Courtesy of Florent Nemeta 

Stéphane de Freitas : “l’écoute et le dialogue sont des actes de rébellion”

Homme de l’ombre d’Eloquentia, le désormais célèbre concours d’éloquence qu’il a créé en 2012, l’entrepreneur social et réalisateur Stéphane de Freitas milite pour que l’oralité et l’entraide se fassent le socle commun de nos sociétés.

par Laurianne Melierre
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25 Novembre 2020, 2:40pm

Courtesy of Florent Nemeta 

“MILITANT.E.S” est la nouvelle série de portraits d’i-D France. Un format inédit, pour raconter à travers ses acteurs et actrices le militantisme français d’aujourd’hui. Figures anonymes ou personnalités influentes, ils et elles dessinent en creux le visage d’une France qui s’engage. Féminisme, écologie, antiracisme, lien social, entrepreneuriat… place aux luttes de celles et ceux qui changent le monde.

Stéphane de Freitas est entrepreneur social. Mais aussi réalisateur. Et artiste. Comme d’autres avant lui, ses appétits pluriels le préviennent de se contenter d’une seule case. Le touche-à-tout confirme : “ma seule ligne directrice, c’est de chercher à avoir de l’impact. Ce qui m'obnubile, c’est de trouver des solutions viables à des problèmes de société majeurs.” Parmi eux ? “Une France plus polarisée que jamais, qui ne parvient plus à dialoguer”. Son idée pour y remédier ? Remettre la parole et l’écoute au centre du jeu. “La France vit depuis plus de 10 ans une grave crise de la liberté d’expression”, commence-t-il, avant de rappeler l’escalade polémiste du milieu des années 2000, entre le vote de la loi interdisant le port de signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques en 2004, les tensions autour des caricatures de Mahomet au Danemark en 2005 puis celles de Charlie Hebdo, en 2006. “À cette époque, on s’est mis à stigmatiser les banlieues, avec deux poids, deux mesures dans la conception que l’on se faisait de la liberté d’expression. Il y avait ceux qui avaient voix au chapitre : les médias, les politiques… et les autres”, se remémore Stéphane de Freitas, qui cherche alors un moyen de renverser la vapeur, à son échelle. “La France est au carrefour du Nord et du Sud, avec une Histoire et un passé colonial particulièrement lourds. Dialoguer dans ce pays à voix multiples, très métissé, y est un défi encore plus primordial qu’ailleurs”. À l’aube des années 2010, son idée germe. En 2012, elle porte un nom : Eloquentia.

Donner de la voix

Eloquentia n’est pas qu’un concours d’éloquence, aime à rappeler Stéphane de Freitas. C’est aussi un programme de formation à la prise de parole en public. 6 semaines pour prendre confiance en soi, se confronter à d’autres opinions, d’autres cultures, d’autres religions, pour apprendre à être convaincant et à s’exprimer, en toute liberté”. Entièrement gratuit, le cursus, qui revêt la forme d’une association à but non lucratif, s’implante d’abord à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, département dont le Français est originaire. À la clé, un trophée décerné au lauréat par un jury d’avocats, d’acteurs, de rappeurs ou de journalistes, et le titre de “meilleur orateur.trice du 93”. Un projet qui cultive, au démarrage, des ambitions modestes : la première édition, en 2013, ne compte que 30 étudiants. Ils seront les premiers à se confronter à la pédagogie “Porter sa voix” mise au point par Stéphane de Freitas.

Au programme, 60 heures de cours réparties en 5 matières allant de l’expression scénique à la rhétorique classique, en passant par le slam et la poésie, la technique vocale et la respiration, ou encore l’aspiration personnelle et professionnelle. Placés sous le signe du vivre-ensemble, ces cours-ateliers nécessitent d'adhérer aux trois valeurs fondatrices d’Eloquentia : le respect, l’écoute active et la bienveillance. Pour, in fine, s’affronter lors de duels, l’un des participants devant répondre par l’affirmative à une problématique, l’autre par la négative. Parmi les matières à réflexion de ces dernières années : “L’interprétation est-elle une création ?” en 2017, “La misère est-elle moins pénible au soleil ?” en 2018 ou la vertigineuse “L'espèce humaine est-elle en voie d’extinction ?” en 2019. “Avec ces joutes verbales, il ne s’agit plus tellement d’éloquence pure, mais de prise de parole éducative, décrypte Stéphane de Freitas. L’hétérogénéité du groupe et la diversité des opinions débattues servent autant à faire grandir les participants qu’à faire société”. La parole, levier essentiel de la cohésion sociale ? “Absolument”, gage Stéphane de Freitas, qui déplore qu’en France, 70% du programme scolaire soit consacré à l’écrit, au détriment de l’oral. “Je suis convaincu que c’est en intégrant l’apprentissage du dialogue et de l’écoute au plus tôt, dès l’école maternelle, que l’on apprendra aux individus à communiquer, à se comprendre, et à s’opposer dans le respect”.

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Parole partout

Depuis sa création, Eloquentia a fait du chemin. De 30 participants en 2013, le programme rassemble aujourd’hui une centaine d’animateurs pédagogiques et bénéficie à plus de 3000 élèves et étudiants chaque année. Présent dans 12 villes de France, mais aussi à Bruxelles (Belgique) et Constantine (Algérie), le cursus s’est adapté à une demande exponentielle et plurielle, proposant désormais des interventions universitaires, du mentorat, de l’accompagnement à l’insertion professionnelle, des ateliers et des master classes. Quand certains “anciens” du concours sont désormais “attachés parlementaires, acteurs, enseignants, leaders associatifs”, énumère Stéphane de Freitas. Un emballement qu’il doit notamment au succès critique et public du documentaire À voix haute, qu’il co-réalise aux côtés de Ladj Ly en 2016. Nommé pour le César du meilleur film documentaire en 2018, on y suit les 6 semaines de formation d’une promotion Eloquentia, en Seine-Saint-Denis. Un coup de projecteur qui lui ouvre les portes de nouvelles universités, mais aussi du monde politique. “Le film m’a notamment permis de rencontrer des ministres. Aujourd’hui, je suis fier de savoir qu’Eloquentia a joué un rôle dans le retour du grand oral au baccalauréat”, se réjouit l’entrepreneur. Annoncé pour les épreuves de juin 2021 par le ministère de l’Éducation nationale, ce nouvel exercice vise à apprendre aux lycéens à “s’exprimer, argumenter [et] écouter”. Consignée dans le livre Porter sa voix, s’affirmer par la parole, paru en 2018 (éd. Le Robert), la pédagogie de Stéphane de Freitas a d’ailleurs été reprise par les principaux éditeurs de livres scolaires. “C’est énorme. Les choses bougent lentement, mais elles bougent”.

Fils d’immigré

Un physique de jeune premier. Des phrases concises. Les idées claires. Stéphane de Freitas, 34 ans, est à l’aise en interview. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Né aux Lilas dans les années 80, fils d’immigrés portugais, il grandit à Aubervilliers jusqu’à ses 14 ans. Rêve de devenir basketteur professionnel. Signe avec le club de Rueil-Malmaison, dans les Hauts-de-Seine. Joue en Pro B, la deuxième division. Intègre un établissement scolaire de la porte d’Auteuil, dans le très chic 16e arrondissement. “J’y ai complètement changé d'environnement social. C’est là que j’ai pris conscience pour la première fois de la fracture sociale française” analyse-t-il. “Moi qui étais issu d’un milieu populaire, j’ai constaté l’ampleur des tensions entre les classes sociales, mais aussi des préjugés sur le multiculturalisme.” Rapidement, les questions de vivre-ensemble le passionnent. Il entre à l’ESSEC avant d’entamer des études de droit à Assas où sa thèse porte, déjà, sur les modes alternatifs de résolution des conflits, notamment par le dialogue et la médiation. “J’ai compris qu’on ne pouvait pas s’affirmer sans parole, moi qui ai, un temps, souffert de mes tics de langage hérités de la banlieue.” Porté par le succès d’Eloquentia, l’étudiant d’alors quitte Assas en cours d’année, ne valide pas son diplôme et se lance dans l’aventure entrepreneuriale et associative. Il y fait la rencontre d'une “nouvelle génération d’étudiants, celle des réseaux sociaux, habituée à avoir son mot à dire” mais qui, paradoxalement, se heurte “à une approche de l’oralité violente, entretenue par des politiques qui misent sur la punchline, toujours dans l’opposition, et qui polarisent chaque jour un peu plus les opinions.

Femmes éloquentes

Avec Eloquentia, la parole s’apprend, se fait outil. S’émancipe, aussi. “À nos débuts, certaines étudiantes avaient le sentiment que l’éloquence n’était pas pour elles”, note l’entrepreneur, qui célèbre le fait que ces préjugés s'estompent. “Aujourd’hui, les femmes représentent au moins 50% de nos participants et les finales ont toutes été paritaires ou à majorité féminine”, souligne-t-il avant d’ajouter que “si l’on avait tendance à associer l’art oratoire à des hommes, comme Nelson Mandela ou Martin Luther King”, on faisait désormais place à des figures émergentes féminines : “le discours de Greta Thunberg en larmes au Sommet Action Climat de New York, en 2019, fera partie de ceux qui marqueront l’Histoire”. Un engagement féministe que l’on retrouve jusque dans la composition des jurys d’Eloquentia, où le rappeur et réalisateur Kerry James, le comédien Océan ou l’avocat Hervé Temime côtoient l’actrice Leïla Bekhti, l’animatrice Juliette Fievet ou la journaliste Rokhaya Diallo.

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Le bleu est une couleur chaude

Et aujourd’hui ? Si la trajectoire d’Eloquentia se poursuit, Stéphane de Freitas ne fait plus partie des intervenants du programme depuis 2016. Recentré sur la gestion des partenariats, des finales et des aspects marketing du cursus, il délègue à ses équipes les affaires courantes. Cette réorganisation lui permet de donner naissance en 2019 à Indigo, son nouveau projet solidaire. Prenant la forme d’une application de petites annonces, Indigo permet de faire don d’objets et de services, mais aussi de s’engager facilement auprès d'associations qui en auraient besoin. “Indigo répond à deux enjeux de société. La crise économique d’abord, en apportant de l’aide à ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir des produits du quotidien. À la crise écologique ensuite, en redonnant une vie à des objets et en limitant les déchets” synthétise l’entrepreneur. Un réseau social vertueux rendu possible grâce au financement participatif, et aujourd’hui constitué entreprise solidaire qui reverse 10% de son chiffre d'affaires au monde associatif. Soutenue et financée par le Fonds Asile Migration et Intégration de l’Union européenne, elle accompagne également l’insertion sociale des réfugiés, exilés et migrants en Europe et a été traduite en urdu, arabe et farsi. “Nous sommes aujourd’hui une communauté de plus de 100.000 utilisateurs. Nous visons les 350.000 avant l’été 2021” projette Stéphane de Freitas, qui a installé ses bureaux dans un immeuble haussmannien de la place de l’Opéra, à Paris. “Nous assistons à l’effondrement du vieux monde dans le chaos et la violence. Mais le digital peut participer à la construction d’un avenir plus collectif. Nous sommes de plus en plus nombreux à militer pour une société collaborative, écologique et solidaire”.

“On est ensemble”

C’est d’ailleurs le message de son dernier documentaire, produit par Netflix et dévoilé à l’été 2020. Bien-nommé On est Ensemble, l’entrepreneur et réalisateur y dresse le portrait de 5 leaders associatifs et militants. Parti à leur rencontre au Mali, aux États-Unis, au Brésil, à Sarcelles et à Paris, ils deviendront en 2017 les visages du clip “Solidarité” de Mathieu Chédid, Fatoumata Diawara, Toumani et Sidiki Diabaté, lui aussi réalisé par Stéphane de Freitas. “Le monde de demain nous condamne au militantisme”, conclut-il, sûr de lui, avant d’ajouter que “prendre la parole, écouter, comprendre l’autre sont devenus des actes de rébellion.

En 2016, dans l'amphithéâtre de l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, une assemblée surexcitée d’adolescents, de jeunes adultes, de parents et de grands-parents était venue voir s’affronter Souleila, 19 ans, et Eddy, 20 ans, à la finale d’Eloquentia. À la question “Le meilleur est-il à venir ?”, Souleila, qui répondait par l’affirmative, avait marqué les esprits : “le meilleur est à venir si nous y allons ensemble, soudés, et unis. Car le meilleur avenir, c’est nous.” Ou lui.

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