Rêves Bizarres - Orelsan feat. Damso

en 2018, les clips de rap français étaient déjà en 2019

Le rap français n'arrête plus de prendre tout le monde de court, alors il faut bien que les clips suivent. 2018 était l'année des effets spéciaux futuristes et des montages inhumains, la preuve par dix.

par Antoine Mbemba
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18 Décembre 2018, 11:30am

Rêves Bizarres - Orelsan feat. Damso

Adrien Lagier & Ousmane Ly, Lenny Grosman, Nathalie Canguilhem, Nicolas Noël, Vesq Mojo, TBMA. Tous ces noms ne vous disent peut-être rien, et pourtant vos yeux se sont certainement posés sur leur travail cette année. Ce sont eux, entre autres, qui ont défini l’esthétique du rap français en 2018, en réalisant les clips d'Ateyaba, Wit, Orelsan ou Slimka. Tous ces ambassadeurs d’un genre qui ne cesse de conquérir le monde (littéralement), et de faire honneur au terme que le rap a lui-même institutionnalisé : le « turfu ». Il fallait donc bien que les visuels suivent.

Pour comprendre de quelle esthétique nous parlons, partons justement du clip « Rêves Bizarres » d’Orelsan, en featuring avec Damso, sorti il y a quelques semaines. Il est la quintessence de cette imagerie de plus en plus courante, qui mêle références pop, générationnelles et japonisantes, effets spéciaux de l’espace et montages frénétiques. C’est Laylow dans le cuir d’un tireur d’élite sur un gratte-ciel et sous la pleine lune, Kekra plongé dans un Tokyo aux lumières épileptiques, Freeze Corleone en démon saturé sur son canapé ou Tengo John en rappeur extraterrestre.

S'il lui arrive d'être rétro-futuriste dans ses références, l'image est avant-gardiste parce que ses vidéastes exploitent à fond les ressources numériques de leur époque. Et qu'ils se trouvent en face de rappeurs grandis dans la même matrice qu’eux. Combo parfait. Si 2018 a été si fructueuse en la matière, c’est tout simplement parce que le rap atteint des cimes, dépasse des records et devient de plus en plus attractif pour de jeunes réalisateurs, monteurs ou beatmakers qui, il y a 8 ans de ça, auraient peut-être hésité à troquer le CDI contre une vie dans un rap encore incertain.

Cette technicité visuelle du futur n’est pas seulement une nouvelle lubie esthétique. Elle est aussi le cri de victoire de jeunes artistes, derrière et devant la caméra, qui lancent au reste du paysage musical français « regardez comme on est loin devant ». Dur de penser autre chose en regardant ces dix clips.

Slimka - George La Dew

En quelques années, la Suisse est devenue un nouveau chef-lieu du rap francophone. Une mine d’or sur laquelle la lumière s’est notamment posée grâce au collectif SuperWak Clique, dont le talent était trop grand pour s’arrêter aux frontières helvètes. Au sein de ce collectif existe une cellule explosive : les XTRM BOYZ, soit Di-Meh, Slimka et Makala, la vingtaine à peine entamée et déjà bêtes de scène accomplies. En février, Slimka ouvrait la danse des projets solo 2018 avec No Bad Vol. 2, et le clip excité de « George La Dew ». Réalisé par Marius Gonzalez, on y retrouve tout ce qui fait le sel de son équipe : une énergie folle et beaucoup d’électricité.

Freeze Corleone - Tx

En février, puis en novembre. Freeze Corleone nous aura laissés gamberger entre le clip - en février, donc - d’un morceau que ses fans connaissaient depuis longtemps, et la sortie de son album Projet Blue Beam il y a quelques semaines. Le gourou du crew 667 aime ça, rester dans le flou, perché sur un pic dans la brume du Mordor. Insaisissable et crypté, c’est un peu ce qui ressort du clip de « Tx », où la silhouette du rappeur se brouille, s’efface ou se déforme, se fond en sorte de Predator. Ça se tient : Freeze évolue dans un monde parallèle et rate rarement l'arceau quand il décide de descendre prêcher son rap ténébreux.

Kekra - Viceland

Kekra aime le Japon. C’est un fait. Le rappeur de Courbevoie a dû y tourner plus de clips que dans son propre quartier, et y passe sans doute plus de temps à chiner des fringues qu’il ne reste en France à donner d’ultra-rares interviews. Et dans le genre clip à effets spéciaux, on avait le choix, entre le clip en jeu-vidéo de « Tout Seul », les errances tokyoïtes de « Rap de Zulu » ou le parking enfumé de « Batman ». Kekra ne fait rien comme personne, on l’imagine rire sous le masque à chaque contre-pied et s’extasier devant cette vidéo assez dingue du duo à la tête de cette esthétique tout aussi frappée, Adrien Lagier & Ousmane Ly.

Damso - Smog

On ne présente plus Damso. En quelques années et autant de hits, le rappeur belge est devenu l’un des rappeurs (peut-être le rappeur) le plus important de sa génération. Adulé par des fans qui voient en lui un faiseur d’albums déjà cultes et infiniment subtils, « Dems » rempilait en 2018 avec un troisième album incroyablement attendu, Lithopédion. Succès critique et commercial indiscutable, il s’en détachait un tube, « Smog ». Mais un tube à la Damso : qui fait danser les neurones et la mélancolie de nos cœurs plus que les genoux. Le clip, signé M+F, se devait d’être à la hauteur. « Si y a bien une chose que j’sais faire, c’est niquer des mères. » Dont acte.

Tengo John - Hyakutake

L’année 2018 de Tengo John est un sans faute artistique. Deux projets, deux claques. D’abord Multicolore – Mixtape en avril, une mixtape qui ressemble déjà fortement à un album, peut-être même à « celui de la maturité ». Entre flows ciselés, storytelling et pistes amoureuses, les 18 titres ne laissaient pas prévoir un projet encore plus abouti la même année. Et pourtant : en novembre, Tengo sortait donc l’EP Hyakutake, plus ramassé, 9 titres plus puissants encore, plus précis. Ce qui nous laissait penser que le rappeur n’était rien d’autre qu’un extraterrestre. Confirmation avec le superbe clip du titre, réalisé par Lenny Grosman et Bissane Kim.

Orelsan - Rêves Bizarres feat. Damso

Sur ce clip d’Orelsan, Adrien Lagier & Ousmane Ly se sont fait plaisir. Au début, Orelsan est un dieu dans l’orage, Damson un albinos contraint. Et puis Orelsan a six bras, le visage de Damso se réfracte, Orelsan se transforme en personnage de manga quand Damso se démultiplie à l’infini - chaque plan est à faire pâlir les images subliminales de Fight Club. On n’ose imaginer les heures de montages nécessaires à un résultat aussi bluffant, où la réalité et les trucages visuels ne font plus qu’un et s’enchaînent à un rythme effréné – il fallait bien suivre le flow de Damso.

Laylow - Maladresse

Un sniper fou, des êtres bioniques, des dragons : Laylow a presque tout mis dans le clip de « Maladresse », extrait de son projet .RAW-Z sorti ce mois-ci. Le rappeur toulousainn’en est pas à son premier coup d’essai : avec son collectif Digital Mundo, qui comprend l'équipe de réalisateurs TBMA, il distille son esthétique, sa « digitalisation » et bute ses clips aux effets depuis un petit moment. Un flair qui semble payer, et qu’il nous avouait récemment vouloir décliner au ciné le jour où il ne lui sera plus permis de rapper. On n’ose imaginer ce que seraient capables de faire ces fous de TBMA avec un budget hollywoodien…

Wit. - Dahlia

Dans la famille Digital Mundo, je demande maintenant Wit., rappeur de Montpellier qui partage avec Laylow une amitié (ils sortaient en 2015 un projet commun et n’ont cessé de collaborer depuis), un côté « dandy du rap », et forcément un amour pour la digitalisation qui fait le socle du collectif et l’attrait des visuels qu’il produit. L’année 2018 de Wit. a été assez calme : deux clips, et un dernier EP qui date de 2017. Mais deux clips marquant, signé TBMA bien entendu dont celui de « Dahlia », où le rappeur faire face à un soleil brûlant. Préparez-vous, le retour est imminent. Le prochain EP, Néo, sort en janvier.

Josman - Un Zder, Un Thé

Josman rappe depuis 2013, au bas mot. Il aura fallu savourer plusieurs mixtapes et attendre le mois de septembre 2018 pour voir naître son premier album studio, J.O.$. Très réussi pour beaucoup, un peu limité pour d’autres, l’album aura aussi brillé par ses visuels, et la série de clips réalisés par Marius Gonzalez – originaire, comme Josman, de Vierzon – « L’Occasion », l’énervé « Sourcils Froncés », « LOTO » et dernièrement « Un Zder, Un Thé ». Le montage de ce dernier est aussi chaloupé que le flow de Josman, et on touche dans les jeux de lumières et les reflets de la ville à quelque chose proche du fantastique. La collision des talents, sûrement.

Bonus épilepsie : Kekra - Envoie La Monnaie 3.0

Eh oui, encore lui. Tout est dit : ne faites pas regarder ce clip (par ailleurs assez incroyable) à n'importe qui. Il paraît qu'il peut faire à certains le même effet que ce mythique épisode de Pokémon. La réalisation est signée « Thomas » et Kekra himself.

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