American Psycho

non, les costards ne seront jamais les bienvenus sur le dancefloor

Vêtement de pouvoir, le costard apparait comme le symbole de la performance et de la domination, et fait donc irrémédiablement tâche dès qu'il s'impose en club.

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déc. 13 2017, 9:32am

American Psycho

Dans une autre vie, j’écrivais pour un site consacré à la culture club. Du coup, je passais la plupart de mes nuits en club.

Au fil de mon expérience de reporter de la nuit, j’ai tiré quelques conclusions (somme toute inoffensives) sur le clubbing. Et l’une des plus concrètes et des plus vérifiées, c’est que vous ne devriez jamais faire confiance à un mec en costard en boîte de nuit.

Le costume est l’expression vestimentaire d’une culture d’entreprise aux antipodes des élans libertaires de la culture club. Et le costard en question peut bien être magnifique, tout droit sorti des mains d'un des plus grands tailleurs du monde : il n’empêche qu’il vient insuffler la notion « travail » dans un des seuls endroits sur Terre uniquement dédié au « plaisir ». Il suffit de croiser un costume sur le dancefloor pour être ramené d’un seul coup juste derrière son bureau.

Pour soutenir mon propos, je pourrais citer mon collègue Angus Harrison : « porter en club la même tenue que tu portes au boulot, ça ne sert qu’à confondre le jour et la nuit et à banaliser la fête. »

Ajoutez à cela le fait que, dans un environnement tel que le club, tout du moins le genre de clubs dans lesquels le lecteur assidu d’i-D va s’aventurer le week-end, le costume est synonyme de pouvoir. Un pouvoir étrange, qui prend racine dans une sphère complètement différente. Mais un pouvoir quand même. Et le pouvoir est intimidant.

Il peut l’être, en tout cas. « Je ne pense pas que ce soit nécessairement intimidant, mais je pense que le costard tue efficacement la vibe d’une fête, affirme Sirin Kale, journaliste et habituée de la nuit. J’évite activement tout club avec des mecs en costards sur la piste de danse. C’est devenu une règle tacite : plus il y a de costards, plus le club est pourri. »

« Peu importe nos choix vestimentaires, la culture club est encore fondamentalement liée à la mode. Le clubbing est une pratique pleine de potentialités, d'exploration et de liberté. Et ces aspects-là, nous les pratiquons à travers nos vêtements. »

Mais ça n’a pas toujours été le cas.

Que ce soit dans les back rooms du Studio 54 à New York ou sur le dancefloor du Wag Club de Londres, il fut un temps où s’habiller pour aller en club signifiait s'y rendre « tiré à quatre épingles ». En smoking, en zoot suit, en robe de soirée. Une époque où sortir en club revenait à transmettre par ses vêtements une imagerie faste, glamour et clinquante. La même que celle qui nous paraît à (presque) tous sérieusement kitsch aujourd’hui.

Nous ne nous habillons plus de la même manière pour sortir en club. Mais ce n'est pas pour autant que la démarche est moins réfléchie. Peu importe nos choix vestimentaires, la culture club reste encore fondamentalement liée à la mode. Le clubbing est une pratique pleine de potentialités, d’exploration et de liberté. Et ces aspects-là, nous les pratiquons à travers nos vêtements. Soigner son allure est l’objectif de chaque débuts de soirée de week-end, qu’elle se termine dans un squat parfaitement rugueux ou dans une boîte luxueuse.

Pour Natalie Davies, qui divise son temps entre la gestion de sa marque Copson et des gigs de DJ, la question de l’acceptation du costume sur le dancefloor est à remettre dans son contexte. « Tu t’imagines aller à un concert de drum & bass et tomber sur un mec en costard ? Les gens vont penser voir un flic en civil perdu dans un vortex temporel ! »

Et quelque part au sein de ce vortex, le costard est devenu un vestige du passé. La transition du disco - un son noir et queer coopté à la longue par des hétéros blancs - vers une house - un son noir coopté à la longue par des hétéros blanc - devenue la musique dominante des clubs des deux côtés de l’Atlantique, a remis les pendules à zéro, et toute la scène a ressuscité dans des vêtements beaucoup plus décontractés qu’avant.

Cette démocratie du dancefloor a trouvé son apogée à l’explosion de l’acid house, dans les années 1980. Une époque où toutes les tenues passaient tant qu’elles comprenaient un baggy déteint. Si des marques aussi variées que Palace et Vetements s’évertuent à produire des fringues tout droit sorties d’un club abandonné d’il y a 25 ans, ce n’est pas un hasard. C’est pour la même raison que celle qui vous fait regarder des vidéos YouTube à la qualité abominable d’une rave d’époque : l’ouverture du passé est la pommade contre l’hostilité du présent.

Ces nouvelles vestes et ces vieilles vidéos nous rappellent ce qu’était la culture club avant qu’elle ne soit achetée puis revendue puis lourdement marketée. Les costumes que nous voyons aujourd’hui nous rappellent tout ce qu’il s’est passé depuis cet âge d’or.

« Le sujet prête à la discussion quand ce sont de tels designers qui décident de se mettent au sur-mesure pour les clubbeurs : ne sont-ils pas simultanément en train de moquer les nombreuses règles (jamais énoncées) qui dictent ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas dans des lieux supposément inclusifs ? »

« La musique dance doit se dresser contre le capitalisme et contre la culture de l’entreprise, affirme Sirin, c’est la raison pour laquelle les costumes ne sont pas les bienvenus. »

Tout le monde ne partage pas ce point de vue. Il existe des clubs où perpétuer cette tradition formelle a toujours du cachet, il n’y a qu’à jeter un œil derrière les cordons de sécurité de West London où se bousculent les Moet Methuselah : vous aurez du mal à trouver quelqu’un qui n’en porte pas un. Ce qui, de manière détournée, montre bien la pertinence de Kale.

Nombreux sont les designers à garder un œil sur le dancefloor et sur la salle du conseil. Ce n’est pas nouveau : la haute couture a toujours cherché l’inspiration dans les sous-cultures. Récemment, Gosha Rubchinskiy, Charles Jeffrey, et Demna Gvasalia ont particulièrement joué de cette division, incitant les clubbers à rompre avec la tradition en jouant avec le tabou vestimentaire de la culture club.

Le sujet prête à la discussion quand ce sont de tels designers qui décident de se mettent au sur-mesure pour les clubbeurs : ne sont-ils pas simultanément en train de moquer les nombreuses règles (jamais énoncées) qui dictent ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas dans des lieux supposément inclusifs ? Revenant à un temps et un endroit – une vision du centre ville de New York peint par Basquiat, ou l’âge d’or glorieux et anarchique de Leigh Bowery – où le clubbing avait plus à voir avec l’hédonisme que le consumérisme.

Porter un costume Gosha est donc une pose. C’est un acquiescement conscient au néolibéralisme qui rend la vie contemporaine si infernale, une inclination devant l’horreur qui fait aujourd’hui du club un endroit si nécessaire. Une ironie qui coûte cher.

Mais le genre de costume dont il est question dans cet article et le type de mecs qui l'arborent n'ont rien à voir avec un usage subversif du vêtement. Le costume est saisi sans aucune ironie, aucun décalage. Il peut même être appréhendé comme un outil colonisateur en ce qu’il trahit l’ouverture d’esprit dont le clubbing devrait plus que jamais faire preuve. En fait, le costume fait l'effet d'un bon vieux doigt d'honneur. Il n'est plus que rires sonores et lignes de cocaïne, sourires forcés et conversations vides. En fait, ce costume-là – celui qui incarne un pouvoir phallique et capitaliste – ne devrait plus exister.