Courtesy of Helmi

Josman est le kickeur dont le rap français a besoin

En 2020, Josman publiait un deuxième album reçu avec un enthousiasme modéré. Un an plus tard, le rappeur revient avec un nouvel EP où il s’adonne à ce qu’il fait de mieux : brosser avec la même générosité la rugosité du réel et l’amertume qui en découle.

par Maxime Delcourt
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23 Février 2021, 11:52am

Courtesy of Helmi

La scène a quelque chose de si irréaliste qu’elle en est quelque peu déroutante. Un soir de novembre 2018, au Splendid de Lille, alors que Josman enchaine les morceaux face à un public captivé, et visiblement ravi de pouvoir fumer des pilons à l’abri des regards, comme pour entrer en connexion avec ce rap parfois planant, les lumières se rallument soudainement. Quand le son se coupe à son tour, les spectateurs entonnent les classiques du rappeur a capella, bien décidés à prolonger la soirée et persuadés que, contrairement à ce qui est écrit sur le plateau des ingénieurs du son, Josman ne fait pas du « rap de merde ».

Davantage que l’incompréhension entre un rappeur et une salle, cette anecdote dit surtout la relation qui lie Josman à son public. « C’est bon de savoir que l’on me comprend, ça me permet de voir du positif dans toute cette négativité qui m’habite. Surtout que j’ai l’impression que cette connexion s’est faite toute seule, via mes projets et rien d’autre. » Vrai : Josman n’est pas de ces artistes qui doivent tout faire pour que leur originalité apparaisse plus grande que leur artificialité : peu présent sur les réseaux, presque absent du jeu médiatique, le rappeur dit vouloir laisser s’exprimer la musique avant tout. Par velléités artistiques, bien sûr. Mais aussi par pudeur, quand bien même « cette valeur n’est pas la plus valorisée aujourd’hui avec toutes ces technologies autour de nous »

Calme, lucide et tranquillement installé dans son canapé, il poursuit : « Par le passé, j’acceptais de nombreuses interviews, mais je le faisais systématiquement au détriment de ma pudeur, de mon bien-être. Je ne suis pas à l’aise face à un objectif, et je ne le serai jamais. Peut-être que j’aurais davantage de succès si je jouais tout ce jeu, mais ce n’est pas mon truc. Je suis nettement plus à l’aise caché, loin de tout. »

Cette façon d’avancer dans le rap jeu, Josman le sait, ne se fait pas sans une certaine exigence. La discrétion a quelque chose de poétique, certes, mais encore faut-il proposer à chacune de ses sorties des morceaux forts, qui impactent durablement l’esprit des auditeurs. « Je ne propose que ma musique, il faut donc qu’elle soit suffisamment singulière pour que les gens la retiennent. » Josman sait de quoi il parle : après deux mixtapes et un premier effort qui ont largement mobilisé les amateurs de rap (mais pas que : l’intéressé dit commencer à écrire pour d’autres artistes, issus de divers courants musicaux), Split, son deuxième album, a laissé perplexe une partie de son public. « C’est sûr qu’il n’a pas été reçu comme je le souhaitais. Peut-être qu’il est trop long, peut-être qu’il est à contre-courant des albums qui sortent actuellement, peut-être qu’il est trop conceptuel. Reste que c’est mon disque le plus varié, qu’il contient quelques morceaux marquants et que l’on est finalement parvenu au résultat souhaité, ajoute-t-il très précautionneusement, comme si les mots détenaient un pouvoir explosif. J’en suis fier et je sais déjà ce vers quoi je veux aller ces prochains mois. En attendant, il fallait un EP, une transition pour montrer que le Josman kickeur est toujours là ».

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Symboliquement, Josman a ainsi choisi d’ouvrir MYSTR J.O.$. avec « Fcked Up 4 », quatrième épisode de ce morceau emblématique, où il est question de « faire du biff », de fumer de la « végétale » et, bien évidemment, « de niquer le game ». Pour cela, le rappeur de Vierzon a choisi pour la première fois de travailler sur la longueur avec d’autres partenaires de jeu. Par le passé, c’est Eazy Dew qui pilotait toute la production de ses projets. À présent, même si le beatmaker reste impliqué dans le processus d’enregistrement (il a coréalisé « Doré »), c’est bien MYSTR, le petit-frère de Josman, qui est à l’origine des productions de cet EP. « Il avait déjà réalisé trois morceaux sur Split, et on avait envie de poursuivre la dynamique. Après trois titres ensemble, dont « Fcked Up 4 », qui a été réalisé dans les trois semaines qui ont suivi la sortie de mon deuxième album, on s’est rendu compte qu’il fallait faire un EP. Je sens une différence entre mes productions, celles d’Eazy Dew et les siennes, peut-être plus dark. Ce qui me correspond assez bien. »

Tout au long de MYSTR J.O.$., on sent effectivement que les morceaux ont été envisagés comme des soupapes de décompression où Josman peut faire ce qu’il veut, pousser toujours plus loin les limites de l’indicible (« Tu m’excites avant d’cracher puis tu m’dégoûtes »), de l’intimité (« Moi, l'Père Noël j'ai jamais vu sa gueule/J'l'ai vu qu'de dos sur la ch'minée du voisin ») et de ce quotidien qui glisse inévitablement vers l’amertume (« Que d'insomnies j'ai le sommeil hanté/J'ai l'esprit et le cœur ensanglantés »). On lui fait part alors de l’image qu’il renvoie - mystérieux, casanier, solitaire -, il confirme, mais émet tout de même une légère nuance : « Au quotidien, je ne suis pas quelqu’un de triste, mais c’est ce sentiment qui m’épanoui d’un point de vue artistique. Un peu comme si la noirceur que je n’exprime pas humainement finit par ressortir quand j’écris. Ce qui vient confirmer une chose : que, dans nos sociétés, on apprend encore trop souvent aux gens à garder pour eux leur tristesse ou leurs sentiments négatifs. Heureusement, la musique permet de les libérer. »

MYSTR J.O.$. confirme ainsi l'ambivalence d'une plume capable de la plus sympathique punchline égotripée comme de la pire noirceur, de la rime vouée à faire esquisser un léger sourire comme de  la confession trahissant une profonde introspection (« J'me suis posé des milliers de questions et puis j'ai remis les réponses en question »). « Goal », par exemple, est un immense bloc, d’hypersensibilité et de mélancolie, qu’il s’agit de ne pas dégrossir, d’assagir, mais au contraire de traduire dans des propositions visuelles extrêmement soignées. Habituellement, c’est son ami Marius Gonzalez qui se charge de cette partie. Cette fois, Josman a décidé de confier ce rôle à Helmi, connu pour ses collaborations avec Brodinski, Rosalía, Majid Jordan ou encore Bonnie Banane. « Ça fait plusieurs années que l’on discute ensemble. À la base, il devait réaliser le clip d’un morceau de Split, mais l’idée est tombée à l’eau à cause du confinement. C’était donc évident de l’inviter sur ce projet. Il comprend mon intention, et c’est très important dans le sens où j’ai envie de garder un contrôle sur tout ce qui me représente, des textes aux productions, des clips aux des fringues que je porte. »

Control-freak, Josman l’est au point de tout enregistrer chez lui, dans ce petit home-studio aux nuances violettes qu’il s’est aménagé au sein de son appartement parisien. « À la base, c’était un dressing, mais je trouvais que ça pouvait le faire pour enregistrer. On n’y tient pas plus d’une heure quand on y est à trois, mais des titres comme « New Hares (Same Shit) » ont été enregistrés ici, dans cette pièce où je peux passer la journée. » Là, en pleine promotion de son EP, il avoue ne pas y avoir pas mis les pieds depuis une semaine, mais nous fait une confession : « Le fait de parler de musique depuis plus d’une heure, ça me donne envie d’y retourner et de voir les morceaux qui pourraient naître. » On comprend alors que Josman n’a pas fini d’explorer ses sentiments contradictoires, d’assouvir ce goût pour les 16-mesures qui oscillent en permanence entre le vice et la vertu.

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