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Photography Rosario Rex Di Salvo
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Photography Rosario Rex Di Salvo
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Louis Partridge at Prada AW22
Thomas Brodie-Sangster at Prada AW22
Damson Idris at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
Tom Mercier at Prada AW22
Asa Butterfield at Prada AW22
A model at Prada AW22
Jaden Michael at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
A model at Prada AW22
Filippo Scotti at Prada AW22
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