L’érotisme selon Andy Warhol

Avant de tutoyer les sommets du Pop Art, l'artiste américain a longtemps célébré la beauté masculine et la sexualité débridée dans des dessins érotiques aujourd'hui réunis dans une belle monographie : Andy Warhol, Love, Sex & Desire: Drawings 1950-1962.

par Maxime Delcourt
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10 Décembre 2020, 10:30am

Il est des œuvres qui ont été illico retenues par l'histoire, inscrites d'office au sein de l'imaginaire populaire pour leur originalité, leurs sous-textes, leur modernité et leur transgression. Ce goût pour l’inédit et les propositions à contre-courant, Andy Warhol en a fait un des piliers fondamentaux de son travail. Pensons ici à ses fameuses Campbell's Soup Cans, à la mythique pochette du premier album du Velvet Underground, au contenu d'Interview Magazine, à ses prises de position visionnaires (« Dans le futur, chacun aura son quart d'heure de célébrité ») ou encore à ses célèbres photographies aux côtés du gratin de l'art contemporain américain, immortalisées au sein de la Factory ou ailleurs : à intervalles réguliers, des années 1960 jusqu’à sa mort en février 1987, Andy Warhol a profondément marqué l’histoire contemporaine, de l’avant-garde à la pop culture.

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Figure incontournable des sixties libertaires, l’artiste américain ne peut toutefois pas être considéré comme un pur produit de cette décennie. Certes, son travail entre alors en connexion avec celui d'autres esthètes (Roy Lichtenstein et James Rosenquist, notamment), mais c’est bien au cours des années 1950 que Warhol, à peine installé à New York, commence à se tailler une solide réputation. Il traine ses guêtres au sein du monde de l'art, se fait connaître auprès d'un public averti en tant que dessinateur publicitaire pour différents magazines (Glamour, Vogue ou Harper's Bazaar), expose pour la première fois en 1952 au sein de la Galerie Hugo de New York, à partir de textes écrits par Truman Capote, et fait officiellement son entrée au MoMA trois ans plus tard. Avec, toujours, cette volonté de surprendre : « J'aime être la bonne personne au mauvais endroit et la mauvaise personne au bon endroit », affirmait-il.

Il faut croire en effet que Warhol, hostile aux compromis, a toujours aimé les contrepieds, comme s'il s'agissait pour lui de se réinventer en permanence, en prise directe avec ses envies, ses pulsions et les tabous de l'époque. Ainsi, au mitan des années 1950, le futur meilleur ami de Jean-Michel Basquiat s’emploie à travers ses dessins à proposer une autre facette de son travail, peut-être plus intime, sans doute plus coquine, et malheureusement restée méconnue du grand public pendant de longues décennies. 

Ce travail, longtemps enfoui dans ses archives, est rassemblé aujourd’hui dans une monographie d’ores et déjà essentielle, publiée chez Taschen : Andy Warhol. Love, Sex, and Desire. Drawings 1950–1962, un livre fascinant de par sa mise en page, très graphique, et son contenu inédit. Soit 300 dessins réalisés essentiellement à l'encre sur papier, où Warhol se plaît à représenter des jeunes hommes, « souvent nus, parfois parés de cœurs noirs fantaisistes et d’autres charmants atours ». Par instants, ces derniers ressemblent à de simples croquis, réalisés avec nonchalance et spontanéité, certainement dans l'idée de capter un regard singulier, de figer l’instant et de s'accaparer à l'instinct le corps de ces hommes qui s’offrent à lui.

L’intérêt de cet ouvrage, limité à 7.500 exemplaires numérotés, est triple. Un : il permet de prendre conscience de l’état d’esprit qui animait Andy Warhol, lequel voyait en ses dessins érotiques un moyen de faire valser les stéréotypes au sein d’époque où l’homosexualité était encore considérée comme un crime dans certains États américains - un comble quand on sait que l'érotisme hétérosexuel suscitait au même moment un vif intérêt de la part des instituions. Deux : il rappelle l’audace de cet artiste avant-coureur, qui ose alors tout montrer, le sexe masculin comme les fellations, les corps dénudés comme les baisers passionnés ou les corps-à-corps. Trois : il met en lumière des œuvres qui ont longtemps été rejetées par les galeries, qui n’y voyaient là rien d’autre que de « l’art homoérotique » un poil provoquant, pas vraiment abouti, à l’exception de la Bodley Gallery, dans l’Upper East Side, qui choisit d'exposer une centaine de ces dessins en 1956. 

À l'époque, Andy Warhol, jamais le dernier lorsqu’il s’agit de commercialiser son art, rêve déjà de voir toutes ses œuvres publiées au sein d'un même ouvrage. Selon lui, ce serait l’une des meilleures façons de mettre les deux pieds au sein de la scène artistique new-yorkaise. « S’il ne vit jamais se concrétiser son rêve de les publier sous forme de monographie, il produisit tout de même plus de mille dessins d’après modèle, élégants et spontanés », explique l’éditeur Michael Dayton Hermann, qui réalise ainsi le fantasme de l'artiste en publiant Andy Warhol. Love, Sex, and Desire. Drawings 1950–1962.

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Pour la première fois, ces 392 pages, éditées en collaboration avec la Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, se proposent en effet de rassembler quelques centaines de ses dessins les plus réussis, accompagnés d'essais de son biographe (Blake Gopnik) et de poèmes à même de créer un dialogue entre les œuvres présentées et les grands penseurs de l’époque (James Baldwin Thom Gunn, Harold Norse, Essex Hemphill ou même l'icône de la Beat Generation, Allen Ginsberg). On comprend alors à quel point le maître du Pop Art, quelques années avant d’accéder à la notoriété, a été influencé par les styles de Jean Cocteau ou de Matisse. On en apprend davantage sur le rôle joué par Warhol dans la construction de l'identité gay en abordant des thématiques longtemps jugées choquantes, et toujours via des personnages excentriques, hauts en couleur.

À parcourir son livre du désir, on saisit surtout l’aisance avec laquelle cet artiste énigmatique pouvait masquer des propos sans doute extravagants dans des œuvres qui flirtaient ouvertement avec l'humour, le détournement et l'ironie. Ce qui n’a rien d’un hasard quand on sait que ces caractéristiques finissent, dans les années 1960-1970, par s’imposer comme des éléments essentiels à la compréhension du style Warhol, perceptibles dans des travaux aujourd'hui connus de tous (Marylin Monroe's Lips) ou plus souterrains, notamment Torsos et Sex Parts où, en 1977, il explore le corps de l'homme, ses parties intimes, et pose un regard sincère sur l’imagerie pornographique. Comme quoi, même devenu superstar, celui qui rêvait un temps d’être illustrateur de livres pour enfants n'a jamais vraiment perdu son goût pour la subversion.

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