MUTEK Montréal, 2020
Racine & VJ Myriam Boucher
Photo: Bruno Destombes

L’art en ligne, ce n’est plus ce que c’était.

Musées, biennales et galeries, le COVID n’y est pas allé de main morte. i-D France a cherché à analyser l’exode digital culturel, son impact sur les communautés artistiques d’internet et les futurs possibles.

par Benoit Palop
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01 Décembre 2020, 9:59am

MUTEK Montréal, 2020
Racine & VJ Myriam Boucher
Photo: Bruno Destombes

Digitalisation de l’art en temps de COVID : Une source d’amalgame

La situation surréaliste qui semble s’être installée indéfiniment est vecteur de nombreux changements. Être invité à rester cloisonné entre quatre murs implique forcément un remaniement du day-to-day et, de manière générale, de Lifestyle. Mais, ces restrictions sociales ont également un impact considérable sur la façon de consommer l’art et la culture.

Tandis que de nombreux acteurs du milieu ont décidé de contrecarrer la disette de l’offre culturelle per-(et post-) pandémique en se tournant vers la diffusion de contenu live, de performances, de DJ sets, de concerts et même de conférences, notamment via les plateformes Twitch, Zoom, Facebook et Insta' Live, les musées et galeries ont eux amorcé un retour en force de l’art en ligne. Protocoles sanitaires oblige, opter pour une mise en ligne de leur contenu n’était pas une option : Il fallait assurer le minimum syndical. Ceci étant dit, cette transition digitale est certes une initiative très appréciable qui permet d'accéder à la culture tout en évitant de sur-peupler les espaces publics, elle reste néanmoins un challenge et une source d’amalgame.

Hormis un petit détail de catégorisation ‘maladroite’, ces quelques lignes ne rabaissent en aucun cas la qualité de ce qui a émergé des serveurs du net en un temps record. Bien au contraire. Cependant, certaines propositions browser-based font en effet un usage erroné de termes tels que net.art, web-art, internet-art ou encore post-internet, ce qui peut prêter à confusion. Si une grande majorité de ces panic projects offrent parfois des interfaces utilisateurs à l’ergonomie douteuse, ils sont surtout pour beaucoup à des années lumières des codes d’un art qui ont été réfléchis bien avant le forfait AOL illimité à 99 francs. Leur seul point commun ? Être consultable depuis votre laptop ou votre smartphone.

Galerie en ligne ≠ net.art

« La mise en ligne d'expositions qui avaient été conçues pour le offline a quelque chose d'absurde et de souvent naïf. Elle est le plus souvent normalisée et utilise la solution logicielle MatterPort qui fait penser à un mauvais revival du QTVR. Mais je crois que ces échecs permettent de lire rétrospectivement le net.art des années 90-2000 en leur donnant une nouvelle actualité. Nous avions raison, un peu trop tôt… » nous confie Grégory Chatonsky, artiste et chercheur qui, depuis les années 90, a travaillé sur le Web et principalement sur les questions de l’identité et des nouvelles narrations émergeant du réseau.

En effet, le portage de contenu vers le www, et donc la création de galerie en ligne, ne signifie pas forcément embrasser les spécificités du net.art et l’afflux de ces nouvelles expositions nous en donne la preuve. Il est très clair que cet intérêt soudain s’apparente plus à la nécessité d’utiliser internet en tant qu’espace d'accueil provisoire, plutôt que d’un intérêt à l’utiliser en tant qu’outil créatif et de réflexion. Une opportunité de rester visible pour certains, une frustration pour d’autres qui regardent s’évaporer en l’espace de deux lockdowns les fondamentaux qu’ils avaient mis en place.

Mais l'exception (même si elle est nommée COVID) ne devrait pas faire la règle. Tout comme l'exposition physique, l’exposition virtuelle vient avec ses attentes. On attend d’elle de stimuler notre esprit critique et de nous sortir de notre pensée binaire, et par conséquent, d’aller au-delà du simple contenu encodé sur une page web, substitut virtuel au White Cube rendu obsolète en temps de pandémie.

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Theo Triantafyllidis Ritual, (still), 2020, live simulation, custom software, infinite duration, single channel, 1920x1080px, Crédit : Gallerie Meredith Rosen

De son esthétique visuelle à son esthétique du share, en passant par ses particularités conceptuelles et narratives, le web-art a bien plus à offrir qu’un trois minutes bien pesé de scrolling frénétique, qu'une succession de JPEG ou de lecteurs Vimeo. Au-delà de l’expérience spatiale et immersive que peut offrir l’écran, émergent des questions sur la notion de réseau et de relation interhumaine à l’ère numérique, mais aussi de cohabitation avec les nouvelles technologies, de mémoire/nostalgie et de destinée post-numérique. Ces œuvres sont intimement liées à internet, parfois d’un point de vue technique, parfois plutôt conceptuellement ou à titre de référence, parfois les deux. Elles sont souvent générées à travers une sorte de processus créatif in-situ et donc, sont difficilement décontextualisable et indissociable du web et de leur . La liste est non exhaustive mais le solo show style dungeon-scrolling, Uh everything looks so fresh – Oh everything is so rotten!, d’Eva Papamargariti, le storytelling interactif complètement barré, RITUAL, de Theo triantafyllidis ou encore Well Now WTF?, une expo’ en mode hang-out virtuel commissariée par Faith Holland, Lorna Mills et Wade Wallerstein sont, me semble-t-il, des exemples de projets sortis durant le confinement qui perdraient de leur magie présentés AFK (away from keyboard).

Mis à part cette poignée d’intentions provenant d’artistes, de galeries et institutions qui ont toujours démontré un fort intérêt pour les pratiques digitale et/ou en ligne, il semblerait que bon nombre d’initiatives per-corona soient finalement plus proches de la migration de contenu que du web-art, un terme que l’on aime  s’accaparer, probablement pour son potentiel coolitude & clickbait. Le plus ironique dans tout ça, c’est que ces pratiques ont longtemps été méprisées et considérées comme ‘niche’ sans grande valeur ajoutée. Il a bon dos le net.art mais bon…

Hybridité online+offline : la nouvelle norme post-pandémique ?

Cette période, aussi difficile qu’ incertaine, marque également une rupture dans le format classique des manifestations culturelles. Alors que l'on se dirige vers la mise en place normalisée de la dimension mixte, déjà adopté par de nombreuses initiatives dont le festival MUTEK par exemple qui a scindé la programmation de ses différents évènements en deux volets (IRL/URL), il serait peut être temps pour le milieu de l’exposition de prendre la même direction et de ne plus considérer cette pandémie comme un incident temporaire mais plutôt de la voir comme une opportunité.

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MUTEK Montreal, 2020 T. Gowdy & VJ BunBun Photo: Myriam Ménard Photographe

 « J'entends autour de moi le désir de revenir au monde d'avant avec une valorisation de l'exposition réelle, de sa physicalité. Là encore cela me semble naïf et réactionnaire car la pandémie est un tournant historique qui devrait nous amener à repenser notre relation à  l'art d'une manière radicale tant d'un point de vue technique que naturel. » nous dit Grégory Chatonsky, voyant dans cette nouvelle tendance à l’hybridité, c'est-à-dire le fait de pouvoir jongler d'une réalité à une autre, une alternative  intéressante capable d’ouvrir la voie à des possibilités passionnantes. « Ceci permettra de reposer la question de la réalité des œuvres d'art, car je crois que beaucoup d'entre nous ressentent aussi que l'art contemporain est devenu simplement un autre nom de l'académisme. » conclut-il.

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