Courtesy of HBO

Pourquoi « I May Destroy You » est la meilleure série du moment sur les agressions sexuelles ?

Réalisée, scénarisée et jouée par Michaela Coel, « I May Destroy You », la série qui se penche avec acuité sur les agressions sexuelles, est addictive, brillante et pertinente au plus haut point.

par Patrick Thévenin
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08 Septembre 2020, 1:26pm

Courtesy of HBO

« I May Destroy You », la série star d’HBO, entre directement dès le premier épisode dans le vif du sujet qui sera déroulé tel un serpentin tout au long de douze épisodes. Arabella est une jeune londonienne, la trentaine, qui s’est taillée une jolie notoriété sur Twitter pour ses messages bien sentis, insolents et plein d’humour, sur elle-même et donc sa génération, c’est-à-dire les milléniaux. Petite star des réseaux sociaux, elle a sorti dans la foulée un livre « Chroniques d’une milléniale énervée » qui est devenu une sorte de guide générationnel qui a encore plus augmenté son potentiel de likes et ses demandes de selfies dans la rue. C’est une influenceuse, comme il en existe des milliers qui, pressée par ses éditeurs, doit rendre son prochain manuscrit le lendemain matin. Sauf qu’Arabella est bien évidemment à la bourre et que seule devant son écran d’ordinateur, même en s’étant roulée un joint bien tassé, rien ne sort. Poussée par le SMS d’une copine qui l’enjoint de la rejoindre dans un bar, Arabella ne résiste pas longtemps, se disant qu’elle ne rentrera pas trop tard et finira son texte plus facilement. Sauf que de bars en clubs, de danses échauffées en légers flirts, de shoots d’alcool en drogue en tous genres, Arabella se retrouve chez elle au petit matin, toute habillée sur son lit, front ensanglanté, téléphone cassé, sans savoir comment elle a bien pu rentrer. Elle a un blackout de chez blackout, et des visions fugitives mais persistantes qui lui font penser qu’il ne s’agit pas d’une énorme gueule de bois, mais de quelque chose de bien plus grave, qu’en fait elle a été droguée et violée ! Commence alors pour Arabella, un long chemin, étalé sur une dizaine de mois, un travail acharné sur elle-même, où toutes les facettes des réactions face à un tel acte odieux prennent forme. De la culpabilité (« Je l’ai cherché, j’ai trop bu, j’aurais dû faire attention ») à la vengeance (« Je vais le retrouver et le buter »), de la tentative d’oubli à la nécessité d’en parler en passant par un groupe de parole, de la résilience à l’obsession, de la décision d’aller porter plainte à la police au à quoi bon de toute manière…

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Michaela Coel qui a écrit, produit, et tient le premier rôle de la série, n’est pas une parfaite inconnue, bien au contraire. Née Michaela Ewuraba Boakye-Collinson de parents immigrés Ghanéens séparés avant sa naissance, elle a été élevée par sa mère et sa grande-sœur et a grandi dans un quartier où les racisé.es n’étaient pas forcément les bienvenu.es, où des crottes de chien étaient régulièrement déposées dans leur boite à lettres, où à l’école primaire elle était la seule élève de couleur. Après avoir découvert Dieu à 18 ans auprès d’un groupe pentecôtiste, elle s’oriente vers des études de science politique, avant de se lancer dans le stand up en jouant dans des petits cabarets londoniens. L’auteure et actrice Ché Walker qui tient un cabaret la repère et l’encourage à suivre ce chemin. En 2009, Michaela quitte l’université et prend des cours de théâtre tout en commençant un blog, Michaela The Poet, où elle parle de tout et de rien, d’elle et des autres, avec déjà avec toute la verve, l’insolence et l’humour dont elle est capable se créant tout doucement une aura de fille cool à qui il ne faut pas la faire. Elle écrit seule la pièce « Chewing Gum Dreams », sur une adolescente désespérée d’enfin perdre sa virginité, un one women show où elle joue le rôle de onze personnages différents. La pièce est un succès, et à peine âgée de 26 ans, c’est la société de production Freemantle qui demande à Michaela de l’adapter pour la télévision en une série, « Chewing Gum », où Michaela joue le rôle de Tracey Gordon, jeune fille élevée de manière ultra-puritaine et qui n’a qu’une hâte : avoir des relations sexuelles. La série s’impose rapidement comme un succès, est rachetée par Netflix et cumule les récompenses. C’est alors qu’elle planche sur l’écriture de la saison 2 de « Chewing Gum » en 2016 que Michaela va vivre l’incident qui va donner naissance à « I May Destroy You ». En effet, un soir alors qu’elle rejoint une amie dans un bar, on lui glisse quelque chose dans son verre, et elle est violée par deux hommes sans qu’elle en ait conscience. « Après mon agression, quand j'étais au poste de police, dans une salle à attendre que des policiers viennent prendre ma déclaration, j'étais assise avec un ami, confiait Michaela Coel au Parisien. J'étais désorientée, en état de choc. J'ai regardé mon ami et il était en train de jouer à Pokémon Go sur son téléphone. A ce moment-là, je ne pouvais même pas mettre un mot sur ce que je ressentais, c'était aussi déchirant qu'absurde, ironique. Peu de temps après, je me suis mise à prendre des notes sur tout ça. C'était ma manière à moi de prendre de la distance avec quelque chose de très douloureux. » Petit à petit, le pitch de « I May Destroy You », basée sur ce qui lui est arrivée commence à germer et elle se met à écrire sur cet incident dramatique. Netflix, sur la foi du premier scénario qu’elle propose, lui offre 1 million de livres, contrat qu’elle refuse car ça sous-entend abandonner ses droits d’auteur. Tenace et décidée, elle finit rapidement par obtenir tout ce qu’elle veut de la BBC qui s’associe à HBO : la production, le contrôle créatif, le choix du casting et le dernier mot !

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Lancé en début d’été, « I May Destroy You », où Michaela Coel interprète son propre rôle (soit Arabella) et joue de l’autobiographie pour mieux multiplier les pistes et aborder de plein front les problèmes du viol, des agressions et du consentement sexuel, ainsi que de cette fameuse zone grise, est loin d’être une série comme les autres sur le sujet. Les 12 épisodes, ou le jeu de Michaela - figure en pâte à modeler et perruques à gogo - force le respect, alternent drames et fous rires, tendresse extrême et dureté sans merci, flash-backs floutés et projections fantasmées, répliques au couteau et moments lacrymaux, avec une manière de filmer au plus près et au plus brut, loin d’un esthétisme léché de pacotille, comme si Arabella, l’actrice principale, nous embarquait dans la réalité de sa caméra imbriquée dans son Smartphone. Cette vérité, ou plutôt cette honnêteté, est certainement ce qui fait toute la puissance et l’intelligence de la série. « I May Destroy You » n’est pas une vulgaire enquête à la recherche du ou des violeurs, mais un objet bien plus intelligent et subtil, qui pose les questions qui fâchent, suit le cheminement de la réflexion d’Arabella sur ce qui lui est arrivé, creuse là où ça fait mal quitte à parfois nous faire perdre pied face au binarisme de la pensée actuelle. Une série qui n’hésite pas à plonger les mains dans le cambouis dans la réalité crue du sexe tel qu’il se pratique aujourd’hui, cette vision du cul téléporté dans une réalité virtuelle de photos de chattes et de bites et de vidéos en plein ébats envoyées au premier inconnu. Mais l’agression sexuelle d’Arabella est aussi le point de départ d’une réflexion sur le besoin maladif de likes et d’approbations sur les réseaux sociaux, cette quête incessante de dopamine virtuelle, le rapport décomplexé à la défonce et à la drogue, tout en développant une réflexion puissante sur l’amitié, la nécessité de faire partie d’une communauté, le racisme, la résilience et l’obligation de dire la vérité et déballer son linge sale quoi qu’en pense la société. Comme l’exprime si bien Arabella, au début de l’épisode 7, dans un monologue époustouflant : « Avant mon viol, je n’ai jamais pensé à ma condition de femme, j’étais surtout noire et pauvre. Oser dire que mon sexe peut nuire à ma liberté et à ma survie revient à trahir la cité dans laquelle j’ai grandi, où la misère touchait filles comme garçons, où un petit frère manquait autant de nourriture et d’amour que sa sœur. Quand je pense à la police londonienne ravagée par le racisme omniprésent, avoir ouvert la bouche pour dire qu’on me l’avait souillée m’a semblé être un crime en soi. La Bible dit « Nul ne peut servir deux maîtres. » Est-il trop tard pour que je serve celle des femmes. Est-ce que je sais ce que c’est que d’être une femme qui lutte ? Une fellation forcée ce n’est rien quand d’autres se font lapider pour leur portable, meurent d’hémorragies après des mutilations sexuelles, où finissent avec un utérus mutilé par des miliciens qui les violent à répétition en temps de conflits et de guerres. Ces constats sont-ils un rappel humiliant de ne pas trop étaler mon vécu ou au contraire de le crier ? Mes cris peuvent-ils aider celles qui crient en silence ? Est-il temps de servir une nouvelle tribu ? J’espère le savoir un jour. »

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