nous avons rencontré fetty wap, le roi de la trap

Dans une interview toute douce, le rappeur borgne dévoile l'ingrédient secret de son succès.

par Hattie Collins
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23 Novembre 2015, 4:50pm

Vous souvenez vous de ce que vous avez ressenti la première fois que vous avez entendu le titre Trap Queen de Fetty Wap ? En ouverture, le bruit d'une explosion hyper saturée qui enchaine graduellement sur un synthé perçant, des basses qui retentissent comme les coups d'un fusil à dispersion - le tout scandé par des petits cris féminins. Bien ancré dans des rythmes trap, le morceau présente aussi des harmonies très r'n'b qui ne sont pas sans rappeler ceux de Gucci Mane. Le clip, quant à lui, est une nouvelle interprétation hip-hop 3.0 du périple de Bonnie and Clyde. Tout y est. L'argent, le danger et surtout la femme loyale à son homme - coûte que coûte. Quoi qu'on en dise, ce morceau est un condensé de bonheur, d'amour et de fraternité. Quatre minutes de trap magique en fait.

"Je me trompe peut-être mais je pense que chaque artiste se pointe en studio d'enregistrement en se disant 'je vais faire cette chanson pour rendre les gens heureux ou tristes, explique Fetty avec qui nous avons discuté au téléphone. Je veux juste que les gens qui écoutent ma musique se sentent bien." C'est chose faite, lui dit-on sans attendre. "Merci. C'est la chose la plus importante pour moi. Je n'ai jamais pensé qu'un de mes morceaux pouvaient avoir un tel effet." En à peine six mois, le titre a atteint 1 million de lectures. Les titres 679, Again et My Way, sortis peu de temps après, ont connu un succès semblable - ce qui vaudra à Fetty un joli remix de My Way par Drake. Le titre Trap Queen compte aujourd'hui 107 millions de lectures sur SoundCloud et plus de 266 millions de vues sur YouTube. À sa sortie en septembre 2015, le premier album de cet artiste de 24 ans s'est propulsé en première place des charts, plaçant Fetty parmi les grands noms du hip-hop. Pourtant, ce rappeur n'en a fait jamais des caisses. Son équation est très simple : il rappe, il chante et enchaine tout le monde en improvisation. "J'essaye d'être attentif à la réaction de mon public. En gardant un oeil sur la façon dont les gens réagissent, j'en viens à comprendre ce qu'ils aiment ou pas" confie Fetty. Et les gens adorent. Vraiment.

Il y a peu de temps, le site Fusion.net s'est amusé à recenser les tics de langage du rappeur. Son premier album comporte donc 51 fois le chiffre "1978", 35 mentions à son crew "Remy Boyz", 43 "Squaaaaas" et le mot "babys" apparaît 253 fois. En confrontant Fetty aux chiffres, il se met à rire et nous dit "Je ne fais pas trop attention à ce genre de choses. C'est pas un truc qu'il faut analyser, c'est ma signature… ma marque de fabrique. Quand vous entendez 'Yeah Baby' vous pouvez maintenant vous dire 'Tiens on dirait Fetty Wap, non?' Quand vous entendez '1738', vous savez directement que c'est moi. Ça veut dire que ça marche. Je ne cherche pas à faire passer de message. Je ne suis pas un orateur. Les gens connaissant mon histoire. Et pour ceux qui ne la connaissent pas, je viens du quartier et j'en suis sorti grâce à la musique. C'est aussi simple que ça."

Cette dernière année a été plutôt chargée pour ce papa de deux enfants qui a dû se faire au rythme en un rien de temps. "L'autre jour j'ai appris que je faisais partie des 10 artistes les plus recherchés sur Google, nous dit-il les yeux brillants. C'est tellement ouf ! La façon dont ma musique a été reçue… je resterai toujours hyper reconnaissant. 2015 a été une des plus belles années de ma vie". Comment en est-il arrivé là ? "Je fais de la musique sur laquelle les gens peuvent triper, s'amuser et pour qu'ils puissent la chantonner ensuite. J'essaye de ne jamais surpenser ma musique ou de trop anticiper les choses. Vraiment, je crois que je veux juste faire de la musique qui rend les gens heureux, créer de la musique pour les filles, et jusque-là ça a fonctionné." Nous avons tenté de percer le secret du rappeur. Qu'est-ce qui fait la singularité de Fetty Wap ? "Je suis l'homme borgne qui fait de la bonne musique… " nous rétoque-t-il du bout d'un sourire, plutôt satisfait de son autoportrait improvisé. 

Armé d'une touffe de dreads peroxydées, d'une collection de bandanas haïtiens, d'une pléthore de paires de Jordans et muni d'un arsenal de vinyles de trap, Wap ne s'arrête jamais. Les choses étaient un peu différentes il y a un an et demi, lorsqu'il prenait le micro pour la première fois. "Il ne faut pas oublier que l'année dernière ma situation était complètement différente. Je dormais chez des amis ou dans ma voiture, se remémore-t-il. En un an, ma vie a complètement changé. Il a fallu que je m'adapte vite et cela n'a pas été sans obstacles mais ils me semblaient dérisoires par rapport à mon envie d'accomplir mon rêve : celui de pouvoir subvenir aux besoins de ma famille, de mes enfants, et d'embarquer tous mes proches dans cette aventure. Je vois tout ça comme une bénédiction. J'ai commencé à faire de la musique comme n'importe qui, comme une forme d'exutoire et dans le simple but de faire un truc qui ne m'enverrait pas directement en taule ou six pieds sous terre."

Né Willie Maxwell il y a 24 ans à Paterson dans le New Jersey, sa ville d'origine est profondément marquée par la violence, la pauvreté et l'exclusion sociale. "C'est dur de grandir dans une ville comme Paterson, tout comme beaucoup de quartiers aux Etats-Unis" nous-dit il. Wap était un enfant très religieux et son grand-père lui était pasteur. Quand il ne se rendait pas à l'église du coin pour assister à la messe, Wap s'acharnait à apprendre à jouer du piano et de la batterie tout seul. "Je n'ai pas du tout honte de mon éducation, même si j'ai fini par prendre un autre chemin. Il a fallu que j'apprenne à me défendre très tôt. Si tu exposes la moindre faiblesse, on te tombe dessus. Enfant, j'ai toujours été plutôt calme et je restais moi-même. Mais à cause de mon oeil, j'ai toujours été une proie facile."

Le glaucome de Fetty s'est développé très tôt et lui aura couté la vue de son oeil gauche. Alors qu'il avait toujours porté un oeil de verre, Fetty a finalement décidé de s'en séparer il y a deux ans. Une décision forte qui ne fait qu'accroitre son charisme. Quoi de mieux que de s'assumer pleinement pour dire 'je suis ce que je suis et c'est à prendre ou à laisser'. Ce geste lui aura valu une effusion de sympathie provenant de gamins souffrant d'un handicap, comme Jayden Veden, 10 ans, qui a été profondément inspiré par la force d'esprit du rappeur et sa volonté de ne pas se plier à la norme. "Il est important pour moi d'apprendre aux gamins à s'aimer. Je ne serais pas toujours là pour leur rappeler mais il leur faut affronter le monde en gardant la tête haute. Je suis hyper touché quand je réalise être un modèle pour certains enfants, mais je ne vais pas vous cacher qu'il y a un quelque chose qui me fait peur là-dedans. C'est un truc auquel je n'avais jamais pensé, nous confie-t-il avant d'ajouter. Je ne veux pas leur envoyer de mauvais signaux non plus. Il a fallu que j'apprenne à m'aimer. Avant ça, je ne pouvais pas regarder les gens dans les yeux. Ces gamins me perçoivent comme je suis maintenant, mais ne se rendent peut-être pas compte qu'il m'a fallu des années avant que je puisse m'assumer tel que je suis. J'aimerais juste qu'ils sachent qu'ils sont les seuls à pouvoir entamer cette démarche. J'ai parlé à Jayden et l'ai remercié parce que maintenant, c'est lui qui inspire des gamins à son tour et leur montrer la voie pour qu'ils soient plus fort et d'acceptent tels qu'ils sont.

Est-ce que son statut de rappeur en a pâti ? Sa musique est infusée à la sensibilité, fait rare chez un rappeur de trap. "Ça ne m'a pas affecté pas en tant qu'artiste", nous glisse-t-il. Mais en tant que personne, si. Je n'avais jamais été bien ou à l'aise en général dans ma vie de tous les jours avant que je retire ma prothèse. Je pense que ça devait se sentir dans ma musique. J'ai mis tout mon coeur dans ma musique - et j'évoque beaucoup, pas que mon oeil; mais tout ce qui m'a touché dans la vie. C'est ce qui me rend plus sensible à certaines choses. Je ne suis pas le genre de personne qui va prendre les gens de haut ou les mépriser en fonction de leur situation. Je ne juge personne et tout est basé sur ma propre expérience."

Il y a eu des hauts cette année - l'achat d'une maison à sa maman et la naissance de sa fille, entre autres - mais aussi des bas. Tout récemment Fetty a vécu un accident de moto dans le New Jersey et s'est cassé la jambe. "Je vais bien, nous rassure-t-il. Je traine un peu mais je me motive et je joue beaucoup. C'était une expérience terrible et je remercie le ciel d'être encore là. Je peux reprendre ce que j'avais commencé. Reprendre une vie normale. J'adore être sur scène devant mes fans. Je deviens quelqu'un d'autre, je me transforme littéralement. Je deviens 'Zoovier' - mon alter ego." Sasha Fierce n'a qu'à bien se tenir.

C'est un homme qui voit loin, plein d'ambitions. Pas que pour sa carrière à lui, mais aussi pour ses copains de Paterson, Monty et M80, les seuls à figurer sur son premier album. "Je veux continuer la musique. Je ne dis pas que la vie est moche. C'est franchement mieux mais j'ai encore du chemin à faire. Beaucoup de mes copains sont restés dans leurs quartiers et je veux continuer à avancer jusqu'à ce qu'ils s'en sortent à leur tour. Ce premier album s'appelle Fetty Wap pour une raison. Monty et M80, c'est mes frères et cet album c'est mes frères et moi." Fetty Wap a choisi de ne pas inclure le remix de Drake, un choix osé pour un artiste encore très méconnu. "Avoir des featurings sur l'album n'aurait eu aucun sens pour moi. Monty et M80 sont les seuls à m'avoir suivi depuis le début."

En peu de temps, beaucoup a été fait - mais Fetty ne s'arrêtera pas là. "J'essaie de me reposer, je profite de chaque instant encore plus qu'avant. La plupart des mecs de mon âge et d'où je viens ne vivent pas comme moi. Mon accident m'a fait prendre conscience qu'en quelques secondes, tout peut changer, brutalement. Je me concentre sur le positif et j'espère aller mieux très vite pour remonter sur scène et reprendre le chemin du studio. Nous sommes tous uniques. Personne ne se ressemble. Je ne changerai pas la personne que je suis si elle a du sens. Je n'essaie pas d'être quelqu'un d'autre. Je suis bien là où je suis, j'y reste." 

@FettyWap

Credits


Texte Hattie Collins
Photographie Cameron McCool

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