le visage éclectique et débridé de l'amérique des festivals

Cheryl Dunn a passé 20 ans à sillonner les festivals des États-Unis pour photographier les vagues de fans qui s'y amassent chaque année. Rencontre.

par Emily Manning
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19 Janvier 2016, 8:30am

En 1994, la photographe Cheryl Dunn s'est armée de son appareil photo - et d'une quinzaine de potes - pour rejoindre l'État de Woodstock où l'on célébrait les 25 ans du festival éponyme originel, celui de l'amour libre et du rock. Après s'être renseignée sur la meilleure façon de ramener des drogues sur place, c'est un sac plein de provisions (et de champignons hallucinogènes) que Dunn est partie pour une mission de trois jours, les pieds bien plantés dans la boue. "Nous sommes partis avec un simple kit de survie. Nous n'avions que très peu de nourriture, seulement quelques provisions et nos voitures étaient garées à plus de 60 kilomètres," se remémore Dunn. "Nous nous sommes rendu compte dès notre arrivée que tout était hors de contrôle. Nous nous sommes demander si nous allions être déçus ou si ça allait être le plus beau weekend de notre vie…" Petit update : Dunn et ses amis ont passé LE plus beau weekend de leur vie. 

Durant trois jours, Dunn et sa bande ont vécu comme des hommes de Cro-Magnon. "Nous n'avions pas d'autre choix que de troquer avec des inconnus pour se procurer de quoi manger. Nous avions l'impression de vivre une vie païenne mais la nuit tombée, nous dansions comme des cinglés, les pieds dans la boue, sur de la musique incroyable, dit-elle avant d'ajouter. Pour moi, le festival ressemblait à un véritable laboratoire de comportements humains et ça m'a fascinée. Je n'ai pas pu m'empêcher de prendre des photos et de documenter mon expérience. C'est comme ça que j'ai commencé la photo.

Cela fait maintenant 20 ans que Dunn passe tous ses étés à sillonner les festivals des Etats-Unis et à se fondre dans les masses innombrables de fans en furie qui s'y amassent chaque année. Ses expériences euphoriques et délirantes, Dunn les a rassemblées dans un nouveau livre intitulé Festivals are Good. À l'heure où les festivals annoncent des line-ups façon blockbusters et s'arrachent les plus grandes stars de la planète, nous avons passé un moment en compagnie de Cheryl Dunn pour parler musique, lâcher-prise et amour libre.

Parle-nous de toi. Quel type de musique tu écoutais ado ?
J'ai grandi dans une banlieue du New Jersey. Mes deux frères possédaient une belle collection de vinyles qu'ils jouaient à fond et en permanence. Notre maison était pas mal isolée, je me déplaçais uniquement à vélo et me faisais déposer en voiture à New York pour sortir le soir - ma ville ne comptait aucune salle de concert ou club digne ce nom. Je me rendais dans les énormes salles de concert de New-York, je n'avais pas encore conscience de l'existence de tous les bars et les clubs de la ville jusqu'à ce que je m'y installe pour de bon. J'étais fana de musique, j'adorerais danser aussi mais jeune je n'allais qu'aux énormes concerts, c'est ce qui me plaisait le plus. C'est comme ça que tout a commencé je pense. 

Quand est-ce que tu as commencé à t'intéresser aux festivals ?
Un ami avait une maison pas loin de Woodstock donc, avec ma bande de potes, on est tous allés là-bas. C'était en 1994. On a voyagé de nuit le vendredi. On avait entendu pas mal d'histoires sur les gamins qui se faisaient choper leurs drogues à l'entrée et qui les enterrait pour aller les chercher après. On s'est juste roulé quelques joints. Et finalement, les festivaliers avaient défoncé les barrières. Une vague infinie de gens venait s'échouer devant les scènes du festival. Il y a avait un monde fou, deux à trois fois plus que la capacité maximum. Il pleuvait des cordes, les autoroutes étaient fermées bref, on était littéralement coincés. C'était une expérience de survie assez extrême et je n'avais jamais vécu un tel choc. J'ai adoré.
J'ai commencé à photographier des matchs de boxe, je menais un projet personnel à terme. Les festivals et la boxe, c'étaient deux univers que je pouvais continuer à pénétrer tout en apprenant à être un bon photographe - parce qu'il était toujours question d'aller vite et de s'adapter aux circonstances. S'immiscer dans une marée humaine qui brasse des milliers d'individus et ne faire que shooter pendant cinq jours, c'est ce qui me motivait. 

On a beaucoup parlé récemment de l'évolution des festivals et notamment en matière de sécurité. Quel est ton avis sur la question ?
Les gens doivent être en sécurité et la foule peut devenir un enfer. Mais bon, une fois qu'on y est, on devrait pouvoir faire ce qu'on veut. Mes nièces ont grandi dans le sud des Etats-Unis et quand l'une d'elle a eu 14 ans, elle m'a demandé d'aller au festival Bonnaroo avec elle. C'est une expérience folle et géniale, parce que le festival ne se déroule pas en plein désert mais dans un petit village du Tennessee et c'est le plus gros événement de l'année. C'est très spécial. C'est le sud donc la bouffe est à tomber et les gens dansent de toute part ! Il y a néanmoins une homogénéisation des festivals parce qu'ils ont besoin de sponsors pour vivre et donc, on retrouve les mêmes ambiances un peu partout. Mais la musique reste une expérience personnelle. Malgré la gentrification, tout se gentrifie aujourd'hui de toute façon et tout change. C'est cyclique. 

Les festivals sont ouverts à tous et ne sont pas restreint à une certaine sous-culture - comme un concert de punk hardcore. Parle-nous des gens que tu as pu rencontré.
C'est justement ce que j'adore. Il y a des tonnes de jeunes, c'est évident puisque les festivals sont assez sportifs en général. Mais ça n'empêche pas les vieux d'aimer ça ! Dans un festival comme Bonnaroo, les générations se mélangent et les genres aussi - on retrouve des groupes tout récents. C'est un échange entre les générations et un respect donné aux plus anciens qui n'est pas du tout représentatif de l'Amérique en général. J'adore regarder des gamins de 18 ans se trémousser sur du Loretta Lynn ou du Dolly Parton, des figures qui restent des piliers en matière de musique. Et puis, le festival est le meilleur endroit du monde pour voir comment les genres musicaux s'empruntent et se répondent. La musique africaine, le vieux blues, la country, le rock et le punk. On se rend compte de ce qu'ils se doivent mutuellement. C'est très beau de voir la musique autrement et d'en découvrir les inspirations.

Qu'est-ce tu veux délivrer comme message à ceux qui vont voir tes photos ?
Pour moi c'est très simple. C'est ma cour de récréation. Mais récemment j'étais en Slovénie et j'ai entendu un écrivain parler des attaques terroristes à Paris et il décrivait un de ses personnages qu'il avait considéré être un anti-héro et s'est exclamé : ''Aujourd'hui, je pense que ce personnage est mon héro. Parce qu'il se bat pour la légèreté.'' On doit se battre pour certaines choses qui nous semblent légères et dérisoires. Des choses gaies, simples. Mon livre évoque tout ça. Un des festivals que je rêve d'aller voir se passe au Mali mais il n'arrête pas d'être annulé chaque année, puisque les talibans ont interdit les festivités et la musique. La liberté de vivre ce genre d'expérience simple, vivifiante doit exister.

Credits


Texte : Emily Manning
Photographie : Cheryl Dunn

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