Pourquoi la disparition de Christophe nous rend tous si tristes

Christophe est décédé à 74 ans des suites du coronavirus. Il incarnait une élégance, une culture et un style uniques.

par Romain Marsily
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17 Avril 2020, 7:20am

Les Mots Bleus (1974), pochette

Toujours, lorsqu’un musicien s’échappe définitivement pour de nouvelles aventures, ce sont des morceaux de la bande-originale de nos vies qui deviennent orphelins. Christophe, par son œuvre et ses tubes, ne déroge pas à la règle. Et chacun peut associer à ses chansons des visages, des moments, des souvenirs. Aline, Les Mots Bleus, Les Paradis Perdus, Les Marionnettes et tant d’autres resteront dans nos têtes et dans le patrimoine musical français. Mais si l’on en juge l’immense vague d’émotion sincère provoquée dans un premier temps par l’annonce de sa contamination par le coronavirus, puis par celle de son décès, la nuit du 16 au 17 avril, Christophe représentait encore plus que cela.

Christophe, tout d’abord, incarnait une élégance, aussi simple et évidente que sophistiquée et raffinée. Il était en cela l’héritier de cette grande tradition du dandysme, à l’austère rigueur versant parfois dans un flambant décadentisme, dans le sillage, en France, des Barbey d'Aurevilly, Baudelaire, Huysmans ou plus récemment Gainsbourg. Christophe illustrait très bien cette rigueur morale, cette hygiène de vie, à rebours de tout hygiénisme, qu’est le dandysme, et qui va bien au-delà d’une parfaite apparence vestimentaire, case que Christophe cochait également par ailleurs. Par des mots très bien choisis, dans son hommage, Jean-Michel Jarre, qui fut l'un de ses paroliers majeurs, qualifie Christophe de "couturier de la chanson", son art ayant en effet souvent à voir avec la haute couture. Ce dandysme lui dictait une stricte étiquette de roi non couronné, à commencer cette vie principalement de nuit, tourbillonnante mais tant que possible loin de toute vulgarité, de toute lourdeur, en un mot, loin des cons. Un de ses rituels diurnes était sa partie de pétanque au Jardin du Luxembourg; le jeu populaire par excellence, qui reclame tant de précision et de méticulosité, comme sa musique, dans le toujours sublime jardin de Marie de Médicis. Il était également un fieffé joueur de cartes, et plus particulièrement de poker ("Tout se jouait sur une paire de rois, pour le dernier des Bevilacqua"). Peu d’activités humaines comme les cartes constituent une aussi belle allégorie du destin, notion fondamentalement liée au dandysme.

Ainsi, "Dandy, un peu maudit, un peu vieilli", comme il se décrivait dans Les Paradis Perdus, à l’impeccable smoking blanc cassé qui se traînait sur sa Vespa, dans La Dolce Vita, Christophe partageait le précepte dandy de Baudelaire "le beau est toujours bizarre", au point de nommer un de ses albums Le Beau bizarre. Or le dandysme, comme le définit si génialement Baudelaire, toujours lui, dans Le Peintre de la vie Moderne, confine par certains côtés au stoïcisme. En pleine époque de pandémie, qui, plus que jamais nous appelle au stoïcisme, la disparition de cette icône dandy, à cause de cette même pandémie, nous touche particulièrement.

Christophe incarnait ensuite une culture. Érudit de littérature, de cinéma et bien sûr de musique, Christophe était un passeur. Cette culture, il l’a transmise à son public. Si ses textes sont truffés de références à sa fascination nostalgique pour la culture américaine ("Brando ne joue plus les marlous", ainsi débute Señorita), nous pensons là plus particulièrement à son album Clichés d’amour, constitué de reprises de grands standards anglo-saxons des années 30 et 40, brillamment traduits par la plus grande plume du journalisme musical français, Philippe Paringaux.

Comme de nombreux antimodernes , Christophe était à la pointe de la modernité, toujours à l’affût de nouveaux sons, de nouveaux effets, de nouvelles techniques, comme l’illustrent notamment Enzo, son vibrant hommage à Enzo Ferrari, ou bien È justo, qui met en scène la voix somptueuse d'Anna Mouglalis, dans l'album Les vestiges du chaos. Ses concerts en étaient d'autant plus spectaculaires, avec des versions souvent revisitées de ses chansons, anciennes comme récentes. Christophe en devint ainsi un modèle, pour ne pas dire une idole, de toute la nouvelle scène créative française, à commencer par Sébastien Tellier, avec qui il signa une superbe reprise de Señorita. Ses deux albums de duo constituent un aboutissement de cette transmission entre générations, même si, à juste titre, il ne considérait pas ces reprises (accompagné de noms aussi divers que Philippe Katherine, Laetitia Casta ou Juliette Armanet) comme des redites mais bien comme des nouveaux projets originaux. Et dans une époque qui, face à une faillite nihiliste des canaux de transmission habituels, exprime tant le besoin de transmission culturelle, Christophe représentait une figure autodidacte, cultivée et inspirante.

En résumé, Christophe incarnait donc un style. Or, en notes comme en lettres, "c’est rare un style". Céline disait qu’en littérature, "il n’y en a qu’un, deux ou trois par génération". Et Christophe en avait un. Au-delà de ses mélodies ou de textes le plus souvent écrits par d’autres, Christophe faisait partie de ces chanteurs populaires qui incarnent un sursaut d’héroïsme bordélique face à tous les types de médiocrité, une légèreté face à tous les types de pesanteurs, et une liberté absolue, formelle comme intellectuelle, face aux relativismes moralisateurs. Tout consacré à son art et ses rêveries, il irradiait de bienveillance et de chaos lumineux, comme l’illustre l’une de ses meilleures interviews récentes, pour Libération, en 2016. Pour tout cela, on comprend bien pourquoi il devint une source d’inspiration et suscita tant de sympathie. Avec le Dernier des Bevilacqua, c’est bien un des derniers héros musicaux français du XXème siècle qui tire sa révérence.

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