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Les métamorphoses, Christophe Honoré © Sophie Dulac Distribution

« en tant qu'homosexuel, je ne pouvais pas être un père comme les autres » - christophe honoré

Marion Raynaud Lacroix

À l’occasion de la sortie de son nouveau livre, i-D a rencontré le cinéaste qui fait rêver la jeunesse pour évoquer son vécu de père homosexuel, sa définition du queer et son souvenir des années sida.

Les métamorphoses, Christophe Honoré © Sophie Dulac Distribution

Sa barbe grisonnante pourrait faire autorité mais Christophe Honoré a le sourire en coin d'un enfant farceur, celui d'un écolier qui prépare un nouveau coup. « J'arrive à un âge où » , répète-t-il pourtant, comme pour mieux nous rappeler que ses Chansons d'amour nous berçaient il y a déjà dix ans. Mais de quel âge parle-t-on ? Si c'est celui où l'on est vieux au point d'oublier qui sont les jeunes, il y a peu de chances qu'il l'atteigne. Toujours en chemin, plein d'allant, de vitalité et de doutes, Christophe Honoré est en montage de son nouveau film. Prévu pour la fin de l'hiver, on y découvrira Pierre Deladonchamps et Vincent Lacoste en amoureux rattrapés par l'épidémie du sida.
Auto-fiction toute personnelle, Ton Père raconte l'histoire de Christophe, metteur en scène de renom qui se retrouve un jour face à un mot punaisé sur sa porte. Il y est écrit: « Guerre et Paix : contrepèterie douteuse », allusion sournoise et assassine à la sexualité du narrateur, également père d'une petite fille. Ce pourrait être le début d'un thriller mais c'est la porte d'entrée dans la vie d'un homme progressivement brisé par le doute. Est-il un bon père? N'a-t-il pas cherché à dépasser sa condition d'homosexuel en devenant parent ? De qui lui, est-il réellement l'enfant? Ton Père n'est pas qu'une signature, c'est un manifeste, un hommage à une génération d'artistes décimée par le sida et un geste en direction d'un personnage omniprésent, dans les livres, le théâtre ou le cinéma de celui qui s'est fait l'un de ses passeurs : la jeunesse.

Quel a été le point de départ de ce livre ?
Le cinéma m'a pas mal accaparé ces dix dernières années et ça faisait longtemps que je n'avais pas publié de roman. C'est pendant le débat du mariage pour tous que quelqu'un est venu punaiser ce mot sur ma porte. Soudain, c'était comme si l'actualité avait fait effraction dans ma vie intime. Tout en ayant toujours été assez libre autour de mon homosexualité, je me suis dit que quelque chose de mon statut de père homosexuel créait un fantasme, des peurs, de la violence et que c'était certainement un bon moment pour prendre la parole, que je me le reprocherai peut-être si je ne le faisais pas. Après le mot punaisé sur ma porte, lorsque la menace est devenue plus importante, j'ai commencé à prendre des notes d'écriture. Il m'a fallu deux ans pour mettre ce récit en scène et lui donner une forme littéraire.

Le récit littéraire s'est donc immédiatement imposé pour traiter ce sujet ?
C'est vrai que j'aurais pu en faire un film, une sorte de thriller domestique. Mais à partir du moment où je décidais d'être sincère, cela fonctionnait mieux sur un récit à la première personne. Il est possible de faire des films très intimes mais le corps de l'acteur et la caméra rendent l'implication personnelle moins évidente pour le spectateur. Là, j'avais l'impression que l'intérêt du livre résidait dans le sentiment de vrai qui pouvait se dégager des pages. Et je crois que j'aurais un peu maquillé les choses si j'étais passé par le cinéma.

La littérature est peut-être aussi le meilleur moyen d'entremêler le réel et la fiction ?
Oui, c'est vrai. On a beau dire « je suis ça » et « je fais ça », passer par des mots et travailler avec l'imaginaire du lecteur fait forcément intervenir la fiction. Je crois et j'espère que ce livre n'est pas une plainte, c'est une prise de conscience tardive. Est-ce que je ne m'étais pas aveuglé pendant toutes ces années en pensant être un pédé plutôt très privilégié dans un milieu culturel, parisien où l'on me demande régulièrement des nouvelles de ma fille ? Est-ce que je n'avais pas finalement écarté une multitude de petites impressions nocives et sournoises données par des gens qui ne cessaient de me renvoyer une image d'imposture ? En tant qu'homosexuel, je ne pouvais pas être un père comme les autres, j'étais forcément un père douteux. Tout le monde a un avis sur la façon dont on éduque ses enfants, notamment au sein d'une famille, mais personne ne remet en doute votre droit à faire un enfant. Je crois que je me suis aveuglé longtemps, je n'ai pas voulu voir le mal qu'on voulait me faire en le traitant par la dérision, en me disant que ce n'était pas si grave. J'arrive à un âge où les certitudes sont plus fragiles que lorsqu'on a vingt ans, où l'on se dit que l'autre n'a pas forcément tort quand il émet une opinion sur nous. Qu'est ce qu'il voit en moi que moi je ne vois pas ? C'était l'enjeu de ce livre, voir comment une succession de faits un peu brutaux peut vous faire perdre pied et transformer votre vie en une espèce de cauchemar soudain où vous en venez à vous poser des questions insensées.

Le livre prend une dimension manifeste, notamment à travers la filiation artistique dans laquelle vous vous situez.
C'est pour cette raison que j'ai eu envie de placer le livre dans une histoire de livres, de gens qui m'ont précédé, d'écrivains homosexuels qui ont pris la parole à la première personne. Cette dernière grande génération a marqué les esprits pour des récits de combat contre le sida. Je me suis dit : si je reprends la parole en tant qu'homosexuel, ce ne sera pas pour parler de la maladie, à laquelle j'ai par chance échappé. Le père homosexuel, c'est un modèle que j'ai peu croisé en fiction ou au cinéma. Et pourtant, il raconte quelque chose sur la société. On ne peut pas se dire que des milliers de gens qui défilent dans la rue sont juste des réacs et passer outre : ils étaient incroyablement nombreux et il n'y en a pas eu autant pour les contrer. Ce sont des gens que les figures d'homosexuels liées aux enfants ne font pas que révulser, elles les menacent intimement. Prendre la parole est donc forcément politique, même si le livre ne revendique pas de droits en particulier. Je souhaitais juste mettre l'image de mon quotidien sur un fantasme de l'homoparentalité qui traîne dans les journaux télévisés et apparemment dans l'esprit de beaucoup de gens.

Parce que la perception de l'homosexualité confond l'intimité d'une personne avec son être social.
À partir du moment où l'on est parent, on se retrouve désexualisé et du coup, hyper respectable. Quand on est homosexuel, on n'est pas seulement parent, on est homosexuel. La sexualité prend une dimension visible. On est passé d'un temps où l'homosexualité était condamnée par la loi à une époque où c'est l'homophobie qui est condamnée. Il n'empêche que la sexualité continue de mettre au ban des suspects, sinon des accusés. J'ai souvent l'impression d'entendre "la petite fille dont le père est homosexuel", comme si ma sexualité était un poids pour ma fille. Peut-être qu'elle le sera un jour, je ne peux pas parler à sa place et je n'ai pas voulu le faire à travers ce livre. Je ne peux que lutter pour essayer de dire que ça devrait aller de soi même si je sais que ce n'est pas le cas. Etre père homosexuel demande d'inventer d'autres modèles, de réinventer d'autres histoires. C'est certainement parce qu'on échappe à cette norme sociale qu'on se rend compte de son poids. Alors que j'étais assez libre en tant qu'homosexuel, j'ai compris en fondant une famille que c'était le moment où la société me remettait le grappin dessus.

Votre rapport à l'art semble nourri par la question de l'héritage, de la transmission, qu'il s'agisse des films que vous regrettez de ne pas avoir vus avec votre fille, ou de la liste sur deux pages des auteurs qui vous ont influencé. Qu'est-ce qui vous anime dans ce rapport à la transmission ?
En m'interrogeant sur ma paternité, j'ai été amené à m'interroger sur mon propre père et sur le désir que j'avais quand j'étais adolescent de m'inscrire dans une généalogie d'artistes homosexuels qui étaient à la fois des modèles littéraires et sensuels. Le côté manifeste du livre est aussi dans la question de la descendance, pour employer un grand mot. J'appartiens à une génération d'artistes qui a fait face à des morts. Quand je suis arrivé à Paris en 1995, tous les artistes homosexuels que j'aimais avaient été détruits par le sida. Il n'y a pas eu d'échange entre eux et nous, en tout cas entre eux et moi. J'ai l'impression que ça nous donne un statut un peu flottant. J'arrive à un âge où je commence à avoir affaire à des jeunes gens qui ont pu voir Les Chansons d'Amour quand ils avaient 15 ans et pour qui je peux représenter quelque chose. Je vois bien qu'il me manque un des deux maillons.

Lorsque vous faites référence à ces auteurs, vous dites « ceux qui m'ont aimé ».
On aime les gens pour leurs œuvres mais on rêve aussi d'être leur petit fiancé ou leur petite fiancée. Quand on est adolescent, on se dit qu'on n'a pas grand-chose à offrir à des gens qu'on considère comme nos modèles, à part se faire aimer d'eux. Et même si on ne peut pas le prouver, on aime bien se raconter qu'ils nous ont aimés.

Votre nouveau film parlera aussi de l'épidémie du sida. Comment interprétez-vous ce nouveau regard porté sur une période longtemps restée silencieuse?
Je pense qu'on s'est interdit d'en parler pendant longtemps. Il y a eu Guibert, Lagarce mais je crois que parler du sida en tant que personne qui n'a pas été touchée, on pourrait dire en tant que privilégié, provoquait un vrai malaise. Robin Campillo et moi appartenons à la même génération et c'est un hasard absolu que le sujet de son film soit aussi présent dans celui que je monte actuellement et qu'il traverse ce livre aussi. Il me semble qu'on s'est donné une période de décence, peut être idiote, où il a fallu oublier les morts pour pouvoir parler en tant que témoins de cette période. Tous les artistes touchés par le sida n'ont pas été dans une discipline d'aveu, ce que je respecte tout à fait : ce n'est pas rien de se présenter comme malade.
Même si le film de Robin parle d'Act-Up et que je suis de mon côté sur une histoire plus romanesque, je me suis forcément interrogé. J'ai repensé à Chéreau, à la façon dont il a été incapable de parler du sida lorsqu'il a réalisé Son frère, un film sur une jeunesse frappée par la maladie. Il en a fait un cancer parce que je pense qu'il se serait senti obscène de nommer le sida, alors que de toute évidence, le film ne parle que de ça. Il a vu mourir Koltès, Guibert et de nombreux comédiens avec lesquels il a travaillé. On mesure aujourd'hui l'hécatombe et le traumatisme que ça a représenté, pas uniquement au sein de la communauté homosexuelle mais de manière beaucoup plus partagée. Pour une génération qui a démarré sa sexualité à la fin des années 1980, cette menace permanente, cette espèce d'ordre absolu de la prudence ne peut pas ne pas avoir laissé de traces.

Vous revenez sur le succès de Moonlight, que vous qualifiez de « réactionnaire parce que pensé depuis la morale bourgeoise », « d'asservissement consenti du cinéaste à l'unanimité hétérosexuelle ». Existe-t-il une bonne manière de représenter l'homosexualité au cinéma ?
Je me moque pas mal de moi-même dans le livre, et je parle de Moonlight dans un contexte assez particulier, où je suis bourré en compagnie de deux profs américains qui me lancent sur le sujet. Le film est inattaquable, c'est pourquoi on peut se permettre de l'interroger. Ce qui m'étonne c'est que ce film parle de l'homosexualité comme de « ce douloureux problème » et que je trouve ça incroyablement désuet aujourd'hui. Je ne sais pas ce que serait un film libre sur l'homosexualité. Le sujet de ce film est très beau : qu'est-ce que c'est que la honte ? Une honte qui vous empêche d'aimer et de vivre vos désirs sur vingt ans... Sur ce sujet, même s'il semble beaucoup plus classique, Brokeback Mountain me paraît incroyablement plus réussi. Parce que même si le film reste pudique, l'érotisme n'est pas mis à l'écart. La sexualité est présente alors qu'elle est effacée dans Moonlight, comme si on ne voulait pas trop choquer le public hétérosexuel qui, de bonne grâce accepterait de voir un film où le héros est un homosexuel.

Quelques lignes avant, vous dites votre flottement face à l'adjectif « queer » lorsqu'on s'en sert pour définir votre cinéma. Que pensez-vous de l'importance prise par ce mot dans le champ culturel ?
J'ai la chance que certains de mes films soient montrés dans des universités aux Etats-Unis et ça m'étonne toujours de me dire que je rentre dans le cadre des queer studies parce que je ne me sens pas très queer et qu'on n'a pas vraiment cette manière de raisonner en France. Je trouve ça intéressant et en même temps, cette idée de communautarisme ne me ressemble pas beaucoup. L'anecdote du livre est bien réelle, j'étais vraiment dans cette université avec ces deux professeurs américains, dont l'un avait écrit sur la façon dont le queer revisite la nouvelle vague. Je trouve ça très sympathique et en même temps, ça m'interroge beaucoup parce que j'ai l'impression, peut être à tort, que ça me colle une étiquette qui réduit mon travail, ce qui n'est pas l'idée aux Etats Unis. Il n'y a sans doute pas plus queer que mon film Métamorphoses, où des dieux se transforment en adolescents, puis en animaux. Mais en France, je suis en colère lorsqu'un article laisse entendre que je filme de telle manière parce que je suis un cinéaste pédé. C'est quelque chose qui m'énerve. Non pas que ce soir faux mais j'aimerais bien lire qu'Olivier Assayas et Arnaud Desplechin filment de telle façon parce qu'ils sont hétérosexuels. Ce n'est jamais dit. Quand on l'envisage du côté homosexuel, c'est toujours dévalorisant, comme s'il s'agissait de dire : « tout ça c'est pour se rincer l'œil ». J'ai jamais entendu dire que Sautet se rinçait l'œil en filmant Romy Schneider.

L'adoption du mariage pour tous semble entraîner un questionnement de plus en plus fort autour de la normalisation de l'homosexualité. Dans votre livre, vous vous questionnez vous-même : « N'ai-je pas voulu échapper à mon destin d'homosexuel ? » Que vous inspire ce débat ?
Personnellement, je ne crois pas du tout avoir le désir de me marier un jour avec un homme. En revanche, je trouvais très important que la sexualité ne soit pas discriminatoire et même si symboliquement, ça ne correspond pas du tout à mon mode de vie. Ces questions-là sont étranges : être père, n'est-ce pas vouloir reproduire un schéma patriarcal, être dans la position du puissant, de celui qui domine sa famille, qui la nourrit ? C'est un souhait un peu réactionnaire pour un homosexuel qui se plaint en plus de ne pas être assez respectable aux yeux des autres ! J'ai bien conscience que ça peut sembler étrange de réclamer le droit d'accéder à la place de celui qui a le pouvoir. Je crois que c'est pour cette raison que les pères homosexuels posent autant de problèmes parce que ça ne correspond pas avec la figure symbolique du père. Dans l'esprit des gens, l'homosexualité est liée à une forme de féminisation, et c'est précisément ce qu'on reproche aux homosexuels : ne pas être complètement des hommes, être un peu des femmes, ce qui est peu valorisant... Parce qu'on parle des homosexuels, mais le problème réside aussi dans le regard social porté sur les femmes. Peu importe ce que ce livre représente d'un point de vue littéraire, il ne pouvait pas exister il y a dix ans. Il y avait déjà des pères homosexuels, mais cette prise de parole appartient vraiment à aujourd'hui. C'est pour ça que je me sens un peu fébrile à l'idée qu'il soit publié, je sens que ce livre risque de m'exposer beaucoup plus fortement que ce que je n'imaginais au moment où je l'écrivais.

Vous écrivez : « Toutes les adolescences se ressemblent, qu'on les envisage d'un ton paradeur ou geignard, elles disent toutes l'obsession sexuelle, le désœuvrement, l'amitié et l'existence par morceaux. » L'adolescence est un motif obsédant de votre œuvre, notamment au cinéma. Vous considérez-vous comme un cinéaste de la jeunesse ?
Cette idée me plait, parce que j'ai fini par me rendre compte que l'adolescence était aussi pour moi une forme idéale. J'aime penser que mes livres ou mes films sont des films adolescents, même lorsque l'adolescence n'est pas leur sujet. Qu'ils soient inachevés, qu'il y ait de l'impureté, qu'ils soient obsédés sexuellement, qu'ils puissent avoir des envolées d'une très grande profondeur le temps d'une seule cigarette. Lorsqu'on est adolescent, notre vie ne va pas à la même allure et cette allure-là, j'essaie de la conserver dans mes livres et dans mes films. Ce livre a d'ailleurs un côté éparpillé, on peut se demander où je veux en venir. J'aime cette impureté-là parce qu'elle correspond aussi à mon style. Le jour où je ferai des œuvres maîtrisées de père de famille parent d'élève - et ça me tombera forcément dessus à un moment, ça m'inquiétera. Rien ne m'angoisse plus que la fluidité ou l'assurance que peut avoir un film qui avance tranquillement. Je veux que ce soit plus chaotique, adolescent, inachevé, impur et c'est aussi pour ça que je suis si attaché à l'adolescence. J'aime filmer les adolescents parce que ce sont des corps, des visages qui m'émeuvent énormément mais l'adolescence est aussi pour moi quelque chose de très formel.
Ton Père, Christophe Honoré (Mercure de France)