Image via Netflix

Emily In Paris ou l'analyse sinistre du rêve américain

La série Netflix à succès capture la vie de luxe trop facile d’une expat américaine née à Chicago. Mais sous cette couche de mignonnerie, que dit vraiment la série ?

par Nathan Ma
|
23 Octobre 2020, 9:00am

Image via Netflix

Difficile de savoir qui est réellement le méchant dans Emily In Paris. La nouvelle série Netflix, qui semble être sur les lèvres de tout le monde en ce moment, suit les aventures de la fameuse Emily, une millennial spécialiste de marketing directement importée du Midwest. Le personnage, interprétée par Lily Collins, évolue dans la capitale française alors qu’elle devient une influenceuse sur les réseaux sociaux. La série ressemble à un conte de fée loin de la pandémie actuelle : Emily est promue de l’autre côté de l’Atlantique après que sa boss tombe enceinte de manière imprévue et doive rester à Chicago, laissant Emily le rôle de représenter le point de vue américain au sein d’une agence de marketing parisienne que son employeur vient d’acquérir. À son arrivée, Emily devient une influenceuse un peu par hasard, charmant des milliers de followers avec des photos de croissants et d’autres moments « lost in translation ». Elle balance ses cheveux d’un côté et de l’autre de ses tenues voyantes, mais personne ne s’en préoccupe car Emily a l’optimisme à tout épreuve d’une représentante d’un service client américain et la confiance en soi aveugle de quelqu’un qui n’a jamais travaillé dans aucun service client.

Derrière la série, Darren Star que l’on connait pour Sex and the City et Beverly Hills 90210, continue d’assumer son penchant pour des détails à la limite du crédible. (« C’est comme si Carrie Bradshaw de Sex and the City avait eu accès à son fantasme de vie d’expat, ce qu’elle méritait » écrit une critique pour The Cut.) Emily profite d’une vie charmante grâce à un permis de travail, un appartement coquet, et l’affection de tous les hommes qu’elle croise, et ils ont encore tous leurs cheveux. C’est fantastique, et c’est le but : comme l’a expliqué Darren Star au New York Times, « Je voulais présenter Paris d’une façon absolument merveilleuse, d’une façon qui encouragerait les gens à tomber amoureux de cette ville comme j’en suis tombé amoureux ».

N’allons pas jusqu’à dire que Emily In Paris est absolument sans tensions : l’ancien fait face au nouveau à l’occasion de quelques clashs culturels. Puisqu’Emily est censée être l’ambassadrice d’un marketing américano-centré et d’une sensibilité plutôt prude qui semble être celle des États-Unis en général, elle essaie de renouveler les stratégies des campagnes françaises avec un angle qui privilégie les réseaux sociaux, ce que remet en cause l’histoire, les traditions et l’héritage de certaines maisons de mode parisiennes ou d’un domaine de champagne.

La tension principale dans tout cela est l’absence d’un méchant précis : serait-ce les règles oppressives et patriarcales qui sévissent dans la nouvelle vie de notre ingénue américaine ? Ou justement, serait-ce Emily et sa manière de défendre une hégémonie culturelle nord-américaine qui commence à prévaloir de plus en plus dans les petits business d’Europe occidentale ? Est-ce Sylvie, la directrice de l’agence à la mode qui fait face à Emily, un équivalent du personnage de Miranda Priestly si Emily était Andy Sachs ? Ou bien est-ce encore le concept même des blondes naturelles, qui existent uniquement dans la série pour déclencher quelques complications romantiques au sein de cette ville qui est censée être la ville la plus romantique du monde ?

Emily est une femme américaine que l’on devine plutôt tendance progressiste, elle a indéniablement voté pour Hillary Clinton en 2016. Pour elle, la nudité féminine n’est pas envisageable dans une publicité et elle s’offusque quand on lui explique que les femmes ne doivent pas se servir elles-mêmes d’alcool à table. Elle tient dur comme fer à son attitude positive, tout est possible si on y met du sien, mais rencontre les obstacles de l’amour et du désir qui semblent être omniprésents dans la ville lumière. Un casting grandissant d’anges gardiens sympathiques apparaissent comme une cerise sur le gâteau pour l’aider à se débrouiller avec la langue, la bureaucratie, et la plomberie française à l’ancienne. Et, ce que tout le monde semble regretter, son comité d’accueil francophone tombe dans le panneau.

Christelle Murhula, dans son article pour gal-dem, présente l’argument suivant : l’Américaine (blanche) à Paris est un lieu commun, et ce lieu commun ignore en plus la diversité et le multiculturalisme de la ville, tout comme sa poigne, et plus généralement toute la vie contemporaine qui existe en dehors des drames de boulot de l’agence d’Emily : où sont les vraies rues, où sont les mcdo, et surtout où sont les visages multiples de toutes les diasporas qui vivent en France ? Les gilets jaunes sont complètement absents, et la seule référence à la vie politique française, ou même américaine d’ailleurs, apparait avant même le générique de début du premier épisode lorsque la supérieure d’Emily cite Macron comme exemple que les hommes parisiens aiment les femmes plus âgées. Pour Christelle, « Paris comme ville d’amour, de mode et de gastronomie, certes, mais il y a beaucoup plus à Paris. Pourquoi ne pas représenter tout cela ? Pourquoi est-ce cette version dite romantique, très blanche, de Paris que l’on nous ressert à toutes les sauces ? »

Murhala reconnait aussi les raisons inhérentes qui font Emily In Paris : tout d’abord, c’est une série de fiction. Mais alors se pose la question suivante : « Une fiction pour qui ? » Au sein du schéma d’Emily In Paris se trouve l’histoire que son créateur a passé lui-même à Paris, se débattant avec des pièces d’Euro au café, et il devient clair qu’Emily In Paris n’est pas seulement un fantasme des Américains en Europe, mais plus généralement de l’Américain comme figure mythique, et tout ce que cette narration sous-entend.

Emily, pour faciliter les choses, est très américaine : elle est dynamique, blanche, et porte en elle les responsabilités de la génération #GirlBoss. La narration derrière Emily In Paris n’est pas celle d’une millennial qui se découvre au détour des rues pavées de l’une des villes les plus romantiques au monde, c’est plutôt qu’Emily, qui ne connait pas grand chose ni du marketing ni des fusions acquisitions, galère pour garder son travail.

Emily In Paris développe une certaine vision du rêve américain de l’expatriation : leurs aspirations aériennes de se prouver à travers le dur labeur et la détermination. Avec le champ de bataille des élections qui approche, il est difficile de distinguer les citoyens américains qui décident de partir et ceux qui le font car ils sont déçus des promesses mensongères que défend leur pays. Mais lorsqu’il est question du poids des Américains à l’étranger, on peut s’attendre à ce que d’autres portent ce poids pour nous.

Moi-même, en tant qu’Américain vivant à l’étranger, j’ai récemment discuté de cela à Berlin avec un groupe d’écrivains venant d’Angleterre, d’Egypte, et du Panama. Les deux derniers m’expliquaient qu’ils éprouvaient une certaine joie perverse à être témoin de la chute des États-Unis : notre impact fiscal, culturel et politique avait dessiné leur propre éducation, et s’ils sympathisent avec nous devant le n’importe quoi de notre gouvernement actuel, ils ressentent également une forme de schadenfreude (pourrait se traduire par l’expression française « se réjouir du malheur d’autrui ») car, franchement, peut-être qu’on le mérite. L’écrivaine anglaise était d’accord avec tout cela, et a même ajouté qu’elle se considérait dans une situation similaire : les pouvoirs impérialistes qui nous ont élevé et placé dans une position hégémonique qui nous permettent même de pouvoir romantiser l’Europe, un continent dont les frontières sont devenues de plus en plus violentes et meurtrières pour d’autres, il y a une limite à notre tendance à se plaindre de notre sort, et à attendre des autres qu’ils nous plaignent.

Darren Star semble se nourrir de cette tendance. Nous avons assez de preuves selon lesquelles les piliers du rêve américain sont en train de s’écrouler, y compris la mobilité de classe, la méritocratie, et notre réputation en général. Avec Emily In Paris, Star étend le rêve américain, le poussant hors de ses frontières nationales passées pour coloniser à nouveau le continent européen.

En cela, la série est presque parfaite. Pour beaucoup d’Américains, le succès d’Emily est une manière de célébrer le fait que nous ayons raison, et que ceux qui nous résistent sont des ignorants pédants. Pour tous les autres par contre, il ne fait que révéler la vérité souvent tue : quand il est question des Américains à l’étranger, nous sommes souvent nos propres pires ennemis. 

Cet article a été initialement publié par i-D UK.   

Tagged:
TV
Netflix
emily in paris