Courtesy of Loose Joints

Photographier la vie cachée de l'Amérique riche et blanche

Buck Ellison, dont la première monographie Living Trust vient de sortir, parle de son travail et du sentiment qui motive son oeil de photographe « cette envie de regarder, et la culpabilité qui en suit ».

par Ryan White
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22 Mai 2020, 8:41am

Courtesy of Loose Joints

Né à San Francisco mais travaillant à Los Angeles, le photographe Buck Ellison a dédié des années à observer le « langage de la richesse blanche américaine » dans ses photos. Envisagé à distance, son travail n’est pas sans rappeler celui de Tina Barney. Mais approchez-vous, et vous découvrirez une perspective complètement différente, bien moins agréable à regarder. Lorsque l’on observe la richesse, raconte Buck Ellison, la chose importante n’est pas forcément de comprendre le privilège, à la place il faut s’éloigner entièrement de ce concept, et plutôt interroger les « mécanismes qui préservent les inégalités ». En utilisant des acteurs et des accessoires pour recréer les sanctuaires internes de ces communautés fermées, la première monographie du photographe, Living Trust, jette un oeil au delà des symboles de classe classiques et des airs coincés que l’on trouve généralement sur le visage de ses membres. Ce qui croupie sous la surface est toujours plus intéressant.

buck ellison living trust
Untitled (Christmas Card), 2019

Dites nous en plus sur les histoires et les communautés que vous documentez à travers votre travail.

Mes sujets de prédilection semblent être très réfractaires à leur propre représentation. Au sein d’une société qui est formellement démocratique et égalitaire, personne ne souhaite montrer les mécanismes qui permettent de préserver les inégalités. Les manières ou les comportements que je veux représenter sont si souvent rangées ou cachées que la capacité mythique de l’appareil photo à pouvoir capturer ou exposer s’est tout naturellement imposée. Il est important de documenter comment ce groupe, à travers leurs choix discrets de dépenses, de comportements, de valeurs, consolide une impression de mériter leurs positions sociales, leur permettant ainsi d’ignorer les inégalités dont ils sont la cause. Ou du moins, leur permettant ainsi de ne pas se remettre en question.

Vous photographiez des acteurs. Pourriez-vous nous parler du processus et du degré de détails que vous incorporez dans ces scénarios ?

Bien sur. Prenons l’exemple de l’image qui s’intitule Sunset. Le point de départ de cette image était autobiographique. Quand on était au lycée, les bumper stickers étaient très à la mode, ils nous permettaient de nous différencier au sein d’un groupe homogène. Je voulais prendre une photo qui représenterait ça. J’étais attiré par l’acte profane de gâcher une peinture de luxe sur une voiture chère avec des stickers nazes, mais j’aimais aussi la tendresse de ce moment, où le sticker est fixé pour la première fois, où littéralement on construit son identité.

J’ai recherché le bon lieu, procédé à un casting, payé pour le cupping de l’un des mannequins, et surtout passé une long période à rassembler les bons stickers (Patagonia, The North Face, et Save Tibet) et les bons vêtements (une chemise Ralph Lauren, un débardeur Red Stripe, une bague de Thaïlande). Ces décisions concernants les accessoires et le stylisme étaient importantes car je voulais suggérer qu’il y avait une série de laborieuses décisions qui avaient précédées ce moment devant nous. Ces choix semblent insignifiants, mais au sein de ce monde microcosme, où la richesse et le progressisme agissent comme les deux doigts de la main, ce monde où les gosses détestent le capitalisme sans savoir encore ce que cela signifie, ces affiliations sont lourdes de sens. Si leurs positions symboliques se manifestent parfois par des biens matériels comme la voiture, ces gamins révèlent leurs positions sociales à travers des signifiants culturels qui sont le vecteur d’une acquisition de savoir et d’un système de valeurs, comme par exemple les bumpers stickers.

La prise de vue a duré près de deux heures, j’ai shooté longtemps pour que leurs actions deviennent une routine, pour que les acteurs aient vraiment l’air de mettre des stickers sur la voiture et jamais de faire semblant de les mettre. On a shooté au coucher du soleil, comme pour s’inspirer du drapeau tibétain sur le sticker « Save Tibet » qui représente un soleil couchant. Mais j’aimais bien le fait que cela donnait une lumière héroïque à un moment autrement banal.

buck ellison living trust
Every Good Boy Does Fine, 2009

Votre nouveau projet Living Trust explore « comment la richesse, les privilèges et la blancheur sont préservés et diffusés aux États-Unis », qu’est ce qui vous a attiré vers ce sujet ?

Le mot privilège n’est qu’un petit mot mesquin qui permet de porter un jugement sur le comportement des autres. Aux États-Unis, notre société se vente de mettre les choses à plat dans ce moment historique où les inégalités n’ont jamais été autant exacerbées. Lorsqu’on juge les gens riches pour leur bonne ou mauvaise consommation, leur dur labeur ou leur flemmardise, leurs dons d’argent ou au contraire l’absence de dons, on passe à côté de ce qui est important. De penser que quelqu’un utilise ses privilèges de la mauvaise manière implique qu’il pourrait y avoir une bonne manière de les utiliser, ce qui n’est pas possible. Je pense que c’est un mot frustrant, car il attire notre attention loin des institutions et des processus sociaux qui maintiennent les inégalités.

Comment ce projet s’intègre à votre travail plus largement et aux thèmes que vous avez tendance à explorer ?

Il est question de regarder, mais de se sentir coupable une fois qu’on a regardé. La richesse peut produire beaucoup de beauté, c’est indéniable. Mais beaucoup des systèmes qui créent et préservent l’affluence sont objectivement réductibles au statut d’objets. Bien sur, cette culpabilité ne fait que accentuer le plaisir du regard. C’est un sentiment qui n’est pas confortable. On me dit que c’est ce qui est visible dans mes photos : à la fois cette attraction et cette répulsion pour le même sujet.

buck ellison living trust
Husbands, 2014

Quelle relation entretenez-vous avec « les familles de la classe moyenne supérieure blanche et confortable » des États-Unis ?

« Il s’intéresse beaucoup à la santé en ce moment » ou « Elle prend une année off pour se concentrer sur ses bongos » sont des phrases qu’on entend dans un contexte spécifique, voici le monde que j’ai choisi d’examiner avec mes photos. J’essaie d’être clair en ce qui concerne cette participation, même d’un niveau simple et formel : la plupart des images sont prises extrêmement proches, je suis là au coeur de l’action. Je ne serai pas capable de faire la critique que je fais sans avoir été élevé et avoir été à l’école dans ce monde qui j’examine.

Que pouvons-nous apprendre en observant ce groupe démographique si particulier aux États-Unis ?

Je ressens une vraie urgence à observer ce groupe. La liste Forbes 400 des personnes les plus riches des États-Unis sont maintenant 45% plus riches qu’ils l’étaient en 2007, alors que la majorité des Américains ne s’est toujours pas remise de la crise financière de 2008. Plus largement, 1% de la population mondiale contrôle maintenant 50% des richesses. Ces chiffres sont effrayants. Le jugement moral des comportements des individus riches reste simplement un écran de fumée, une distraction, alors que la concentration des richesses s’accentue à une rythme extraordinaire. Pour reprendre les mots de Dorian Warren, qui est professeur assistant en science politique à l’université de Columbia : « On doit comprendre ce qui se passe au sommet ».

Living Trust par Buck Ellison est publié par Loose Joints et disponible ici.

buck ellison living trust
Strenuous Life, 2013
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Dick, Dan, Doug, The Everglades Club, Palm Beach, Florida 1990, 2019
buck ellison living trust
Sierra, Gymnastics Routine, 2015
buck ellison living trust
Hotchkiss v. Taft #1, 2017
buck ellison living trust
Dick and Betsy, The Ritz Carlton, Dallas, Texas, 1984, 2019
buck ellison living trust
Upper School Greenhouse, Marin Country Day School, Tiburon, California, 2017

Credits


All images courtesy Loose Joints

Cet article a été initialement publié par i-D UK.

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