ce nouveau docu va changer votre vision du catch (et du camp)

Dans « Cassandro The Exotico », la réalisatrice et artiste Marie Losier retrace l'histoire d'une star gay de catch mexicain. Un homme extravagant et abîmé par la vie, dont les combats ne se situent pas que sur le ring.

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déc. 4 2018, 9:29am

« On dit que je suis un leader, on m’appelle le Liberace de la Lucha Libre, la reine des Exoticos mais j’ai traversé pas mal d’épreuves, j’ai été poignardé, tabassé, blessé. On m’a fermé beaucoup de portes à cause de mon orientation sexuelle, parce que j’étais étiqueté gay et Exotico. Au début, ils ne voulaient même pas me donner la chance d’apprécier mon travail sur le ring, mais quand ils me voyaient ils étaient sidérés. Ils disaient : "Il n’a d’Exotico que le costume et il a plus de talent que n’importe quel autre catcheur." Et je répondais : "Et ben voilà, vous voyez ! Donnez-moi la chance de vous montrer de quoi je suis capable sur le ring, pas seulement embrasser mes adversaires." Je suis un Luchador très talentueux ! J’ai trois ceintures de champion du monde, j’ai été le premier Exotico champion du monde en 1991. » Dès les premières minutes de ce documentaire pas comme les autres, à la gloire de ce catcheur hors-norme, les faits sont posés. On devine très vite que le film de Marie Losier va s’attacher à explorer – sans voyeurisme et dans ses moindres recoins – les forces et les fêlures de Cassandro.

De son vrai nom Saúl Armendáriz – né à El Paso au Texas et d’origine mexicaine – Cassandro, grand fan de lutte, a commencé à s’entraîner dès l’âge de 17 ans avec l’espoir de devenir un Luchador, du nom des pratiquants de la Lucha Libre. Une déclinaison à la mexicaine du catch américain, plus rapide, moins violente mais aussi plus spectaculaire (le combat se déplace souvent hors du ring pour la plus grande joie des spectateurs) et kitch à souhait (les tenues des protagonistes sont des feux d’artifice).

Seul petit hic, Cassandro est gay et si la pratique de la Lucha Libre n’est a priori pas fermée aux homos, depuis les années 40 les Exoticos comme on les appelle, participent d’une certaine mise en scène. Travestis en caricatures, se déclarant souvent hétérosexuels pour éviter l’opprobre, les Exoticos furent jusqu’aux débuts des années 80 un exutoire pour un public qui adorait les insulter et les traiter de « Jolo » (pédé, ndr) pour mieux célébrer la virilité et la masculinité des autres combattants. Cassandro fait partie de ces pionniers qui, dès leur premier saut sur le ring, n’ont jamais caché leur homosexualité. Mieux, il fait partie de ceux qui en ont fait une force, une source de respect. Quitte à s’en prendre plein la gueule.

L’histoire de Cassendro The Exotico est une histoire vieille comme le monde. C’est celle de la revanche d’un jeune garçon différent, plus petit et efféminé que les autres qui a décidé, malgré tout, de s’imposer dans un milieu où il n’est pas le bienvenu, où le culte de la virilité l’emporte et où les folles, les travestis ou les transgenres, n’ont pas leur place, si ce n’est pour être les dindons de la farce. C’est le récit d’une escalade de l’Everest à mains nues, d’une auto-détermination grosse comme ça, dont le but est de parvenir à se faire respecter dans un milieu qui ne nous accepte pas. C’est aussi le destin pas comme les autres d’un garçon abusé sexuellement dans son enfance, humilié par un père bourru et macho, dévasté par la disparition prématurée de sa mère. Le parcours d’un homme en proie aux démons de la drogue et du manque de confiance en soi et qui va trouver dans la Lucha Libre une planche de salut, apprendre à s’aimer et se respecter, quitte à y laisser des os brisés, des cheveux arrachés, des arcades défoncées et un corps en miette.

Au-delà de l’empathie et de la sympathie suscitées par Cassandro, qui passe du rire aux larmes avec aisance, au-delà de son obsession pour son fer à friser et sa choucroute de marquise, de son adulation maladive pour Lady Di, de son obsession pour les parfums Versace et de ses costumes à traines cinglés, c’est surtout le parti pris de la réalisatrice, Marie Losier, qui fait toute la force de ce documentaire. En s’infiltrant au plus près de l’intimité de Cassandro, Marie Losier aborde le catch et le camp au-delà des sentiers battus et des clichés rabâchés. Française, naviguant entre l’art contemporain et le documentaire, Marie Losier a en quelques années, avec ses docu filmés en 8 millimètres, donné une voix à ceux qu’elle appelle les « survivants et les fracassés de la vie ». Dans ses films sur le cinéaste inclassable Guy Maddin, la rock-star Alan Vega, Genesis P-Orridge ou encore l'électron improbable de l’indus à Jonas Mekas, Marie Losier n’obéit à aucune règle en cours dans le documentaire. En optant pour un format 8mm, avec toutes ces incertitudes et ces ratés, son côté scopitone, ses éclats solaires et ses défauts, Losier inscrit son film dans une intemporalité salutaire. Côté synopsis, elle évite le sensationnel et privilégie un regard complice, laissant ainsi à Cassandro la liberté d’exposer ses faiblesses et ses audaces. La Lucha Libre « c’est tout ce que j’aime, un monde théâtral excessif et drôle, des personnages de cinéma bigger than life, des costumes multicolores et scintillants, des cris, du suspense, des prouesses acrobatiques spectaculaires et par dessus tout un moment d’allégresse regroupant toutes les classes sociales au delà du ring ! » explique la réalisatrice dont le travail est en ce moment même exposé au Moma de New York qui lui consacre une grande rétrospective.

En montrant au plus près les hauts et les bas d’une star sur le déclin, les doutes et les espoirs d’un homme de 48 ans au corps meurtri et abîmé par les combats et deux crises cardiaques, dont la gloire est désormais derrière lui, Marie Losier traque au plus près les cicatrices de la vie que porte fièrement Cassandro. Les blessures de guerre qui font de l’Exotico un militant pas comme les autres. « La Lucha compte des gays parmi ses membres depuis les années 1940, explique Cassandro, mais ils ont toujours été considérés comme des clowns, destinés à faire rire les gens. En 26 ans, j’ai réussi à leur rendre leur dignité, à faire en sorte qu’on respecte le talent des LGBT pour qu’ils puissent tout déchirer sur le ring. »

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Cassandro The Exotico, de Marie Losier, sur les écrans le 5 décembre.