Photography Adraint Bereal

Être noir dans une université texane majoritairement blanche

Seuls 4% des 52 000 étudiants de l’Université du Texas à Austin sont noirs. Le photographe Adraint Bereal a voulu leur rendre un hommage personnel en créant son propre yearbook Afro-Américain.

par Zoe Whitfield
|
11 Mars 2020, 10:40am

Photography Adraint Bereal

La route qui relie Waco à Austin dure seulement deux heures, mais pour Adraint Bereal, le fossé entre l’Université du Texas d’Austin et sa ville natale est énorme, l’équivalent “du jour et de la nuit”. Adraint a grandi au sein d’une communauté majoritairement noire et hispanique à Waco, puis est allé au lycée “avec des personnes qui me ressemblent, et qui s’identifient aux mêmes choses.” Mais c’est un fait : seulement 4% des 52 000 étudiants sur le campus de l’Université du Texas sont noirs.

A l’origine, le projet extrascolaire de ce jeune homme de 21 ans était d’explorer la part de féminité des homme noirs. Mais la découverte, au fil de ses recherches, de certaines statistiques ont réorienté son projet. D’où le titre, 1.7 - 1.7% étant le pourcentage d’homme noirs à l’Université du Texas. Adraint a donc commencé à interviewer des étudiants de son âge et à les photographier dans le cadre d’une exposition au Musée George Washington Carver.

Artiste pluridisciplinaire, Adraint a commencé à prendre la photographie plus au sérieux après s’être lancé dans un concours durant sa dernière année de lycée. “Ma mère m’avait acheté un appareil photo et j’ai commencé à prendre des clichés de temps en temps,” dit-il. “J’ai détesté cela pendant un temps, puis je suis retombé amoureux avec cette forme d’expression en université.”

Adriant dit ne pas être influencé par les grand noms de la photographies, tout du moins pas consciemment; il trouve plutôt son inspiration dans la musique et les couleurs. La musique l’aide à se remémorer des paysages, les couleurs à communiquer des émotions. “Je me rappelle la première fois que j’ai vécu un décès familial, nous nous sommes alors tous habillés en violet pour l’enterrement. Je peux ressentir les sentiments que j’ai éprouvés ce jour-là rien qu’en pensant à la couleur violette.”

La suite du projet 1.7, The Black Yearbook, reflète cette approche. Ce nouveau livre met en valeur la vie quotidienne des étudiants noirs de l’université, à travers plus de 200 images et 100 interviews. Bereal définit ce projet comme une oeuvre d’art, dont le but est d’apporter plus de nuances qui manquent selon lui si cruellement aux yearbooks traditionnels. Au cours de cet entretien, Adraint nous parle de ses divers projets, de l’importance de photographier sa communauté, et de ses ambitions pour l’après-Université.

the black yearbook

Comment le projet 1.7 a-t-il commencé ?
C’est quelque chose qui a commencé sans que je m’en rende compte. À la fin de ma première année je me suis inscrit en cours de photo. Je faisais un peu n'importe quoi - ce cours est habituellement dédié aux étudiants en dernière année qui font leur mémoire - donc c’était vraiment une période d’essai pour moi. Je voulais explorer le thème des hommes noirs et de leur rapport à leur féminité, mais le projet a évolué vers quelque chose de différent. J’ai réalisé que je voulais parler de l’expérience des hommes noirs de manière générale, ce qui m’a amené à apprendre la proportion d’hommes noirs à l'Université du Texas. Et de là, j’ai commencé à rencontrer pleins de jeunes hommes différents, jusqu’à la sortie de 1.7 au printemps dernier.

Ce qui t’a mené à entreprendre le Black Yearbook projet...
J’ai vu l’impact que 1.7 a eu sur les étudiants de mon université. Quand je parlais de cette statistique, la réponse de base était “où as tu eu cette information, c’est impossible”, à laquelle je répondais “si c’est vrai, les chiffres sont publics.” Ça a choqué les gens, même dans la communauté noire, donc j’ai eu ce besoin de commencer un projet plus ciblé, et de l’ouvrir à tous les étudiants noirs. The Black Yearbook a vraiment pour but de donner une perspective globale de nos quotidiens.

the black yearbook

Comment as-tu trouvé le titre ?
Il m’est venu par hasard, mais progressivement j’ai trouvé des moyens de l’améliorer. Le concept des albums de fin d’année, c’est systématiquement mettre en lumière une expérience scolaire excitante, diverse; de présenter un récit honnête mais pas tout à fait vrai au final, et donc je voulais créer une effet de contraste en nommant le livre ainsi.

Comment as-tu géré le casting pour ces deux projets ?
Mon amie Simona m’a aidé, et elle a bien assuré pour tout dire. Elle m’a aidé à trouver des histoires dont je n’avais jamais entendu parler avant, permis de rencontrer des gens que je n’avais jamais vus, et découvrir des endroits du campus que je ne connaissais pas. Le casting était primordial, car il y a tant d’idées préconçues sur ce qu’est un étudiant noir, ce à quoi il ressemble, ce qu’il fait, sa manière de se comporter en public. Ce stéréotype est renforcé par les médias, donc mon projet était vraiment de défaire cette idée. Être noir n’est pas un état monolithique.

the black yearbook

Comment ton entourage a-t-il perçu ton travail?
De manière plutôt positive. Tout le monde souhaitait que j’aie des entretiens avec des personnes très variées, afin que je puisse représenter vraiment tout le monde. J’ai essayé de créer une atmosphère détendue pour les interviews, ce qui a vraiment aidé les intervenants à répondre de manière authentique. Notre magazine étudiant publie des articles sur les étudiants noirs de temps à autre, mais la plupart de ces papiers donnent aux gens uniquement ce qu’ils ont envie d’entendre. Lorsque je fais des interviews, je ne cherche rien de particulier a priori - je veux juste écouter mes interlocuteurs.

Quelle fut ta grosse surprise dans ce projet ?
Le soutien de mes proches, de ma famille, mais aussi de gens que je ne connais pas : d’anciens élèves qui veulent vraiment que le projet puisse voir le jour par exemple. La réaction typique envers un projet comme le mien, c’est toujours, “ah, les minorités ethniques jouent encore la carte de la minorité, félicitons-les.” C’est assez difficile d’obtenir un consensus autour de ce thème, donc tout ce soutien a été vraiment étonnant. Je n’en reviens encore d’avoir pu terminer ce projet.

the black yearbook

Quel public vises-tu ?
Il est assez vaste, mais mon public direct c’est le corps étudiant Africain-Américain; ce projet est pour nous, pour eux. Je veux que les étudiants noirs sachent que d’autres personnes partagent ce qu’ils ressentent. Cela dit, on se rend aussi compte qu’aucune communauté n’est parfaite, la nôtre non plus. C’est donc important de créer des espaces communs pour que ceux qui ne partagent pas le même avis puissent mieux se comprendre, sans passer par le biais d’interminables débats sur les réseaux sociaux.

Et quel est ton public rêvé?
James Baldwin, sans aucun doute. J’aurais vraiment aimé pouvoir entendre sa vision de tout ça, connaître son avis. Je viens de terminer The Fire Next Time; ce livre m’a sidéré et j’essaie toujours de le comprendre pour être honnête. Si j’avais pu donner une copie de mon projet, cela aurait été mon rêve. Pour citer une personne encore en vie, je dirais Jay-Z. Il a dit quelque chose qui m’a profondément marqué en interview récemment : il veut entrer dans chaque pièce en tant que lui même, sans artifice. Il y a quelque chose de puissant là-dedans. J’ai beaucoup ressenti ce syndrome de l’imposteur, où j’ai eu l’impression de devoir changer ma personnalité, de changer de codes pour m’adapter à un contexte, et je pense que beaucoup d’étudiants noirs ont déjà ressenti ça.

the black yearbook

Tu vas terminer tes études en mai, quels sont tes projets pour la suite?
Je veux déménager à New York et continuer une carrière dans la photographie, mais je réfléchis encore.. Au niveau de mes projets artistiques de plus grande envergure, j’aimerais commencer un creative lab; j’ai toujours été assez éparpillé du point de vue artistique, donc j’adore l’idée d’un espace qui te permet d'expérimenter, d’explorer des idées, de travailler avec des marques...

Pourquoi avec des marques en particulier?
Le concept-même de marque a évolué au cours des dernières années... Les marques ce n’est pas juste Walmart, Disney, etc... les individus sont en train de devenir des marques aussi. Un parfait exemple de ce phénomène c’est Fenty de Rihanna, et dans un univers tout à fait différent, Jalaiah Harmon qui reçoit enfin toute l’attention qu’elle mérite. Une part énorme de la culture pop Américaine puise son influence de la culture noire - les mèmes, les expressions, la mode. Je me demande souvent ce que serait le quotidien de ces gens s'ils étaient reconnus pour leur apport à la culture, et s’ils pouvaient capitaliser dessus. Ce n’est pas nouveau, mais c’est quelque chose que j’aimerais vraiment développer, aider les gens à développer leur marque en tant qu’individus.

the black yearbook
the black yearbook
the black yearbook
the black yearbook
the black yearbook

Credits


Photographies : Adraint Bereal

This article originally appeared on i-D UK.

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram et Twitter.

Tagged:
Culture
texas
Racisme
Adraint Bereal