La jeunesse de Singapour façonne la renaissance artistique de la ville

Il fut un temps où vivre sa vie d’artiste dans le cadre rigide et strict de Singapour était quasi impossible. Mais une nouvelle ère souffle sur la ville; la scène locale utilise ce contexte politique pour y puiser son inspiration.

par Briony Wright
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13 Mars 2020, 4:07pm

Singapour est une cité-Etat jeune, connue pour sa propreté, sa sécurité, ses nombreux logements sociaux et ses transports publics. La ville offre des espaces verts en abondance, ou tout du moins autant que possible dans une jungle de béton. Cette plaque tournante de l’Asie du Sud-Est est aussi un melting pot multiculturel; mais cependant Singapour n’a pas la réputation d’être un centre artistique et culturel où il est bon de faire carrière. D’une part, il s'agit d'un marché très restreint, ce qui le rend très concurrentiel, et s’y constituer un public ou une audience assez significatives pour être viables est très difficile. D’autre part, c’est officiellement la ville la plus chère du monde. Pour survivre à Singapour, il faut travailler dur ; le loyer est élevé et pour la plupart des gens, se former à un art et construire progressivement une oeuvre est un luxe qu'ils ne peuvent pas se permettre. Et puis il y a la ligne dure du gouvernement envers les drogues, une politique de tolérance absolument zéro, et les interdictions de manifester. Sans compter les deux années de service militaire à plein temps, obligatoires pour la population masculine.

Malgré tous ces paramètres, beaucoup de jeunes artistes attribuent des vertus au cadre que constituent Singapour et politique locale, cadre qui leur permettrait de se forger une solide éthique professionnelle ainsi que des qualités de détermination. Il s’agit surtout de la première génération qui explore la diversité culturelle qui lui offre la ville, et tout ce que cette mixité peut lui apporter. Cette génération crée de nouveaux espaces, et redéfinit le futur du pays sous l’angle de l’art. i-D a parlé avec des acteurs locaux pour savoir ce que c’est vraiment que d’être jeune à Singapour en 2020.

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Manfred

Que fais-tu dans la vie, et en quoi cela te passionne-t-il ?
Je suis un créateur de mode et je gère aussi un collectif qui s'appelle Why Not?. J’aide à l’organisation de projets de mode, surtout là où elles ont le plus besoin de soutien. C’est un projet très rebelle, assez Do It Yourself.

A quoi cela ressemble-t-il de grandir à Singapour ?
Je me sentais assez claustrophobe, avec cette impression constante de regarder les choses de l’extérieur. J’avais une vision idéalisée de ce qu’était l’industrie de la mode, et une fois que j’ai mis les pieds à l’intérieur, j’ai réalisé que ce n’était aussi idyllique que ça. Les ressources disponibles à Singapour sont imparfaites, il n’y a pas assez de soutien, ce qui est dommage pour une ville qui souhaite avoir une scène créative riche et dynamique. La triste réalité, c’est qu’il est difficile de développer une carrière ici, plus que dans d’autres villes. Mais c’est aussi très Singapourien de se plaindre de tout et de rien. Comme mes amis me disent souvent, “si tu ne peux pas trouver le travail de tes rêves, alors crée-le, et arrête de gémir !”

Quels sont les avantages et les inconvénients de la culture Singapourienne dans ton milieu ?
Tout est motivé par le business à Singapour - c’est toujours une question d’argent. Et à cause de ça, il y a un mouvement assez élitiste dans les industries créatives, ce qui force les membres de notres communauté à faire un compromis. Un bon nombre d’entre nous à Singapour avons trouvé un équilibre entre nos passions et nos impératifs commerciaux.

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Putri

Que fais-tu dans la vie, et en quoi cela te passionne-t-il ?
Je suis créatrice de vêtements pour femmes. C’est hyper satisfaisant d’avoir un exutoire pour pouvoir créer et exprimer mes racines qui proviennent de Malaisie, et ce à travers des habits traditionnels, ou bien certains tissus présents dans mes vêtements. Je fais par exemple des corsets en utilisant du tissu Batik. Je suis également un des membres du collectif Why Not?. On organise des expositions auto-financées, ce qui est assez rare à Singapour.

Quels sont les avantages et les inconvénients de la culture Singapourienne pour ton milieu ? Singapour est une ville diverse et culturellement riche, c’est vraiment l’avantage. Le pire truc, c’est que l’industrie de la mode est vraiment minuscule, donc on donne parfois la priorité à l’aspect commercial plutôt qu’à l’aspect créatif. Il y a aussi assez peu de ressources.

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Hanya

Que fais-tu dans la vie, et en quoi cela te passionne-t-il ?

Je suis dessinatrice de bijoux, J’ai une marque qui s'appelle Chez G, et je produits des bijoux sur mesure, dont des grills, des pendentifs et des bagues. C’est une carrière pleine de défis, autant d’un point de vue intellectuel que créatif, et j’adore ça.

A quoi cela ressemble-t-il de grandir à Singapour, selon ton expérience ?
J’ai vraiment mis en avant l'aspect créatif de ma personnalité durant mon enfance. Comme la majeure partie des Singapouriens élevés dans le système éducatif traditionnel, je ne me focalisais que sur le fait d’avoir de bonnes notes. Je n’avais jamais songé à avoir une carrière créative, puisqu’on m’avait toujours dit que ce n’était pas un parcours professionnel viable. Et pourtant, la société Singapourienne d’aujourd’hui a vraiment besoin d’esprits créatifs avec un haut degré de connaissance artistique.

Quels sont tes rêves pour le futur ?
Je suis heureuse de voir notre scène créative locale recevoir un intérêt et un soutien croissants ces dernières années. Ça prouve aussi que l'attrait des Singapouriens pour le secteur culturel et artistique, et particulièrement pour les sous-cultures locales, a grandi. Avec un peu de chance, notre communauté continuera à se développer, pour être un jour reconnue sur la scène internationale.

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Jess

Que fais-tu dans la vie, et en quoi cela te passionne-t-il ?
Cela fait trois ans que je suis directrice d’un studio de création au sein d’une petite agence de branding et de contenu qui s’appelle 2baesick Studio. J’adore mon travail car je suis auto-entrepreneur, ce qui veut dire que j’ai un contrôle créatif absolu sur tout ce que je produis. À travers mon entreprise j’ai aussi créé un espace qui m'octroie des moments de respiration. Mon studio propose de la photographie, du graphisme et du motion design, de la conception de décor, de la production de vidéo, du stylisme, et de l’illustration. J’avoue que c’est difficile de s’ennuyer.

A quoi cela ressemble-t-il de grandir à Singapour, selon ton expérience ?
Singapour est une ville dure, mais les difficultés qu’on y rencontre sont parfois enrichissantes. À l'opposé de certains de mes amis qui ont subi une pression de leur famille vis à vis de leur carrière, j’ai de la chance de ne pas avoir eu ce problème avec la mienne. Je vis seule, au bénéfice de ma propre santé mentale, mais il n’y a pas de salaire minimum à Singapour, donc les cachets des jeunes créatifs ici sont assez pathétiques et irréguliers. Du coup je travaille dur, et j’essaie de tirer des leçons de chacune de mes erreurs.

Quels sont tes rêves pour le futur ?
J’espère un jour pouvoir changer de carrière, quitter la conception visuelle et me reconvertir dans le tatouage. En ce moment, j’économise pour que ce rêve devienne une réalité, même si c’est dur avec le coût du logement dans une ville si chère.

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Wanjie

Que fais-tu dans la vie, et en quoi cela te passionne-t-il ?

Je suis photographe; je travaille surtout dans la mode et je fais aussi des documentaires à côté. Depuis mon enfance, la photo a été un moyen instinctif pour moi de trouver une esthétique pour romancer mes expériences personnelles, pour faire part du chemin que j’ai parcouru et de tous les endroits que j’ai découvert.

Grandir à Singapour, c'est comment ?
Ce n’est pas une question facile parce que je n’ai pas d’autre point de référence. À mon avis Singapour n’a pas ce côté fascinant, cette même énergie que des capitales créatives comme Londres ou Paris, mais c’est en train de changer lentement. Il y a un esprit "Do It Yourself" audacieux ici, les jeunes artistes sont rigoureux et innovants à la fois, sans pour autant se prendre trop au sérieux. Un bon nombre d’entre nous remettons en question les anciens modes de fonctionnement et les standards de l’industrie, parce que nous n’avons rien à perdre. C’est excitant de voir mes amis organiser leurs propres défilés en mode guerilla, de faire des performances artistiques de manière totalement pirate, et d’aller à l'encontre des institutions.

Quels sont les avantages et les inconvénients de la culture Singapourienne pour ton milieu ? Il y a toujours des difficultés au démarrage, comme dans toute jeune nation : le phénomène de fuite de cerveaux est un véritable problème, les meilleurs talents de chaque industrie décident de partir pour travailler dans d’autres capitales créatives internationales. Il y a quelques photographes bien établis ici, auprès desquels les jeunes photographes peuvent se former et apprendre. J’espère que les personnes clés de l’industrie et les influenceurs de Singapour sauront prendre plus de risques à l’avenir. C’est seulement à ce moment là qu’on pourra élargir notre champ de vision, et créer quelque chose de réellement innovant.

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Nicolette

Que fais-tu dans la vie, et en quoi cela te passionne-t-il ?

Je suis designer. J’adore ce que je fais parce que j’ai l’opportunité de créer des objets. J’aime que mes clients puisse développer un sentiment de fusion avec mes pièces, et qu’elles fassent partie de leur identité. The Salvages, un label que j’ai co-créé avec mon fiancé Earn Chen, nous permet d'explorer l’art et la musique sous différents aspects, et de mettre en lumière des histoires que nous voulons partager. On a de la chance de rencontrer et de collaborer avec tellement de gens des quatre coins du monde, qui viennent de milieux extrêmement variés.

A quoi cela ressemble-t-il de grandir à Singapour, selon ton expérience ?
J’ai du obtenir un diplôme de comptabilité et de finance avant de pouvoir convaincre ma mère de me laisser faire de la création de mode, mon rêve absolu. Mais j’ai eu du mal à trouver un travail dans le secteur, même après mes études. Alors j’ai travaillé à mis temps, tout en faisant des petits boulots en tant que graphiste, avant d’ouvrir une toute petite boîte de nuit de hip-hop. Tout ça c’était avant de pouvoir commencer The Salvages. Au final, ces expériences m’ont permis de rester très motivée, et de perfectionner mes talents de graphiste et de businesswoman.

Quels sont les avantages et les inconvénients de la culture Singapourienne pour ton milieu ?
La meilleure chose à Singapour c’est la diversité culturelle, religieuse et sociale. Mais l’inconvénient c’est que notre culture et nos choix de vies sont assez conventionnels, dû au fait que la ville a dû se développer très vite. Les mentalités sont caractérisées par une certaine propension à juger son prochain, une peur de l’individualisme et de l’expérimentation, même si je pense qu’au cours des dernières années elles ont beaucoup changé. Les jeunes de ma génération ont l’occasion d’aller plus en profondeur, de trouver leurs propres tribus, et de découvrir des choses alternatives et nouvelles pour eux-mêmes.

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Tess

Que fais-tu dans la vie, et en quoi cela te passionne-t-il ? Je fais de la danse, je suis comédienne, j’écris et je fais des performances artistiques. J’ai eu beaucoup de chance car j’ai pu explorer différentes formes d’expressions et en faire mon travail.

Quels sont les avantages et les inconvénients de la culture Singapourienne pour ton milieu ? Dans le secteur artistique plus particulièrement, je dirais que la meilleure et la pire chose à la fois c’est la dépendance aux fonds publics. Les financements artistiques sont plutôt massifs ici - ils permettent à beaucoup d’événements, de publications, d’expositions d’exister, et ouvrent des opportunités de production et d’ouvertures d’espaces. Tous ces projets sont possibles grâce au soutien généreux du gouvernement, qui promeut un programme de diversité, mais ça veut aussi dire que le paysage culturel est largement façonné par le Gouvernement. Ce n’est pas catastrophique, mais la scène artistique a définitivement besoin d'investissement privé pour passer à l’étape supérieure, et pour nous permettre d’oser exprimer des idées plus osées et controversées.

Quels sont tes espoirs pour le futur?
J’espère continuer à me développer en tant qu’artiste, de pouvoir apprendre à être de meilleure aide pour les communautés marginalisées et les groupes sous-représentés. J’ai conscience de mes nombreux privilèges. Parfois je me sens tellement coupable que cela est presque handicapant, c’est quelque chose sur lequel je travaille, et j’essaie de donner des opportunités à ceux qui le méritent chaque fois que je le peux.

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Ee jin

Quels sont les avantages et les inconvénients de la culture Singapourienne pour ton milieu ?Je suis juste un enfant de la mode, j’adore les vêtements et créer des looks

A quoi cela ressemble-t-il de grandir à Singapour, selon ton expérience ?
Les études jouent un rôle hyper important ici, et on m’a toujours poussé à réussir à l’école. Mais le monde scolaire, ce n'était pas pour moi. Depuis que j’évolue dans un univers plus créatif, les gens que j’ai rencontré ont tous été super ouverts. Mon grand regret, c’est que je trouve les gens peu ouverts à la critique; ils la voient d’un oeil négatif, au lieu d’en tirer des leçons. Et il y a beaucoup d'hypocrisie par ailleurs.

Quels sont les avantages et les inconvénients de la culture Singapourienne pour ton milieu ?
C’est une communauté jeune, et donc il est assez facile pour nous de présenter notre travail, de le partager. Par contre tout le monde a un esprit extrêmement compétiteur, et les gens se perdent parfois dans cette compet' permanente. J’espère que la scène va évoluer, devenir plus ouverte et tolérante, et qu’elle aura moins peur d'oser tenter des expériences plus audacieuses...

Credits


Photographie Stefan Khoo
Assistant photographie Alif

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